“L’indépendance arriva plus vite que Sylvestre ne l’avait prévu. Il y avait eu comme une accélération de l’histoire. Le maire de Brazzaville, un abbé en bisbille avec sa hiérarchie pour des raisons obscures, devint le premier Président de la République. Sylvestre était bien entendu en liesse comme tout le monde et fredonnait lui aussi les chants composés à cette occasion. Plus que jamais les paroles de ses maîtres et professeurs français d’après lesquels ils deviendraient des personnes importantes pour ce pays, résonnèrent dans son esprit, avec plus de force. Auparavant les choses paraissaient ne pas dépendre entièrement de lui. Il allait de soi que de brillantes études lui ouvriraient une situation, mais qu’elles le mèneraient aux sommets envisagés, il en était moins sûr. Son pays étant membre d’une fédération de territoires, l’AEF (Afrique Equatoriale Française), il était en concurrence avec les meilleurs de ces territoires. Un Tchadien pouvait être nommé à Brazzaville, un Congolais à Bangui, un Gabonais à N’Djamena. La fédération s’était disloquée, contestée par les leaders nationalistes bien avant les indépendances, elle s’émietta, tels ces empires, artificiels assemblages de peuplades variées que des cataclysmes politiques ou la disparition du ciment de l’unité fracturent. Cloisonnés dans leurs petits territoires, les chances des cadres nationaux d’atteindre les sommets étaient plus grandes. Vu l’ampleur de la tâche, les besoins en compétence pour le moment comblés par les blancs, les cadres locaux étant rares, il paraissait acquis qu’il se ferait une place.

Peu après l’indépendance, en tout cas quelques années après, Sylvestre obtint son bac et alla poursuivre ses études en France. Le moment tant attendu arrivait enfin. Il allait pouvoir expérimenter la mélancolie fameuse « des changements, même les plus souhaités ». Il n’y croyait d’ailleurs guère. Pour rien au monde il ne laisserait la tristesse le submerger au moment de s’envoler pour une destination légendaire, chantée par ses fils où qu’ils se trouvassent, le pays dont la langue apprise à l’école était devenue celle de la pensée et de la conceptualisation. Certes sa langue maternelle lui restait, car celle des affects, mais le français lui offrait le monde, pont reliant les nombreux îlots d’humanité, langue de la fraternisation avec le lointain.

Pas une once de regret ne s’insinuait au moment du départ. Son pays, il ne le quittait que pour revenir mieux armé pour le servir. Au lieu du douloureux pincement qu’on éprouve au moment de quitter les siens et sa patrie, il était rempli de la détermination et des grandes espérances des pionniers. Après tout il n’allait pas en enfer, mais en France. La nouveauté et les merveilles de ce pays rêvé l’occuperaient tellement qu’il n’aurait pas le temps de se laisser envahir par des états d’âme. « De toute façon, pensait-il, la nostalgie enchaîne ceux qui regardent derrière, elle les fige et les empêche d’embrasser leur avenir avec enthousiasme. Moi, je me contenterai de regarder devant moi, au risque de perdre le nord. » C’étaient là des pensées inspirées par la hardiesse de l’ignorance et l’imprudence de l’inexpérience. Aimée des artistes et de ceux qui s’enrichissent dans les inépuisables ressources du passé, la nostalgie, fil qui relie aux origines, fait goûter la délicieuse saveur de l’avant, a sur l’espérance l’avantage de ranimer les émotions, heurs ou malheurs, toujours elle leur redonne une incroyable vigueur. En renforçant le sentiment d’avoir vécu, elle donne son poids et sa valeur à l’existence. Le futur, inconnu, imaginé, mystérieux et terrifiant ne s’envisage tranquille qu’avec la béquille de la confiance. Sylvestre ne mit pas long à la rencontrer.

Les après-midi pluvieux de l’automne parisien, la grisaille du ciel, le brouillard et les feuilles mortes jonchant les rues tels des cadavres, le pas rapide des passants aux visages sans sourire et aux peut-être cœurs asséchés, lui rappelèrent la chaleur de son pays. Celle des doux rayons de ce soleil qui rarement cachait sa vive figure, celle qui émanait de ces gens nonchalants, riants et débonnaires. Parfois lorsque penché sur un livre, ne lisant pas mais trompant sa solitude dans la réminiscence de ses joies brazzavilloises, et que défilaient, telles des images insaisissables, les visages aimés de sa famille et de ses amis, la caresse impromptue d’un frêle rayon à travers la seule fenêtre de sa chambre sous mansarde le sauvait de l’horrible frustration que provoquent les bonheurs vaporeux, incapables de sauver du cafard.

Heureusement ces retournements de l’âme sont passagers. Ils vont, ils reviennent. Sylvestre profitait de ces longs intervalles pour jouir des joies de la découverte. La France était assurément plus belle en réalité que celle de ses livres et celle des diapositives de ses professeurs. La grandeur et la foule de Paris l’impressionnèrent. A quoi ressemblaient donc les mégalopoles américaines, New-York, Chicago, Los Angeles, les grosses villes asiatiques ? ça devait être infernal, Paris étant à la limite du supportable. Le bruit recouvrait sans cesse la ville où la circulation et le va et vient des piétons déboulant des bouches du métro donnaient le tournis. L’autobus plus que le métro dont il se méfiait, redoutant que ses galeries ne s’effondrent, lui donnait un insupportable sentiment de confinement/d’insécurité.

Il leur préféra la marche pour découvrir la grande ville. Simplicité et superbe, couple à priori mal assorti y filaient le parfait amour. Rayonnant d’une gaieté champêtre, les quartiers populaires aux maisons riantes, sur la physionomie desquelles transparaissaient l’irrévérence et la hardiesse du peuple, donnaient l’accolade à des quartiers chics où les immeubles, cossus et d’une remarquable élégance, avaient parfois, malgré leur impressionnante figure, cet air de familiarité, faux négligé par lequel les dandys tempèrent la solennité de leur habit. Il est certain que peinte, l’allégorie de cette ville ne montrerait rien d’autre qu’une vieille décrépie, décatie, mais auréolée de légèreté et de bonheur, prenant par la main une sage demoiselle racée et de haute extraction. Levant les yeux sur tel monument il réalisait la somme de travail et d’idéal qu’y avaient mis les bâtisseurs d’autrefois. Ignorant l’histoire de l’art, incapable d’apprécier la valeur d’un ouvrage, tant de précision, de patience, et d’éclat dans la pierre lui parut futile. Cependant ces choses le marquèrent avec force. Il regretta que les Français n’eussent pas exporté cette beauté dans les villes de son pays. Rien n’y rappelait ces belles façades, ces frontons, ces frises, ces bas-reliefs ces colonnes, ces arcades. Même les places, large sourire qui ici des villes y avaient été oubliées. Rien en tout cas n’y rappelaient celles de la République, de la Bastille, ou encore celle des Vosges. Les Français ne s’étaient pas cassé la tête pour bâtir les villes coloniales qu’il trouvait désormais laides. Le sentiment d’une arnaque l’envahit. Il se mua bientôt en ressentiment.

Toute cette histoire n’était qu’une escroquerie. Les douleurs de la colonisation, les travaux forcés, les brimades, l’effort de guerre lui avaient toujours parus compensés par les soi-disant avantages de la civilisation. Cette civilisation qu’on leur avait apportée n’en était pas tout à fait une. Tout au plus tenait-elle d’une tentative, au rabais. Il ne se souvenait pas qu’on eut éveillé chez eux l’envie de grandeur et de beauté dont témoignaient les villes et principes sur lesquels reposaient l’Occident. C’était tout le contraire : l’offense et l’humiliation mâtinées de menus bienfaits. Le paradoxe de l’Occident le troublait. Qu’est ce qui pouvait bien s’être passé dans la tête de ces gens ? Le faible souffle d’une pensée et d’une spiritualité naguère puissantes, conquérantes d’humanité, de justice et de liberté, était encore perceptible malgré l’effroyable bruit des machines et du canon. Cette société vénérait le beau en même temps pataugeait dans des horreurs telles qu’on n’en vit jamais de fait d’homme. La traite atlantique, la colonisation, Auschwitz et Buchenwald était filles de l’Occident.”

Extrait de La Ronde des ombres, Philippe Ngalla-Ngoïe

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