Le mercredi 24 octobre 2018, dans un article sur e site du journal Suisse Le Courrier, la journaliste Catherine Morand a publié, de retour de la 4e édition du festival Efrouba du livre de Grand-Lahou, dans une ville du même nom à 150 km d’Abidjan, « Écrivains africains, expatriés ou exilés ? », une chronique stimulante qui a créé une polémique sur un post ironique de l’auteur Camerounais Max Lobe qui avait partagé cet article sur Facebook.

Dans sa chronique, Catherine Morand décrie, peu ou prou sur fond d’un sermon à la Jacques Bénigne Bossuet ou d’un pamphlet à la Léon Bloy ou encore à la Mongo Beti, la non-présence notoire des écrivains d’origine africaine de la diaspora aux événements littéraires organisés sur leur continent. Or, selon la journaliste, ils « tournent comme des toupies en Europe » et « ne retournent dans leur pays d’origine que pour des vacances, se ressourcer, rassembler le matériel de leur prochain livre. Avant de faire le tour de l’Hexagone pour en assurer la promotion, avec quelques incursions à Genève, Bruxelles ou Montréal ».

En s’interdisant de lire cette chronique comme un portrait pessimiste de l’écrivain d’origine africaine qui vit à l’étranger et que Achille Mbembe, dans une démarche analytique critique dont la compétence permet de dire et de lire la dialectique de l’Ici et de l’Ailleurs dans la littérature africaine francophone autrement, désigne comme un « expatrié du dedans » et/ou un « exilé du dehors », la réflexion de Catherine Morand pourrait être interprétée comme la formulation subjective de l’indignation d’une passionnée de belles lettres, soucieuse de contribuer à l’émergence des œuvres, des festivals littéraires et des jeunes auteurs dans les Afriques. Ce, avec probablement la bonne intention de participer à la structuration de la réponse des littératures africaines francophones face à la construction épistémologique et pratique progressive du concept de topique, récemment théorisé par Eboussi Boulaga. C’est-à-dire, une démarche discursive incluant aussi les discours littéraires, et qui a la capacité d’élargir les points de vue de manière à ce que les points de vue antagonistes puissent se confronter et dialoguer sans ambages. Ceci, afin de rassembler des points de vue diversifiés qui permettent de repenser en permanence les paradigmes du fonctionnement des possibles politisables, telles que l’implication des écrivains d’origine africaine qui vivent à l’étranger dans la promotion des différentes manifestations littéraires organisées au-delà même de leur continent d’origine, la production et la réception des textes littéraires.

À propos de la querelle

Marcel Proust écrit une série de fragments qui seront publiés en 1954 par Bernard Fallois dans une édition intitulée Contre Sainte-Beuve. Il y construit sa poétique de la critique littéraire, qui déconstruit la méthode critique Sainte-Beuvienne, selon laquelle la vie d’un agent-écrivant est radicalement indissociable de son œuvre. C’est, nous nous permettons ce rapprochement, suivant cette logique subversive Proustienne donc que certains écrivains africains francophones qui résident à l’étranger, se positionnent contre Catherine Morand qui développe une réflexion dans laquelle elle condamne sans sursis leur saturation sur tous les plateaux télé européens au profit d’un « public français et européen déjà tellement privilégié », et leur absence dans les différents niveaux des circuits littéraires africains.

Le positionnement de ces écrivains-là, derrière Alain Mabanckou la principale cible de la journaliste, a la forte ambition de déconstruire et de réorienter les interventions peu précises, vierges de toute objectivité et globalisantes, comme celle de Catherine Morand donc, qui pourraient, à long terme, minimiser ou annihiler l’action-présence des écrivains africains francophones qui vivent à l’étranger dans le processus d’animation des festivals et des salons organisés en Afrique. C’est ce que Sami Tchak essaie de faire comprendre à Catherine Morand à travers ses mots visiblement dépouillés de toute méchanceté et/ou de condescendance :

« Les mouvements se font dans tous les sens (…) les nombreuses manifestations sur le continent africain, auxquelles participent les écrivains, vous les connaissez peu, c’est ce que vous révélez et c’est normal ».

Au fil des différentes interventions sur le post de Max Lobe, dans la même tendance que celle de Sami Tchak, certains écrivains, bien que timidement, démontrent à Catherine Morand qu’elle a tort d’affirmer péremptoirement, sans manquer de s’acharner sur Mabanckou « son chapeau et ses vestons bariolés », que de nombreux écrivains d’origine africaine qui vivent en Europe ou aux États-Unis rendent très peu visite aux étudiants des Afriques qui ont « soif d’entendre et d’apprendre (…) de se confronter à des modèles valorisés et valorisants ». Il lui est même reproché de tirer inutilement à lettres réelles sur Mabanckou, tout simplement parce qu’elle n’a rencontré aucun « frère de plume » de cet auteur d’origine congolaise à Grand-Lahou, en Côte d’Ivoire, comme c’est souvent le cas dans divers salons européens internationaux où ils sont pourtant invités.

En réalité, en plus de leur présence dans diverses manifestations, de nombreux écrivains, au-delà même de la catégorie que Catherine Morand condamne, participent chacun à sa manière et à son niveau au rayonnement de la littérature africaine en général en prenant part ou en organisant des festivals « jusque dans les villages les plus reculés du Nigeria, du Mozambique ou encore de la Namibie (Mabanckou). À l’instar de Didier Kassaï, Sosthène Mbernodji, Kangni Alem, Couao Zoti, Nathasha Pemba, Edna Marysca Apinda ou encore Chimamanda Ngozi Adichie. La liste n’est en rien exhaustive.

Regard à partir de l’Afrique…

Les écrivains d’origine africaine, qui vivent en Europe ou aux États-Unis, quand ils sont invités, prennent part aux différents événements littéraires organisés en Afrique. Il faudrait se rendre entre autres « à la rentrée littéraire du Mali à Bamako, du 19 au 23 février 2019 » (Sami Tchak) ou encore au récent Salon International du Livre de Yaoundé qui s’est déroulé en juin 2018 ou enfin au Salon International du Livre d’Alger pour les voir et les rencontrer.

Toutefois, pour faire bonne mesure, il faut préciser qu’il n’est pas possible qu’ils prennent part à tous les festivals littéraires, surtout ceux qui, comme le festival Efrouba du livre de Grand-Lahou, sont encore naissants. Et ce, parce qu’il se pose, au niveau des organisateurs, un réel problème de moyens financiers permettant d’assurer au minimum l’hébergement des écrivains, car ils ne sont pas toujours originaires de la ville ou du pays dans lequel se déroule le festival ou la foire littéraire.

Démystifier les écrivains africains « diasporéens »

Les organisateurs des festivals littéraires et tout le tremblement en Afrique francophones font une fixation sur les « écrivains diasporéens » au point de penser que s’ils sont absents à leurs événements, ceux-ci manquent d’épaisseur. Pourtant, de toute évidence, lesdits écrivains africains, qui n’ont pas pour seule activité de faire des livres, ne peuvent pas spontanément prendre part à tous les événements littéraires organisés dans leurs différents pays d’origine. Ce, non seulement parce qu’ils ne connaissent pas tous ces événements, mais aussi parce qu’ils sont occupés par d’autres activités en dehors de la littérature. Ils font certes des livres qui vivront pendant longtemps sur le temps, mais qui ne leur permettent pas encore d’en vivre. Ils s’occupent alors à autre chose pour pouvoir vivre.

Il est possible que des étudiants ou des jeunes auteurs qui vivent en Afrique, construisent des parcours remarquables sans nécessairement rencontrer ou voir des écrivains qui vivent et écrivent à l’étranger. En effet, contrairement à ce que certains cercles de la critique littéraire européenne veulent faire croire aux jeunes générations d’auteurs qui vivent et écrivent en Afrique, les « écrivains diasporéens » ne sont ni incontournables, ni au-dessus de ceux qui sont basés en Afrique. Ils ont l’avantage de la visibilité. Sans plus. Leur présence ou leur absence à une manifestation n’est donc pas si déterminante. Autrement dit, il est possible qu’on se passe d’eux si on n’a pas les moyens de les inviter, mais sans toutefois les ignorer. Puisque, sans détour, ils jouent un rôle remarquable dans la promotion des esthétiques des écritures littéraires africaines francophones à l’étranger à travers leurs œuvres.

Leur visibilité leur donne certes beaucoup de crédit, mais on ne peut pas autant déplorer leur absence sur le continent quand on sait qu’il y a des écrivains du même acabit qu’eux sur le continent. C’est d’ailleurs une tendance de plus en plus adoptée par plusieurs associations littéraires, notamment le Clijec (Cercle littéraire des jeunes du Cameroun), qui organisent leurs festivals en invitant le maximum d’écrivains vivant en Afrique.

Il devient important pour les journalistes européens et tout le secouement qui connaissent, pour la plupart, uniquement des écrivains africains vivant hors du continent qu’ils rencontrent dans divers salons à Montréal, à Paris ou à Genève, d’entreprendre de découvrir des écrivains africains majeurs et leurs œuvres aussi, qui vivent et écrivent en Afrique comme par exemple Janis Otsiemi, Jean-Claude Awono, Josué Guebo ou Pabe Mongo. Cela leur évitera de se précipiter à des remarques hâtives et étroites au point de conclure sans bémol que l’absence régulière sur le continent des écrivains d’origine africaine qui vivent en occident pénalise tellement les jeunes écrivains qui vivent en Afrique, et qu’ils feraient d’emblée face à une sévère crise de modèles à suivre au pays.

Ce qu’on devrait réellement déplorer c’est l’indisponibilité des œuvres des écrivains d’origine africaine qui vivent à l’étranger dans les diverses librairies de leurs pays d’origine. Contrairement à leur pseudo-absence sur le continent que Catherine Morand dramatise. Plus virilement, les jeunes (étudiants et/ou écrivains) ont beaucoup plus besoin de lire, et moins besoin de voir ou de rencontrer les auteurs. Les voir ou les rencontrer relève simplement de la fantaisie. À quoi ça servirait de rencontrer un auteur si, au final, on ne lit jamais son œuvre ? Soit!

Au-delà de la querelle

Il est clair que la sphère littéraire africaine francophone est encore naissante. Il est donc évident, et quasi normal qu’elle soit autant agitée par des querelles et des polémiques. C’est un processus que l’on retrouve partout, et qui participe d’une certaine manière à la formation et à la refondation de l’histoire de la connaissance littéraire africaine francophone. À titre illustratif, l’histoire de la littérature française s’est construite, au fil des siècles, à travers différentes confrontations idéologiques et critiques de la querelle des anciens et des modernes au dépassement des approches modernistes par des prénotions postmodernistes. Autrement dit, les récentes polémiques autour de la chronique de Catherine Morand ou de l’article d’Abdoulaye Imorou sur le site du critique LaRéus Gangoueus (Comment Homère a plagié Fatou Diome) constituent un système de valeur qui assure la traçabilité de l’histoire littéraire africaine en général. Et francophone précisément.

Tout compte fait, il faut désormais s’habituer à ce que les blogueurs, les journalistes, les critiques littéraires et les universitaires parlent de plus en plus des écrivains africains francophones qui vivent en Afrique ou à l’étranger. Ce serait plus intéressant s’ils parlaient d’eux suivant une logique interprétative/compréhensive de théorisation pertinente de leurs œuvres. Car, ces dernières constituent un important palimpseste de discours littéraires encore en friche à construire, à déconstruire et à reconstruire, afin d’apprécier la compétence de l’originalité des sens et des variations des différentes poétiques de ces discours littéraires à faire champ avec les nombreux sociotopes littéraires qui constituent la littérature mondiale.

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Université de Yaoundé I.

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