Il n’est plus nécessaire de présenter Ousmane Sembène. Ce nom ne laisse personne indifférent. L’écrivain et réalisateur sénégalais est l’un des pionniers et l’un des phares de la littérature africaine. Le natif de Ziguinchor (qui nous a quittés en 2007) à la filmographie et à la bibliographie très engagées, livre avec Les bouts de bois de Dieux, un roman sur une Afrique coloniale au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Le roman est inspiré de faits réels. Publié en 1960, il raconte la longue grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger qui eut lieu en 1947. Les cheminots réclamaient une réévaluation des salaires, une retraite et des allocations familiales. Des droits jusqu’à lors réservés aux travailleurs français et pas aux colonisés.

L’histoire se déroule entre Bamako, Dakar et Thiès. Cette dernière ville reste celle dans laquelle la grève prend son essor et symboliquement renvoie à des évènements similaires malheureux. En effet, une grève déjà eut lieu en 1938 à Thiès. Cette première grève fit de nombreux morts et marque encore les esprits. On suit donc tout au long de la lecture, dans chaque ville, les différents membres du syndicat autonome, leaders de la deuxième grève de 1947. Nous sommes après la deuxième guerre mondiale et les africains ont comme moins d’appréhension à braver l’autorité « du blanc ».

Les colons

Du côté des colons, il y a Dejean le directeur de la régie, Isnard qui a vu naître la ligne chemin de fer et aussi cette classe d’ouvriers, et Edouard, l’inspecteur de travail qui sert d’intermédiaire aux dirigeants de la régie pour négocier avec le syndicat. Les deux hommes essaient par tous les moyens de faire fléchir les grévistes. Ils essaient de soudoyer certains dirigeants du syndicat, ils usent de fausses promesses, et vont jusqu’à avoir la complicité des personnalités religieuses pour faire culpabiliser les grévistes.

Les grévistes

Du côté des grévistes, officiellement ce sont d’abord les hommes qui mènent la fronde contre la société de chemin de fer (La Régie) et indirectement contre l’administration coloniale. Un personnage plane sur le roman. Il est cité par de nombreux grévistes comme un homme cultivé, courageux qui a fait don de sa personne pour cette grève : Ibrahim Bakayoko, surnommé l’esclave Bambara. Il n’apparait qu’à partir de la page 265. Un autre personnage se démarque du récit, le père d’Adjibidji, reconnu aussi pour sa verve, et responsable des roulants. Ses prises de paroles restent épiques. De la première rencontre avec Edouard jusqu’au dernier meeting au cours duquel, il réussit à faire de la grève de chemins de fer une grève générale. Il y a aussi Lahbib, le cerveau de la grève et homme de consensus. Bakayoko et Lahbib vont être à la manœuvre pour le dénouement de la grève longue de six mois.

Les femmes au coeur du combat

Les personnages féminins jouent un rôle central dans cette grève. Elles sont d’abord un soutien indéfectible à leurs hommes, à l’instar de Mame Sofi, la grande gueule qui brave la police par deux fois en déclenchant un affrontement entre les femmes armées de bouteilles remplies de sable la première fois, et ensuite avec des flammèches la seconde fois. Mame Sofi dit à son mari que s’il arrête la grève « elle l’a lui coupe… ». À ses côtés dans la lutte, Ramatoulaye, une femme reconnue pour son affabilité et son courage dans ce contexte de tension et de privation. Elle va aller jusqu’à égorger de ses mains un bélier pour nourrir ses « bouts de bois de Dieu », ses enfants. On remarque aussi le personnage de Maïmouna l’aveugle, qui perd un de ses enfants pendant un affrontement, se révèlera leader dans « le comité des femmes ». Et contre toute attente, l’auteur choisit une femme aux mœurs légères pour en faire l’initiatrice de « la marche des femmes », qui sera le point d’orgue de cette grève. Penda, la femme libre sera la pierre angulaire du dénouement de la grève des cheminots.

L’espoir d’une justice

L’auteur décrit la fracture de la société coloniale : les quartiers huppés des colons baptisés « Vatican » d’un côté, et de l’autre, « la Médina » quartiers des noirs colonisés avec des concessions en torchis. Ce clivage est exacerbé par une grève qui affame les laissés-pour –comptes. Le roman nous montre aussi comment des gens ordinaires deviennent des héros le temps d’une grève qui met à l’épreuve leur force physique et surtout mentale, les grévistes devant faire face à des pénuries de denrées alimentaires ourdies par l’administration coloniale, à des exactions et à toutes formes d’humiliations.

« Il ne voyait plus que les yeux des enfants que la faim enfonçait au creux des orbites, que ces hommes et ces femmes qui poursuivaient la lutte, et il se demandait s’il devait continuer à les encourager, à tenir bon sans vivres, sans argent, sans crédit. Certes, des secours arrivaient, mais si faibles, si dérisoires, devant tous ces ventres vides. »

Les discours que Sembene Ousmane met dans la bouche de Bakayoko sont poignants. Les scènes sont décrites avec détail. Ce réalisme emporte le lecteur. L’auteur malgré ce récit tragique par ses situations et tous ces sacrifices humains y met aussi de l’humour.
On voit bien que le récit de cette grève montre un changement dans une Afrique de plus en plus décomplexée par rapport aux colons et encore une fois une Afrique qui laisse la femme jouer pleinement son rôle. Ce roman ne se veut pas manichéiste et cela est illustré par le personnage de Monsieur LeBlanc, le colon ethnographe qui aide les grévistes, ou celui de Diarra l’un des déserteurs de la grève.

Tous les événements tragiques maintiennent le lecteur dans une tension avec de nombreux rebondissements entre la recherche d’expédients pour survivre (trouver de l’eau, envoyer les apprentis voler les poules au « Vatican »…), les rencontres tendues avec les cadres, les femmes qui bravent la police et aussi les histoires d’amours secondaires qui ne laissent aucun répit au rythme de la narration. Le roman est dense. Le dénouement est raconté telle la fin d’une épopée.

Par Marien Fauney Ngombé

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