Il m’a été demandé de raconter une histoire à propos de ce livre ou de trouver quelque chose à dire sur l’auteur. Je me suis tout de suite dit que c’était une cause perdue parce que ne connaissant réellement pas ni le livre ni l’auteur. Je vais toutefois à la médiathèque de l’Institut Français de Douala, au Cameroun, rechercher le roman de l’auteur Kangni Alem – dramaturge et metteur en scène togolais intitulé Canailles et Charlatans, livre de 167 pages publié par les Éditions Dapper, à Paris, en février 2005.

Toute joyeuse de peaufiner une note de lecture déjà entamée, je me rends à l’espace dédié à la littérature africaine et là je ne trouve pas le roman. Toute penaude, je me dirige vers le bibliothécaire pour me renseigner et j’apprends que le livre a été emprunté. Voyant que j’étais un peu déboussolée, le bibliothécaire me propose un autre roman du même auteur et pour lequel il a obtenu le Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire en 2003, Coca Cola Jazz, et je me dis « pourquoi ne pas commencer par celui-là ? », puisque Canailles et Charlatans est présenté comme la suite de Coca Cola Jazz. Toute ragaillardie, je remercie le bibliothécaire et me dirige de nouveau à l’espace dédié à cet effet. Le livre est introuvable. Je fais le tour des rayons, peine perdue. Le livre reste introuvable, perdu telles les cendres de la mère d’Héloïse. Le plus surprenant lors de mes recherches est que je constate qu’il y a des romans d’auteurs africains qui sont dans ces rayons depuis 2006 et qui n’ont jamais été empruntés malgré la forte affluence dans cette médiathèque. Et là, toute une série de questions taraude mon esprit :

  • Les Camerounais n’aiment-ils pas la littérature qui est consacrée à l’Afrique ?
  • Ces nombreux abonnés de la médiathèque ne savent-ils pas qu’il existe tout un espace consacré à la littérature africaine dans lequel Mongo Béti, Calixthe Beyala, André Brink, Cheikh Amidou Kane etc., d’illustres romanciers africains côtoient les moins connus ?
  • Pourquoi ces livres sont-ils moins empruntés ? Est-ce par manque d’informations ou par absence de passion ?

N’ayant pas encore trouvé les réponses à mes préoccupations, deux mois après, j’emprunte finalement le roman de l’auteur Kangni Alem Canailles et Charlatans pour lequel j’effectue cette note de lecture.

Par-delà les cendres

L’intrigue principale se déroule à Ti Brava. Ti brava, pays et ville d’Afrique, décrit par l’auteur comme étant au bord de la guerre civile où règnent en maîtres les massacres, les défenestrations, les corruptions et les fraudes électorales ; « pays aux clôtures de sang aux gardiens cupides et véreux » P28. Ti Brava est présenté comme une ville où, des quartiers huppés aux bidonvilles, on y retrouve une déliquescence sociétale, un amour du vice hors-norme, et une cruauté morbide et sans but. Tout au long de la lecture de ce roman, on découvre une ville africaine fictive ressemblant à toute autre ville du continent, où se mêlent tradition et modernisme, dogmes et croyances, fétichismes et désirs modernes, prostitution, banditisme et débrouillardise, où des enfants sont violés au nom d’une quelconque croyance ou par simple perversité sexuelle : « …le cul des jeunes gens soigne le SIDA… » P. 130.

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Elle, c’est Héloïse Binnheka, vingt-six ans, protagoniste de cette histoire. Jeune fille métisse, d’un père noir africain et d’une mère blanche française, ayant presque toujours vécu de manière conflictuelle avec sa mère. Elle rencontre son père lors d’un premier voyage effectué à Ti Brava, sa terre d’origine, premier voyage dont elle ne garde pas de bons souvenirs. Le second voyage s’organise aussi autour d’un drame. Suite au décès tragique de sa mère Suzanne à 53 ans, à Paris, elle reçoit l’ordre, à travers son testament, de retourner à Ti brava, pays et ville de résidence de son père, afin de disposer les cendres de cette dernière dans la chambre, sur le lit de cet amant infidèle parti loin d’elle «… qu’il dorme une dernière fois avec moi. Je suis la femme de sa vie … ». Dernières volontés qu’Héloïse se doit d’accomplir pour une mère infirmière de son état, qu’elle appelle tout simplement ‘maman’ tout au long de cette histoire. Une maman dépressive qui «avait enfin réussi son suicide. Avec panache, la classe des grands désespérés » (P 15).

Dès le départ de son concubin, la maman d’Héloïse se balade d’aventures en aventures à la recherche du noir qui pourra enfin apaiser son cœur tourmenté. Le narrateur raconte ici les différentes tragédies vécues par la maman, toujours à la quête d’un amour introuvable. Les sarcasmes d’un énième amant léger, Diallo 22 ans, percussionniste et danseur, noir à la recherche des papiers, agressif « alliant la violence des coups à la violence des mots » P. 24 ont eu raison de sa volonté d’exister et d’aimer. Dans son testament, cette dernière demande à sa fille de la ramener auprès de son premier amour, Monsieur Binnheka son père. Le père qui est décrit comme tout ‘vieux chien’ politicien ; opposant radical devenu finalement militant du parti au pouvoir plus par peur et corruption que par réelle conviction.

Après la créamation de la mère, le retour à Ti Brava est donc programmé. Tout au long de son aventure en terre africaine, la jeune fille effectue plusieurs rencontres. Elle rencontre Jean de Dieu alias Popeye, piroguier passeur, qui au travers de sa gentillesse, vole ses différents passagers. Héloïse, candide et naïve en fait les frais. Les cendres de sa mère ont été volées à son insu. Elle décide de se lancer à la poursuite du voleur. La jeune parisienne laisse place à une jeune femme déterminée ; déterminée non seulement à retrouver les cendres de sa mère et à exécuter ses dernières volontés, mais aussi déterminée à comprendre le monde qui l’entoure et à l’expliquer à sa manière. Il s’ensuit alors de nombreuses péripéties qui pourraient faire de ce roman, une aventure linéaire mais le retour en arrière, les flash-back effectués de temps en temps par le narrateur permettent de comprendre l’imbroglio dans lequel se trouvent les différents personnages.

Le langage courant utilisé par le narrateur associé parfois à la vulgarité des mots et expressions rend la lecture du roman facile. Tout au long, l’auteur fait preuve d’un réel maniement de la langue. Les adjectifs utilisés aussi bien pour décrire les lieux et les différents protagonistes et les manipulations des mots et des expressions permettent au lecteur de visualiser les différentes scènes. Le vocabulaire est à chaque fois adéquatement usité pour décrire les différentes émotions qui secouent nos personnages.

Toutefois, les stéréotypes utilisés dans Canailles et charlatans comme par exemple « le noir incarnant le diable… Il est à préciser le mauvais goût total » P. 72 et le langage familier utilisé lorsqu’on parle de la sexualité comme bestialité peuvent heurter certaines sensibilités. Il est toutefois à noter que les choix de ces termes sont faits à dessein par l’auteur dans le but de décrier cette manière de voir le noir et la manière dont la sexualité est perçue de nos jours. L’utilisation de différentes figures de styles et de différents types de langage fait de cette œuvre, un roman traditionnel à la fois réaliste et populaire laissant toutefois un goût d’inachevé. L’intérêt de ce livre est que chaque lecteur peut se reconnaître ou reconnaître l’un des siens dans l’un des personnages – allant de la jeune fille obéissante au jeune garçon fragile etc.

Ce roman est un livre digeste. Il présente l’Afrique moderne telle qu’on la connaît : des pays en développement, des villes en devenir avec leurs vices et vertus. Différentes tragédies se suivent mais ne se ressemblent pas. Le sacrifice d’une femme pour un amour presque inexistant, les sacrifices liés à la vie politique, la volonté d’un jeune de réussir malgré les turpitudes de la vie, l’amour d’une autre pour un presque inconnu et l’amour d’une jeune fille pour sa mère sont les différentes trames de Canailles et charlatans. L’auteur survole plusieurs thèmes et les traite de manière superficielle. L’histoire a un fil conducteur mais il peut être reproché à l’auteur de ne pas aller en profondeur de chaque sujet traité.

Ce livre m’a fasciné tout au long de la lecture. Cependant, il y a une scène qui m’a horrifiée et m’a fait arrêter momentanément la lecture du roman ; Je pense, pour ma part, qu’enlever cette scène n’aura en rien atténué la beauté de ce roman.

Canailles et charlatans est présenté comme la suite logique du premier roman de l’auteur intitulé Coca cola jazz. Toutefois, le lecteur n’a pas réellement besoin de lire le premier pour comprendre le second. Chaque chapitre du roman représente en lui-même une histoire et les différentes tragédies se suivent mais ne se ressemblent pas.

Par Ramcesse Chetmi

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