Voici venir les rêveurs… Avec ce titre et les symboles de la ville de New York sur la magnifique couverture, le décor est planté avant même d’ouvrir ce premier roman de la romancière camerounaise Imbolo Mbue. Immergeons-nous donc dans « la ville qui ne dort jamais » à la découverte des rêveurs.

Aidé par son cousin Winston, Jende arrive en Amérique trois ans plus tôt en 2004 avec un visa touriste. Il enchaîne les petits boulots pour survivre et nourrir sa petite famille, avec qui il est installé à Harlem dans un petit appartement. Il est bien décidé à se tailler une part du gâteau dans cette Amérique qui a beaucoup de dollars et où tout semble être possible. Il faut qu’il devienne « quelqu’un » pour payer les études de Neni son épouse, qui rêve de devenir pharmacienne. Il faut que Liomi, son fils de six ans soit fier de lui. Son retour un jour à Limbé dans sa ville natale au Cameroun en tant que riche Américain doit être triomphal .

Mais sans papiers, l’épée de Damoclès de l’expulsion risque de s’abattre sur lui à tout moment. Il doit absolument trouver des astuces pour obtenir le Saint Graal, la Green Card. Peut-être que cette belle opportunité d’emploi comme chauffeur que lui offre Clark, riche homme blanc et banquier chez Lehman Brothers, lui permettra enfin de régulariser sa situation et de vivre enfin son “rêve américain” ?

Clark Edwards vit dans un somptueux appartement dans l’Upper East Side avec son fils Mighty et sa femme Cindy, nutritioniste ou « docteur qui apprend aux gens à manger » selon Neni. Sa limousine devient au fil du temps un trait d’union entre sa famille et celle de son chauffeur. Bien que leurs origines et modes de vie soient très différents, il se tisse petit à petit entre Jende et Clark une amitié dans un respect mutuel. Questions existentielles, problèmes de couple, défis professionnels, bonheur des enfants, projets d’avenir, tels sont les sujets qui contre toute attente rapprochent le riche patron américain et son employé africain pauvre.

«Je suis content que vous mesuriez la chance que vous avez eue », dit Clark à Jende, une fois sa conversation terminée. Le plus grand des gratte-ciel de Manhattan venait d’apparaître au loin, alors qu’ils entraient dans le nord du New Jersey. « Je suis content qu’il y ait au moins une personne consciente de la chance qu’elle a.»

À chaque mot, Jende acquiesçait. Il réfléchit à la meilleure phrase possible pour remonter le moral de son patron, au mot juste à avoir dans de telles circonstances. Il décida de dire ce en quoi il croyait.

«Je remercie le bon Dieu tous les jours de m’avoir offert cette opportunité, monsieur, dit-il en se déportant sur la lfile de gauche. Je remercie le bon Dieu, et je crois qu’en travaivaillant dur, un jour, j’aurai une bonne vie ici. Mes parents eux aussi auront une bonne vie au Cameroun. Et mon fils, en grandissant, deviendra quelqu’un, peu importe qui. Je crois que tout est possible quand on est américain. Vraiment, monsieur, je le crois. Et en toute vérité, monsieur, je prie pour qu’un jour, en grandissant, mon fils devienne un grand homme comme vous.» (p.57)

Seulement, les choses ne sont pas si simples en Amérique comme Jende l’avait pensé en fuyant la pauvreté de Limbé à la recherche d’un avenir meilleur. Sa procédure de demande de régularisation se complique. Comme si cela ne suffisait pas, la crise des subprimes gronde comme le tonnerre pendant une pluie tropicale et l’économie américaine est au bord de l’écroulement. Jende et Neni sauront-ils traverser cet orage qui va secouer aussi bien leur vie que celle de la famille Edwards ?

Pendant la lecture de Voici venir les rêveurs, les scènes défilent comme un scénario et les images se dessinent dans l’imaginaire du lecteur tout naturellement. Dans un langage dont la simplicité est une caresse pour l’esprit, Imbolo Mbue réussit avec maestria le pari de raconter une histoire tout en faisant oublier au lecteur qu’il tient un livre dans ses mains. La romancière a su trouver les mots justes pour ce récit, sans prétention ni superflu et avec beaucoup d’humour, rendant ainsi ses personnages authentiques, vrais et attachants. On a l’impression de les connaître personnellement.

Le Pidgin, le français et le Bakwéri, langue maternelle de Jende et Neni, font partie des ingrédients de ce roman rafraîchissant. On se laisse facilement emporter par les aventures des membres de ces deux familles à New York, ponctuées par des flashbacks qui font voyager pour Limbé au Cameroun.

Bien que des thèmes sérieux tels que les galères des immigrés clandestins et les rapports entre différentes classes sociales soient abordés, Voici venir les rêveurs dépeint ces réalités en toute simplicité et sans porter de jugement. Il n’y a pas de bonnes personnes d’un côté, et des mauvaises de l’autre. Il n’y a que des humains avec toutes leurs parts d’ombres et de lumières et de zones grises, face à un système dans lequel ils essayent, chacun à sa manière, de trouver une place pour réaliser ses rêves, rêves qui peuvent parfois tourner en cauchemars.

 

Acèle Nadale

Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue

420 pages

Éditions : Belfond

Parution : 18 août 2016

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