SAISON 3 : Deux marabouts, un pasteur.

 ÉPISODE III : Arme blanche

*****

« C’est comment non, cousin ?

— Ça va, ça va… »

Au Cameroun tout le monde est « cousin ». Pour cela, il suffit généralement d’avoir bu une bière ensemble ou d’avoir cogité sur les dernières frasques de Samuel Eto’o, le célèbre joueur de football, pour lier des liens fraternels indestructibles. Dans le cas d’Ébongué Sébastien et du gardien de la résidence de madame Tonyé, sis au quartier Bastos de Yaoundé, la parenté ne pouvait pas être plus éloignée. L’homme s’appelait Aboubakar Souleymanou, était originaire du grand Nord et son vocabulaire français se limitait au strict minimum.

« Madame est dedans. Elle t’attend ! », dit-il affable en feignant ne pas voir le pansement ensanglanté qui recouvrait l’oreille droite de son vis-à-vis.

L’entrepreneur le remercia d’un hochement de la tête, remonta la vitre de sa Mercedes blanche avant d’en descendre au pas de course pour pénétrer dans la concession. Entre-temps, Aboubakar s’était discrètement éclipsé pour le laisser passer et referma derrière lui le lourd portail d’un vert criard.

Le jardin de la villa semblait être une copie parfaite du décor d’une Tea-Party décrite par Lewis Carroll où l’on pouvait s’attendre à voir surgir à tout instant le chapelier fou. Il y traînait une multitude de babioles inutiles qui prenaient la rouille dans chaque recoin. Un chien squelettique, seul dans sa niche de fortune au dessus de laquelle « Zeus » était écrit en lettres capitales au charbon, léchait ses plaies, grosses comme des cratères lunaires.

Les Dieux de l’Olympe n’étaient véritablement plus ce qu’ils étaient…

Madame Tonyé Claudine, la mine soucieuse, attendait l’entrepreneur sur le palier de sa demeure désespérément vide en cette après-midi. Elle n’avait absolument rien d’Alice au Pays des Merveilles si ce n’était son Kaba bleu trop grand qui cachait habilement ses formes généreuses tout en rappelant un vêtement de l’époque victorienne.  Son visage grassouillet, maquillé outrageusement dans l’attente de son visiteur, contrastait avec cette tenue plutôt sobre.

Elle s’effraya en découvrant le pansement qui recouvrait presque entièrement la joue droite du jeune homme et dans un geste plein de tendresse, elle caressa délicatement le bandage blanc.

« Hééé Dieu…Qu’est ce qu’on t’a fait comme ça ?? »

La familiarité avec laquelle elle avait apostrophé Ébongué Sébastien ne laissait aucun doute sur l’intimité de leur relation. Elle invita son amant à pénétrer dans l’affreuse bâtisse en béton et le conduisit dans un salon aux meubles hétéroclites sensés symboliser une certaine aisance financière. Le jeune entrepreneur hésita toutefois à prendre place dans le fauteuil qu’elle lui proposait.

« Il n’est pas là ?

— Non, il est au ministère. Il doit dire merci aux gens. On va faire une réception Samedi soir. De toutes les façons, il s’arrête toujours chez ses maîtresses. Il ne va pas rentrer ce soir… »

Ébongué s’assit enfin, soulagé. Claudine prit place à côté de lui sur un canapé en cuir marron. Les minuscules fenêtres de la pièce laissaient passer si peu de lumière qu’on se serait cru dans une salle de cinéma.

« Ils savent ! lança l’homme, à peine installé.

— Ô Dieu…, Ô Dieu…

—  C’est très grave. Heureusement il m’a laissé partir. Je sors du dispensaire là, là. Je dois aller à l’hôpital plus tard mais il fallait d’abord que je vienne te prévenir. J’ai essayé de ne rien dire. Vraiment, j’ai essayé…, marmonna-t-il encore, manifestement très honteux.

— Ce n’est pas de ta faute. J’aurais réagi de la même manière, assura la ménagère, les pensées dans le lointain.

— On fait quoi alors ?

— Il faut qu’on en parle à Alain. Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas… »

L’Entrepreneur se racla la gorge, réajusta sa chemise grise et sa gourmette en or. Il fixait ostensiblement les carreaux blancs du sol pour fuir le regard insistant et paniqué de la jeune femme. Enfin, il prit son courage à deux mains et après une longue inspiration, il reprit.

«  Il y a plus grave…

— Hééé…ékiééééé…Quoi encore ??? Jeta-t-elle, apeurée.

— J’ai appris que c’est le 21ème qui enquête sur le marabout ! »

La maîtresse de maison avala bruyamment sa salive avant de demander :

« Atangana est de retour ?

— Oui, on murmure qu’il aurait repris le service aujourd’hui… »

Cela n’allait sûrement pas pour arranger les choses.

 

***

Le ventilateur du bureau d’Eric-Stéphane Bissiongol tournait à une vitesse que son fabricant n’avait certainement pas tenue pour possible. La brise glaciale qu’il propageait forçait le commissaire Atangana et son adjoint, l’inspecteur Pascal Étoundi, à relever les cols de leurs vestes respectives. Ils avaient bien demandé au médecin légiste de l’arrêter mais le docteur leur avait simplement jeté un lapidaire :

« C’est soit le ventilateur, soit les mouches ! »

Les deux policiers avaient vite fait leur choix.

Bissiongol ne décolérait pas depuis plusieurs jours. Il était resté éveillé les nuits précédentes pour ne pas manquer la lecture à la radio du décret présidentiel des nominations et ses paupières étaient désormais si lourdes que même le café de sa secrétaire, qui avait pourtant la réputation de ressusciter des macchabées, ne semblait plus avoir le moindre effet sur lui. Une grosse déception se lisait désormais sur ses traits fatigués. Il avait espéré que son nom soit cité parmi les cadres promus, mais il n’en fût rien.

Encore un million de FCFA jeté par la fenêtre. Il se jura d’étrangler son cousin du palais présidentiel dès la prochaine occasion pour lui avoir juré qu’il mettrait son nom sur la « liste ».

Les remaniements ministériels étaient attendus au Cameroun avec une grande anxiété par les hauts-dignitaires. Toutes les grosses pointures politiques du pays, qu’elles soient de l’opposition ou de la majorité, s’angoissaient des semaines à l’avance dès que les premières rumeurs d’une annonce imminente commençaient à faire la ronde dans la capitale. Le commun des mortels ambitieux avait plutôt recours à des incantations mystiques ou à ce qu’il espérait être des “réseaux” fiables, souvent constitués de proches de personnalités importantes. Ils lui faisaient miroiter la possibilité de figurer au sommet de prétendues listes, garantissant une nomination à une haute fonction dans l’administration et cela au prix d’une enveloppe bien garnie. Derrière ces fausses promesses se cachaient malheureusement des arnaques impitoyables qui se soldaient parfois par des règlements de compte féroces lorsque les engagements n’étaient pas tenus. Et cela était habituellement le cas. Maintenant, il ne restait plus au Docteur Bissiongol qu’à attendre les prochaines nominations et personne ne pouvait affirmer avec exactitude quand elles auraient lieu.

Il ne faisait aucun doute que le médecin détestait son travail et maudissait intérieurement ce commissaire qui l’obligeait en plus à le faire correctement. Pressé par le temps, son ami l’inspecteur de police Pascal Étoundi n’avait malheureusement pas l’intention d’en perdre encore plus à le caresser dans le sens du poil.

« Bon, tu as quoi alors ? engagea-t-il en empêchant une feuille de papier de s’envoler.

— Je n’ai pas encore totalement fini mais il semble qu’on les a tués à l’arme blanche. Je penche pour un poignard. Je pense aussi qu’il s’agissait du même assassin.

— Pourquoi ? demanda Joseph Atangana sans se préoccuper outre mesure de la moue de son interlocuteur, visiblement vexé par ce questionnement.

— La profondeur de la plaie. Presque la même pour les deux. Elle a été infligée avec une force que j’attribuerais plus à un homme qu’à une femme. L’exactitude des coups portés aussi. C’est quelqu’un qui a de l’expérience…La fille a été tuée en premier. Dans son sommeil probablement. Un coup de poignard. Le marabout quant à lui…

— … a été torturé avant, je suppose…, compléta le Commissaire.

— Probablement…Il a reçu d’autres coups de couteaux qui n’étaient pas mortels. Compte tenu de la précision de l’assassin pour la fille, je suppose qu’il s’agissait plus d’une torture que de coups portés avec hésitation… »

Joseph Atangana se retourna vers son collaborateur qui essuyait des restes de Coca-Cola sur l’accoudoir de son siège. Des restes autour desquels des mouches impétueuses célébraient désormais la fête du sucre.

« Qu’en penses-tu Pascal ?

— L’assassin du Marabout voulait savoir quelque chose…Mais quoi ?

— Un nom peut-être ? »

Pascal Étoundi se contenta de hausser les épaules. Il pensait ne vraiment pas disposer de suffisamment d’éléments pour s’autoriser des spéculations.

Le Dr. Bissiongol regardait d’un air détaché et totalement vide les messages Whatsapp de compassion qui défilaient sur son téléphone portable, puis, reprenant soudainement part à l’entretien, il ajouta :

« C’est vraiment bizarre ces derniers temps. Pas plus tard qu’il y a deux semaines il y avait un gamin sur ma table. Il avait été égorgé comme un mouton…vraiment…et dans sa plaie il y avait des gris-gris. Et maintenant un marabout est tué…C’est comme la sorcellerie…Ce monde-ci, vraiment… »

Déjà le commissaire Atangana le fixait avec une telle intensité que le médecin se demanda ce qu’il avait bien pu dire de mal.

« L’enfant c’était qui ?

— Un petit-là. Marcel…Marcel Zambou, je crois. On l’avait enlevé alors qu’il sortait de l’école. Il avait 12 ans. Il était à « l’école départementale » de Ngoa Ékellé. On a retrouvé son corps vers le « Lac Central » »

Joseph Atangana ne put cacher sa surprise.

« Pourquoi n’en savons-nous rien ? demanda-t-il à Pascal Étoundi.

— C’était le Lac central Jo. Ce n’est pas nous qui enquêtons dans ce secteur là. C’est Évouna… »

Le visage de  son supérieur hiérarchique s’assombrit. Le commissaire divisionnaire Évouna était probablement l’homme derrière l’attentat qui lui avait presque coûté la vie. Et cela, simplement parce qu’il voulait se venger de lui pour avoir révélé au grand jour ses connexions avec le crime organisé. Si Évouna avait finalement réussi à se sortir de cette situation pourtant presque inextricable en faisant recours à des magistrats corrompus, il n’en vouait pas moins toujours une haine viscérale à l’endroit de Joseph Atangana, qu’il considérait comme responsable de sa descente temporaire aux enfers .

C’est donc sur un ton glacial que le commissaire se tourna à nouveau vers le médecin légiste :

« L’affaire a-t-elle été résolue entre-temps ?

— Non. »

Au moins c’était clair.

Pascal Étoundi dévisageait son chef. Ses grosses lunettes au cadrant noir glissaient régulièrement de son nez trop court et ses tempes désormais grisonnantes étaient la preuve que ces derniers mois avaient laissés des traces indélébiles chez lui également.

« Tu penses que les deux affaires sont liées Jo ?

— Probablement pas. Les crimes rituels à Yaoundé, ça n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Je pense quand même qu’il faut voir cette histoire de près. L’intervalle entre les deux crimes est quand même…inhabituel.

— Ça va nous faire des sérieux problèmes avec le 18ème…

— Et depuis quand cela te fait-il peur ? demanda le commissaire avec un sourire en coin.

— Oh, moi ça ne me fait pas peur. Au contraire ! », répondit l’inspecteur qui était friand de batailles rangées et qui brûlait d’en découdre avec l’équipe du commissaire Évouna.

Joseph Atangana quitta son siège et s’avança vers la fenêtre sale du petit bureau du médecin légiste au cœur de l’hôpital central de Yaoundé. De là, il avait vue sur la cour et sur la morgue qui était exceptionnellement fermée pour travaux. Le ciel dégagé avait dépêché des rayons de soleil qui faisaient scintiller les dernières gouttes de pluie sur le gazon mal taillé. Le policier se retourna vers ses collaborateurs, le regard soucieux.

« M. Bissiongol, le petit Zambou a-t-il des parents ?

— Oui.

— Vous savez comment je peux les joindre ?

— On a le dossier ici. Je peux vous en faire une copie. Les numéros de téléphone sont dedans. »

Aussitôt dit, il s’éclipsa quelques instants et revint avec un dossier à la couverture jaunâtre qu’il tendit au Commissaire avant de reprendre place dans son siège en cuir et de replonger son expression faciale dans une torpeur absolue.

Joseph Atangana feuilleta les premières pages et se mit à lire à haute voix.

« Marcel Zambou, fils de Martine et Gaston Zambou…et un numéro de téléphone…

— OK et on fait quoi ? demanda son adjoint, perplexe.

— On va aller rendre visite aux parents. Au moins nous pourrons déduire de manière définitive si ces deux histoires sont liées ou pas.»

Par Félix Oum

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Vendredi Polar Saison 1

À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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