« Si loin de ma vie » de Monique Ilboudo ou quand la honte ne tue pas

par Noel Zalla
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Si loin de ma vie de Monique Ilboudo ou quand la honte ne tue pas

Si nous voulons tous partir, qui construira la terre de nos ancêtres à notre place ? Mauvaise question ! Et surtout inutile, si elle va se fracasser contre la volonté du héros. Voici le cinquième roman de Monique Ilboudo qu’elle a titré Si loin de ma vie édité chez Le serpent à Plumes.

Monique Ilboudo est titulaire d’un doctorat en droit privé à l’université Paris-Est-Créteil-Val-de-Marne. Fervente actrice de la société civile burkinabée, Monique Ilboudo sera rédactrice de la chronique ‘’Féminin Pluriel’’ dont elle est la fondatrice. On lui doit aussi un organe peu connu, à savoir l’Observatoire de la Condition de la Femme Burkinabée.

Son engagement et son implication fervente dans la promotion des droits humains en général et des droits de la femme en particulier lui conféreront le poste de secrétaire d’État pour la promotion des droits humains en 2000. Paru en 2018, Si loin de ma vie compte 130 pages à travers lesquelles Monique Ilboudo porte un regard singulier et avisé sur la société Burkinabée.

C’est en regardant la télévision chez Modou que Jeanphi, notre héros, a su qu’il devait rejoindre l’Europe à tout prix. Il est arrivé en Europe, mais Jeanphi est un peu confus, car Jeanphi a tué son père. Jeanphi, jeune homme brillant, mais déscolarisé, plein de potentiel, mais désabusé, qui veut y croire, mais à qui la vie s’efforce à faire des croche-pattes. Marité, sa sœur, lui porte un amour inconditionnel et lui apporte un soutien infaillible. L’affection de sa mère est un marigot intarissable et quant à son père, il ne manque pas une occasion pour lui rappeler qu’il est un raté. Ils vivent dans un quartier d’Ouabany, la capitale d’un pays d’Afrique subsaharienne qui présente beaucoup de similitudes avec la capitale du Burkina Faso. Cette ville, qui dans le temps était un ascenseur social, s’est transformée en panier à crabes pour les jeunes adultes comme Jeanphi. Il refuse de subir. Il va connaître la rue, la drogue, les petits boulots, le désespoir, la fuite, l’exil, le retour en disgrâce, jusqu’au jour où il rencontre Elgep, un expatrié français, qui va lui indiquer une porte de sortie.

Monique Ilboudo a un style qui rendra jaloux plus d’un. À travers les yeux du narrateur, elle nous décrit une réalité oppressante avec un détachement désinvolte. En effet, le roman est en lui-même un flash-back qui contient flash-back sans que ce soit confus quand on entre dans le rythme. Nous sommes dans les pensées de Jeanphi qui nous explique avec beaucoup d’honnêteté comment il perçoit sa réalité à l’aide de figures de styles décalées et colorées.

Le droit chemin vous ramollit. Au temps où je délinquais – oui, je sais, c’est un néologisme. J’ai un dictionnaire : après délinquant, ante, c’est déliquescence. Quand délinque-t-on avant de se liquéfier ? (p.29).

Nous pouvons déceler de la culpabilité dans le ton de l’écriture, mais aussi de l’incompréhension. Le langage est soutenu, mais Monique Ilboudo ne manque pas une occasion de glisser des expressions dont seuls les Burkinabés ont le secret. Monique Ilboudo situe son récit au début des années 2000 avec les thématiques qui caractérisent cette décennie comme la vulgarisation des NTIC, l’immigration clandestine et l’homosexualité. Elle traite aussi de thèmes universels comme le chômage, les problèmes familiaux, la corruption, etc.

Imaginez que vous êtes dans une maison en feu. Vous êtes pris au piège. La panique est la première à avoir raison de vous, elle vous empoisonne l’esprit et paralyse vos membres. Elle laisse la place à la fumée qui vient vous achever. La fumée, à son tour, pénètre dans vos poumons sans votre permission. Étourdi et ayant perdu le sens de l’orientation, soudain une voix vous crie : « Par ici la sortie ! ». L’instinct de survie sera plus fort que toutes les mises en garde d’observateurs extérieurs. C’est le sentiment que j’ai eu en lisant l’histoire de Jeanphi. Il ne comprend pas tout ce qui lui arrive, mais il est lucide. Il pose les bonnes questions avec une naïveté attachante. Il a beaucoup d’énergie, mais il est à l’étroit. Le système n’offre ni espace d’expression, ni filet de sauvetage pour les jeunes qui sont sortis des sentiers battus comme Jeanphi.

Ce livre m’a plu parce qu’il m’a laissé un peu dubitatif. Je n’arrive pas à décider si les choix de Jeanphi sont une preuve de courage ou de lâcheté. Dans tous les cas, il en faut du courage pour être un lâche. Je suis néanmoins déçu, car ce jeune homme, qui refusait de subir, a finalement regardé les choses lui arriver, impuissant.

J’ai appris qu’il est impératif qu’on se remette à se parler. Le tissu social est en lambeau parce que chacun est terre dans sa petite case. Nous ne pourrons parler de cohésion que si nous arrivons à développer de l’empathie les uns pour les autres. Pour développer de l’empathie, il faut voir le monde à travers les yeux de l’autre et pour cela, il faut s’écouter et se parler. Je recommande ce roman à celles et ceux soucieux de savoir ce qu’endurent les enfants du voisin, car nos plaies, nos peines et nos plaintes sont les mêmes.

Bissap, tisane ou café ?

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