Un vieux dicton populaire au Portugal dit : « Quem canta seus males espanta/ Quem chora seus males os aumenta ». Autrement dit, celui qui chante ses maux s’étonne. Celui qui pleure ses maux les augmente. James Noël dans son premier roman Belle Merveille publié chez Zulma 2017, chante un long fado en sol d’Ayiti, sur un motif qui vient de paraître : « le sol haïtien a tremblé… » Or, le fado est un genre musical dans la tradition portugaise qui se caractérise par des chansons populaires aux thèmes essentiellement mélancoliques.

De l’art de s’étonner

Sur une grille d’accords successifs donc, « …fa mi ré do… » James Noël brode, ressasse en contre-sol les récits mineurs, et donc mélancoliques « ré bémol », autour de l’événement sans précédent qu’a été le tremblement de terre du 12 janvier 2010, dans un humour goudron. Ce mouvement du sol a entraîné son lot de « maladies qui font preuve d’une santé d’enfer ». L’auteur à travers la voix du narrateur principal, Bernard fils de Suzanne Bazelais et de l’ivrogne Paul Léandre, s’invente la profession de « survivant » à l’intérieur de cette catastrophe, entendez le goudougoudou. Cela, dans un style élaboré qui présente les récits intérieurs des corps et des vies sous la forme de plusieurs vocalises en sol, et où le vocable pap pap pap… papillon est psalmodié comme un mantra. Bienvenue dans ces voyages étonnants où l’Amore semble être la bouée de sauvetage du Bernard ! Mais il y a aussi les ONGs qui sont au chevet de la grande île. D’où viendra son secours ? « Faut qu’on ferme la parenthèse… Ne parlons plus de politique bilatérale. »

Avec haute précision, le choix des maux autour de ce goudougoudou est sifflé sous l’encre de l’auteur. C’est que le sujet est délicat : n’être comme on naît à la voix des morts et des vivants-morts ayant survécu. Belle Merveille ! Il a su dépeindre avec profondeur un jour (12 janvier 2010), une après-midi, une heure « quelle heure est-elle ? Devrait-on dire » où tout à basculer : quatre heures cinquante-cinq et sa neige créole des poussières. Ce jour-là où nous sommes tous morts d’une « mort marassa, une mort jumelle. » La plume du conteur porte ainsi aux nues de son « do » l’étonnement, de tout un peuple pieux, sur les raisons du silence gardé des esprits et des « Loas ». Foi de vaudou ! Les « Loas » sont les mystères servant d’intermédiaires entre « Bondye ak tout moun ». Si « Bondye lwen », c’est-à-dire, lointain et indifférent, alors le fa, do, chanté par le Fadista en plume ne cesse de s’étonner, belle merveille !

La vocalise qui s’élève de ce sol pour entamer le récit est compacte-goudron, aussi amère qu’un café noir sans sucre. Sucrer cette vie-là, comme on peut, bien qu’elle soit criblée de tous les diabètes de la nature, avec en prime son choléra onusien importé, et la « Chose ». C’est le défi que James Noël essaie de relever dans ce premier roman. De toutes les façons, c’est « con de mourir en bonne santé. »

L’auteur a su faire ressortir, des cratères sinueux de la douleur, toutes les tensions dramatiques de la grammaire de ce champ apocalyptique. Le but étant de les faire exploser en une tension d’espoir. C’est peut-être l’Amore. Mais son accomplissement passe par ce rituel du Fado où il faut pouvoir chanter, et donc dire-raconter, sa part de vision du destin, fatum. Ainsi dans son fa do, Noël projette aux lecteurs-témoins-complices-voyeurs un verbe d’où ressort le sort funeste des existences, et le caractère inexorable de la condition humaine. L’être est réduit à son impuissance et à sa finitude (Pellerin). Belle Merveille !

Belle Merveille, un pamphlet qui invite à requestionner notre rapport à nous-mêmes, à la danse du sol et aux convictions profondes, à partir d’une marque d’appropriation subjective. Cliquez pour tweeter

Fado, champ de l’espoir

Le Fado, pour paraphraser Fernando Pessoa, c’est l’épuisement des âmes fortes. Il se transforme en un regard de mépris envers « Bondye » dont on a toujours voulu se rapprocher dans le respect de ses « Loas ». Sans foi, les lois de la nature sont devenues folles. On n’a pas su prévoir cette catastrophe. L’étonnement du peuple élu à l’échelle 7,5 de Richter monte alors du sol de son être en un cri désabusé : « Malgré ma foi dans le vaudou, je n’arrive pas à m’arracher du désespoir d’être né terrien. » De désespoir, la sentence lapidaire tombe : « Dieu est mort avec ses créatures à quatre heures cinquante-cinq et des poussières. » Belle Merveille !

James Noël s’est laissé guider par la poétique d’une posture qui engendre des voix qui ne peuvent être dites que de l’intérieur d’une nuit goudron, parce que marquée par une expérience singulière et qui les singularise. Une fois vécue,

« l’histoire n’a pas besoin de certificat d’authenticité. Nos corps suffisent comme support de l’histoire. Il n’y a pas lieu de remettre en question le tremblement de l’autre. » C’est merveilleux !

Le terreau de cette expérience singulière se fonde au-dessus du sol de cette « ville [qui] a dégueulé toutes ses gammes. » La note du sol est omniprésente dans le roman, et potentiellement omnivore aussi, puisqu’elle arrache tout le monde de l’inconfort du sol. Elle est tremplin pour l’envol-espoir loin de cette terre du cordon ombilical qui semble nouer les deux pieds et les deux mains. Source de frustrations ! Le sol devient ainsi la note basse fondamentale de tout ce champ qui n’a plus besoin de friche, et qui ne cesse de mourir. L’auteur suggère de recevoir l’expérience de cette mort-là en musicien.

L’esthétique du fado dans Belle Merveille respectera dès lors sa tradition originelle qui, selon Vítor Pavão dos Santos, est de « se demander pourquoi, et ne pas trouver de réponse… Questionner constamment, tout en sachant qu’il n’y a pas de réponse. » Toutefois, savoir qu’il n’y aurait pas de réponse aux questions existentielles qu’on devrait se poser ne devrait pas être un obstacle à la possibilité de chanter, et donc de s’étonner, et donc de s’abstraire, c’est-à-dire de spéculer.

Les quatre clés du Fado dans Belle Merveille

Chanter chez James Noël devient abstraction s’ouvrant à la spéculation. La spéculation est le degré le plus haut de la connaissance. Elle est marassa, jumelle, d’une prose poétique chantée du tréfonds des origines : un intérieur trouble qui veut guérir. Aux origines, chanter « son » fado, comme on disait naguère, relève de quatre choses :

  • (1) s’approprier une expérience. C’est ce que fait l’auteur avec l’authenticité haïtienne.
  • (2) Revendiquer cette expérience qui singularise. Là encore il n’y a pas meilleure voix que Noël, dans ce nous Haïtiens, qui est cette voix qui s’étonne de toutes les réappropriations post-tremblements par le biais du business des ONGs et tous les tremblements des séraphins donneurs.
  • (3) Être en mesure de fouiller de ses mots les énigmes de la vie. Jamais langue sienne ne fût aussi farfouilleuse dans l’antre du verbe qui sait toucher le point G d’un espoir qui fait son timoré pour jouir en public : « Si nous rentrons à la maison, je peux te le dire avec ma langue. »
  • (4) Réaliser son devenir propre.

« Chanter, c’est s’étonner. S’étonner, c’est se dire. Se dire, c’est poser sa candidature à l’être. Être, c’est s’abstraire. S’abstraire, c’est savoir chanter plus haut que sol… »

James Noël sachant justement chanter, nous invite, généreux, dans ce champ sien Ayiti, à regarder la vie côté kompa, « le kompa mamba de préférence. » Ce qui veut dire autrement qu’on ne saurait cesser de chanter, et partant, de s’étonner. Mais on s’étonne d’abord et toujours pour soi, avec soi pour rester dans cette singularité. Et c’est seulement après qu’on peut se projeter dans l’idée d’y inviter les autres. Une main que nous tend donc l’auteur, après s’être questionné lui-même. Belle brèche !

« Papillon ô… Tous ces gens arrivés soi-disant pour aider et soigner, étaient-ils des aides-soignants, des médecins ? »

Ayiti : uma grande casa de fados

En s’étonnant toujours, du haut du sol, Haïti campe sous la plume noëlienne comme la casa grande de fados. Ces restaurants au Portugal dans lesquels les fadistas se produisent sous l’œil vigilant d’un public exigeant. De l’intérieur de la tension sismique qu’a vécu la grande île, le fadista de la plume reste porteur d’une charge double et lourde, à savoir : « parler au nom des morts et des vivants, dénoncer les silences et les blancs de l’histoire sans sombrer dans la xénophobie. » Parce que le public exigeant de la casa Ayiti, ce ne sont plus « les Haïtiens [qui] se sont réfugiés dans le silence quand ils ont compris qu’il y avait un non-dit, un blanc dans l’histoire. »

Le public exigeant, ce sont désormais les papillons, qui sont parfois les bouchers, les voleurs, les violeurs, les médias qui se repaissent du malheur pour le scoop : « gros plan sur le malheur, zoom et flash sur la mort… [Parce qu’il vient d’y avoir] une subite explosion démographique dans le monde des trépassés. » Ah, belle merveille ! Et pourtant les bienfaiteurs papillons, ces hommes donneurs sans honneurs, pourtant affublés dépositaires de tous les savoirs visibles et invisibles, n’ont pas su prévenir cette catastrophe. L’humanitaire en terre de Haïti est devenu un business lucratif. C’est ce qui arrive quand un peuple est dépossédé de tout, voire de sa propre misère. Elle est désormais tombée dans le domaine public de l’art contemporain et de l’hypocrisie tous azimuts. On voit donc se déployer une véritable tour de Babel sans vérité, et où seul l’argent a voix au chapitre. Pour la première fois les Haïtiens, ce brave peuple élu à l’échelle 7,5 de Richter, « sentaient l’odeur de l’argent qui emplissait l’air en même temps que l’odeur pestilentielle des cadavres. » Belle merveille ! Les ONGs, quant à elles, y sont occupées à faire la pute. Et les soldats onusiens, à quelque chose malheur étant sismique, y ont amené une épidémie de Choléra et la « Chose ». James Noël accuse ?

Feu, cette inconnue X

Ce sort qui semble s’être jeté à bras-le-corps sur tout un peuple n’entame pas totalement son espoir. On parle de résilience. Concept creux, raille l’auteur : « Ah la résilience ! La résilience des nègres roseaux, des nègres increvables ! » nous invitant ainsi à repenser son essence même. Il faut la disséquer pour lui redonner de son aplomb. La vérité est qu’après les tremblements, il y a les tsunamis qui s’invitent dans la vie des Haïtiens, il y a la prison du confinement qui se resserre, il y a les désirs de décoller du sol sur le do d’un exil d’Amore : sept ans à baiser ensemble de 2010 à 2017. C’est peut-être ça aussi le fatum, le destin. Ce destin qu’il faut dire et qu’a su nous chanter pour sa part avec maestria James Noël, en fa do. Mais il demeure une inconnue X. « L’inconnue X, c’est bien le FEU .»

« Te gen rezon bay rapò ke san pat konnen an se te dife a menm. Dife sa ap vini pou teste tout moun ki sou tè a. Lespwa pap sifi ankò ? » Belle merveille !

Charles Gueboguo

Comparatiste

 

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