Nous sommes au milieu des années trente, les États-Unis sont frappés de plein fouet par la crise économique. Penser à demain était devenu un luxe car il fallait être présent ici et maintenant, pour faire la queue pendant des heures en espérant avoir un bout de pain moisi et un peu de soupe, ou guetter par la fenêtre car on pouvait se faire expulser à tout moment. À cette époque les noirs étaient encore harcelés, lynchés et pendus aux arbres.

C’est dans cette atmosphère qu’Iceberg Slim, alias Robert Beck, et de son vrai nom Robert Lee Maupin, jeune homme noir né à Chicago, n’avait d’autres possibilités de s’en sortir que de devenir proxénète. En effet, son enfance l’en prédisposait : il a été abandonné par son père étant nourrisson, abusé sexuellement à l’âge de trois ans, et a vu sa mère se faire maltraiter et dépouiller par un homme.

« Car nous sommes noirs, et nous sommes obligés de nous battre avec une arme, un stylo ou de n’importe quelle manière efficace pour notre survie, notre bonheur, notre virilité et notre évasion du douloureux ghetto mental… ».

Iceberg Slim nous fait rentrer dans sa tête pour nous faire découvrir le processus de réflexion d’un proxénète et le monde extrêmement violent et contradictoire dans lequel il doit opérer. Il nous parle d’amitié, de trahison, de psychologie, de sexe, de racisme, de prison, d’amour, de misère et de lutte pour la survie. C’est tout cela qui l’a fait rentrer au Panthéon des écrivains Afro-Américains et par la même occasion l’a involontairement élevé au rang de parrain des proxénètes.

C’est un misogyne violent, un raciste, un homophobe, un opportuniste, un drogué à qui on s’attache. On se sent coupable de le trouver sympathique mais on n’y peut rien. Click To Tweet

Au fil du livre, je me suis surpris à ressentir de la sympathie pour Iceberg Slim et des fois, j’ai eu un besoin fort de prendre de la distance physiquement du livre parce que ce que je lisais était insoutenable. C’est un misogyne violent, un raciste, un homophobe, un opportuniste, un drogué à qui on s’attache. On se sent coupable de le trouver sympathique mais on n’y peut rien.

« Le mac est le salopard le plus seul de la terre. Il a l’obligation de tout savoir de ses putes ».

Ce livre est une véritable montagne russe émotionnelle. On arrive même à comprendre pourquoi ses victimes s’attachaient à lui.

Iceberg Slim est cru et sincère. Et même trop sincère. Nous le voyons évoluer dans ce monde de loups où il doit affiner sa dégaine pour séduire des filles pour qu’elles rejoignent son « étable ». Une fois qu’il en a une, il faut savoir la garder. Et quand il y en a plusieurs, il faut savoir gérer les ego. Il nous parle de la détresse, de la vie sans argent et du comportement à adopter quand le business tourne bien. Il nous parle aussi d’un monde méconnu par beaucoup et qui fait fantasmer bon nombre d’hommes. Iceberg Slim nous apprend que la réalité est violente, qu’elle vous prend par la gorge, et s’en va avec une part de vous.

Si Iceberg Slim était né après les années soixante-dix, il aurait certainement été rappeur. Thomas Ravier disait du rappeur Booba qu’il avait inventé la « métagore » (une métaphore à l’image ultra-violente) et ça ne m’étonnerait pas qu’il se soit inspiré du style d’Iceberg. J’en veux pour preuve que nombreux sont les rappeurs Américains qui lui ont rendu hommage dans leurs chansons.

Iceberg Slim nous peint des images que l’on ne peut pas se sortir de la tête. Son écriture riche, rythmée et son vocabulaire varié sont accompagnés par un emploi de métaphores à couper le souffle: « Il régna un tel silence dans la Cadillac qu’on aurait entendu un moustique chier sur la lune ». Il a failli coucher avec un travesti et si vous voulez savoir le point commun qu’il y a entre un travesti et le Parthénon, lisez ce livre. Par contre, il aliène un peu le lecteur avec son emploi du langage de rue (expliqué à la fin). Les mots sont violents, crus et parfois difficile à encaisser.

Ce livre a surpassé mes attentes. Je me suis retrouvé dans un monde dont je ne connaissais pas grand-chose. Iceberg Slim pense à haute voix et n’essaie ni de se justifier, ni d’attirer la sympathie. Ce n’est pas le genre d’ami dont on serait fier et qu’on aimerait présenter à ses parents ; mais il assume son expérience et il s’assume.

Le mouvement des Black Panthers ne voulait pas avoir affaire lui à cause de son image sulfureuse. Cette mauvaise réputation le suit toujours car on refuse de citer son nom parmi les grands de la littérature Afro Américaine. Ceux qui le connaissent, ne se contentent que de chuchoter son nom. Le fond et les thématiques plairont ou pas. Mais la forme est un chef-d’œuvre littéraire. Ce livre qui est traduit par Jean-François Ménard et édité en format poche chez Points en 2015, je le conseille à qui aiment les livres bien écrits.

Par Noel Zalla

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"Pimp : Mémoires d’un maquereau" d'Iceberg Slim
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