« Foutez le camp de la barrière de mon chantier !!! »

Jean-Claude Bilong  répugnait ces morveux oisifs qui étaient le reflet d’une jeunesse camerounaise en perdition et dont les seuls moteurs semblaient désormais n’être que la bière ou la religion. Très souvent les deux à la fois. Mais déjà, il ne se préoccupait plus d’eux, occupé qu’il était à scruter le ciel. Un nouvel orage s’annonçait et à en jauger les lourds nuages, il risquait d’être encore plus impressionnant que les derniers.

Jean-Claude sentit une main peser sur son épaule et se retourna. Patrick Meunier le dévisageait. Le passé du Français dans la Légion Étrangère avait durci ses traits et sa coupe de cheveu militaire complétait la martialité de son apparence.

« Il faut évacuer. L’orage approche… »

Jean-Claude acquiesça. Il savait le Français très réfléchi et sa connaissance des lieux était implacable. Lui, avait quitté le Cameroun à ses 18 ans pour poursuivre ses études d’ingénierie à Lyon et n’était revenu qu’il y a trois mois, appelé à la rescousse afin de sauver ce projet de construction d’un pont sur le fleuve Nyonga.

« Tu t’en occupes ? », demanda Patrick rudement.

Il n’avait pas encore digéré le fait que lui, le vieux baroudeur, dusse désormais répondre de ses actes devant ce jeune premier. Jean-Claude n’était pas dupe. Il savait qu’il ne devait sa nouvelle position qu’à son appartenance à l’ethnie Bassa‘a, autochtone de cette petite bourgade qui jouait pourtant un rôle prépondérant dans le ralliement des métropoles Yaoundé et Douala.

« Fais-le toi. Je vais vérifier la digue. »

Jean-Claude s’engouffra dans son Toyota pick-up blanc flambant neuf et s’engagea sur la piste encore trempée par les averses des jours précédents pour s’enfoncer dans la forêt obscure qui séparait le nouvel emplacement du chantier du lit du fleuve Nyonga, laissant rapidement les dernières habitations de Likeng derrière lui.
Après une demi-heure de patinage artistique au travers d’une forêt lugubre il atteignit enfin le Nyonga et ses eaux ténébreuses.

La digue creusée avec l’aide des villageois pour éviter que le fleuve ne ressorte de son lit à nouveau n’inspirait guère confiance au jeune homme. Pourtant, ce projet ne pouvait plus se permettre le moindre retard. Déjà, son employeur, la SFPC (société Française des Ponts et Chaussées), y avait perdu des millions d’Euros. Au vu des divers autres contretemps, même Jean-Claude qui était loin d’être superstitieux commençait à penser que le sort s’acharnait contre eux. Il y avait d’abord eu l’accident de route sur la piste qu’il venait lui-même d’emprunter. Ce dernier avait coûté la vie à un collègue. S’en suivirent l’écroulement des fondations superficielles du pont sans raisons apparentes et enfin, l’inondation du chantier après que le Nyonga soit sorti de son lit engloutissant sur son passage tout le matériel de travail. C’en fût trop pour les travailleurs autochtones qui partirent, prétextant la colère de Madib, l’esprit de fleuve, qui ne souhaitait manifestement pas de pont à poutres au-dessus de ses eaux. Sans les villageois, il n’y avait que peu de chances de pouvoir terminer le pont dans les délais. La SFPC misait donc désormais sur le pouvoir persuasif de Jean-Claude, l’ex-enfant du village, pour les convaincre de revenir.

Un éclair déchira le ciel obscur. Le vent fouettait les arbres de cette forêt primaire. Jean-Claude compris qu’il fallait regagner le village au plus vite. C’est donc pied au plancher qu’il manœuvrait le 4×4 dans la forêt lorsque soudain, au milieu de la piste, un vieillard penché sous le capot ouvert d’une vieille Renault 4CV grise le força à s’arrêter. Jean-Claude baissa sa vitre et apostropha l’individu :

« Le moteur ne démarre plus ? »

L’homme s’avança lentement vers le pick-up. Ce n’est que lorsqu’il fût à quelques pas que l’Ingénieur distingua ses traits et sa tenue. Il était vêtu d’une soutane blanche. Sa frêle silhouette et son visage ridé contrastaient avec la dureté de son regard. C’est pourtant avec un large sourire qu’il répondit :

« Ah mon fils, la voiture là me fait des problèmes depuiiiiiss….

— Papa, tu vas venir la récupérer demain. Viens, je te ramène au village. »

Avant d’accepter, le vieillard se retourna une dernière fois sur son véhicule, probablement une relique de la période postcoloniale car la plaque d’immatriculation était encore de la république fédérale du Cameroun. Les deux hommes roulèrent quelques minutes en silence avant que l’ingénieur ne le rompit :

« Papa, tu es le pasteur de Likeng ? »

Le vieux se contenta de sourire.

« Et toi, tu es le nouveau chef de projet pour le pont, n’est-ce pas ? »

— Oui Papa. Tu me connais ?
— Mon fils, je connais tous les villageois. Toi tu es parti très jeune, c’est pour ça que tu m’as oublié. Alors, les travaux avancent-ils ?
— Pas comme nous le souhaitons.
— Oui… Parce que vous ignorez nos coutumes ici… Pourquoi ne demandez-vous pas à Madib ce qu’il veut ? »

Jean-Claude était stupéfait. Prêtre catholique et adepte de mysticisme n’avait, semble-t-il, plus rien de contradictoire. Le vieil homme devina ses pensées :

« Ce n’est pas parce que tu vis chez les blancs que nos rites et coutumes n’existent plus mon fils.
— Je sais Papa mais sérieusement, ça ne résoudra pas mes problèmes…

— Oh mon fils, nous avons tous des problèmes. Toi tu veux finir ton travail, le gouvernement souhaite achever le projet, moi j’ai une vieille voiture et j’en veux une neuve comme ton Pick-up-ci par exemple…C’est la vie… »

Les deux hommes échangèrent encore sur des futilités jusqu’à ce qu’ils atteignent le centre déserté de Likeng.
Il pleuvait désormais en trombes mais le pasteur refusa poliment l’invitation de Jean-Claude de l’accompagner jusqu’à sa mission.

« Mon fils, marcher un peu sous la pluie à mon âge ne me fera pas de mal. », dit-il avec un sourire malicieux avant de disparaitre au pas de course entre les habitations.

Arrivé au campement évacué, Jean-Claude ne trouva que Patrick et Abessolo, l’un des gardiens, jouant aux cartes. La pluie frappait fort sur les tôles de la baraque de fortune aménagée en pièce à loisirs pour les travailleurs. Après que l’Ingénieur eut raconté sa rencontre, Abessolo insista sur l’importance des prêtres dans la communauté. Jean-Claude savait qu’il aurait besoin de celui de Likeng pour convaincre les villageois de reprendre le travail. Il se promit d’aller le voir dès son retour de Yaoundé où il se rendait le lendemain faire un rapport au ministre des transports sur l’avancée des travaux. Au moment d’aller au lit Patrick l’apostropha :

« Tu sais, en 1962, durant l’installation du Bac sur le Nyonga, les allemands ont été confrontés aux mêmes soucis que nous aujourd’hui. Ils auraient fait une offrande au fleuve parait-il.
— Et… ?
— Le Bac est bel et bien installé, non ?

***

À Yaoundé, la réunion avec le ministre s’était déroulée comme à l’accoutumée. Les menaces et invectives d’usage avaient fusé et Jean-Claude en avait pris pour son grade. Il était désormais bien heureux de pouvoir reprendre la route vers Likeng. À la sortie de la ville l’enseigne du « Tribune », le journal national, attira son regard. Il bifurqua dans l’entrée au goudron parsemé. Il dût promettre plusieurs bières pour qu’on le mène dans la salle des archives, une pièce poussiéreuse qui sentait le renfermé.

Après de longues minutes de recherche dans des armoires brinquebalantes il découvrit enfin la publication du 13 Mai 1962 qui relatait l’installation du Bac sur le Nyonga. Le texte faisait allusion à Madib, l’esprit maléfique du fleuve qui parfois prenait la forme d’animaux ou de personnes pour se mêler à la vie du village, à l’incrédulité des ingénieurs allemands et à l’offrande faite au fleuve pour l’apaiser. Les détails sur les photos de l’article en noir et blanc étaient difficilement identifiables. Le regard de Jean-Claude s’arrêta toutefois sur l’un d’eux avec effroi. C’est tremblotant et en trombe qu’il quitta les locaux du journal et qu’il pénétra quelques heures plus tard dans l’enceinte du chantier de Likeng ou il fût accueilli par un Abessolo inquiet.

« Qui y a-t-il ? demanda Jean-Claude depuis son véhicule.

— Patrick est brusquement tombé malade…On ne sait pas ce qu’il a. On ne sait pas s’il passera la journée.
—Tu sais où se trouve l’église du village ? demanda Jean-Claude à son interlocuteur.
— O-Oui…
— Monte, on y va. »

Abessolo s’exécuta sans comprendre.

La petite mission catholique de Likeng était cachée derrière deux vieux manguiers. Un jeune homme en soutane lisait devant le bâtiment colonial dont la dernière rénovation remontait aux indépendances. À la vue du véhicule un sourire illumina son visage au teint couperosé. En voilà un qui avait manifestement trouvé une utilisation plus pratique au vin de messe.

« Bonjour ! », dit-il en s’approchant du véhicule qui avait freiné dans un nuage de poussière.
« Bonjour, répondit Jean-Claude après avoir baissé la vitre de du pick-up avant d’ajouter, nous cherchons le prêtre…
— C’est moi.
— Non, …Le vieux prêtre !
— Monsieur, je suis le seul prêtre ici !»

Abessolo, paniqué, avait enfin compris. Jean-Claude redémarra son Pick-up, fit demi-tour en laissant pantois l’homme dans son rétroviseur.

« Chef ? », commença Abessolo. Son supérieur le fixa froidement pendant qu’il manœuvrait le 4×4 sur la piste qui le menait au fleuve.

« Pour sauver Patrick, il faut faire vite. Quand je dis saute, tu sautes. Compris ? »

Le gardien acquiesça. La pénombre de la forêt les engloutissait désormais. Enfin un dernier virage. Devant eux l’onde noire du fleuve.

« Maintenant !!!! », hurla Jean-Claude.

Abessolo pesa sur la portière et disparu dans la broussaille qui défilait. Son chef fit de même, laissant filer le pick-up. Ce dernier s’éleva de la rive et se projeta dans le fleuve. Après un dernier soubresaut, le véhicule fût finalement englouti par les eaux qui continuèrent le déferlement comme si de rien n’était.

Déjà, le brouhaha habituel de la forêt avait repris….

***

Les applaudissements réveillèrent Jean-Claude qui s’était légèrement assoupi pendant le discours kilométrique du ministre. À ses côtés, Patrick rayonnait dans son costume sombre malgré la chaleur estivale. Dix mois plus tôt il s’était miraculeusement remis de sa maladie subite dont aucun médecin n’avait pu diagnostiquer l’origine. Il se retourna vers son jeune patron dès que la foule de personnalités et de curieux venus assister à l’inauguration du pont de Likeng se fût dirigée vers le buffet organisé pour l’occasion.

« Je ne t’ai pas dit merci pour m’avoir sauvé la vie.

— Oh, je n’ai rien fait…
— Oh si mon cher. Abessolo m’a raconté. Je comprends que tu ne l’écrives pas dans ton rapport mais …Que s’est-il vraiment passé ? »

L’ingénieur hésita.

« Tu sais à Yaoundé, j’étais aux archives d’un journal pour savoir comment les allemands avaient résolu le problème du Bac sur le fleuve… »

Il prit une inspiration.

« Je suis tombé sur la photo de l’offrande faite au Nyonga ce jour-là. J’y ai reconnu la même voiture, de la même couleur et avec le même numéro d’immatriculation que celle du prêtre que j’ai rencontré dans la forêt et lui-même à côté !!»

Après un court instant, il demanda :

« Penses-tu que c’était Madib ?

— J’ai beaucoup roulé ma bosse tu sais, conclut Patrick, J’en ai vu des choses en Afrique… »

Sur ce, il tapota amicalement l’épaule de Jean-Claude avant d’aller rejoindre les autres convives. Le jeune ingénieur était désormais seul devant le pont. Derrière lui le brouhaha de la fête couvrait celui de la forêt réveillée.

Il monta sur l’édifice depuis lequel il avait vue sur la piste de forêt rénovée. Soudain, il crut percevoir un ronflement de voiture familier. Il bondit du pont et se mit à courir comme un forcené vers la piste. Sa veste et ses chaussures d’apparat gênaient son avancée. Il arriva juste au moment où un véhicule tournait au coin du virage et disparaissait de son champ de vision. Hors d’haleine il s’arrêta pour reprendre son souffle. Il aurait juré qu’il s’agissait d’un pick-up Toyota tout neuf de couleur blanche.

 

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