Ahmadou Kourouma a rejoint les mânes des ancêtres en 2003 et nous a laissé une œuvre dense. En hommage à l’écrivain ivoirien, le Salon International du Livre et de la Presse de Genève a donné son nom à un prix littéraire. Dans la liste des auteurs classiques à lire, Kourouma n’était pas en tête de liste, non pas par choix mais par pur hasard. Mais Ndèye Fatou Kane (écrivaine et blogueuse) m’a vivement conseillé ce roman. C’est une inconditionnelle de l’auteur, qu’elle cite comme étant l’un des meilleurs écrivains du continent.

Les soleils des indépendances est son premier roman, paru en 1968. Publié aux Presses de l’université de Montréal puis aux Éditions du Seuil en 1970, il obtient sur manuscrit le prix 1968 de la revue québécoise Études françaises. Il sera l’un de ses romans les plus plébiscités avec Allah n’est pas obligé (Éditions du Seuil, 2000 prix Renaudot, Goncourt des lycéens) et En attendant le vote des bêtes sauvages (Éditions du Seuil, 1998, Grand prix Poncetton de la Société des Gens de lettres, prix du Livre Inter 1999). Le dernier roman de Kourouma, est paru en 2004, roman qu’il n’aura pas eu le temps de terminer. Avec Les soleils des indépendances, celui qui avait trente-trois ans en 1960 nous plonge dans « les bâtardises des indépendances ».

Décolonisation et perte des privilèges

L’auteur pose comme sujet central la décolonisation, un rendez-vous manqué. Il oppose tradition et modernité. L’avant et l’après indépendances. Le roman s’ouvre sur une immersion dans l’Afrique des traditions : excision, sacrifice et sollicitations des mânes.

C’est l’histoire de Fama Doumbouya descendant du grand Souleymane Doumbouya. Fama est marié à Salimata. Le couple vit une période de vaches maigres. Il a tout perdu avec les indépendances. Fama qui était un commerçant prospère grâce au négoce sous la colonisation est aussi un homme respecté de par sa lignée. Il se voit confisqué par les indépendances, tout ce qui le rendait heureux et fier. Fama n’est plus que l’ombre d’un Doumbouya. Avec la décolonisation et l’arrivée du parti unique, tout est désormais sous le contrôle de l’état socialiste. Alors qu’il espérait devenir le chef des Doumbouya après le départ des « toubabs », être utile après la décolonisation de par sa classe, Fama n’a rien et est même victime d’affront par d’anciens fils d’esclave.

Salimata la première épouse de Fama a grandi selon la plus pure tradition. Elle a vécu ces moments initiatiques dans une douleur tue. Elle la pieuse implore les mânes et vis dans le plus grand dénuement en espérant une chose : donner un enfant à Fama. Elle assure gite et le couvert à un homme qui a tout perdu. Elle ne cesse de maudire ce ventre aride.

Fama anticolonialiste accablé par le sort, est convaincu que le retour à la tradition est la seule issue pour retrouver son rang et donner un sens à ces indépendances. Il voit dans la mort de son cousin Lacina ­­—qui avait été préféré à lui par les autorités pour succéder à son père—comme une aubaine. Il lui reviendrait la lourde tâche d’assurer la succession des Doumbouya et de préserver la dynastie.

Tentative de retour à l’ordre initial

Le deuil du cousin Lacina pourra servir à Fama de transition pour assumer son rôle et envisager un avenir serein pour le Horodogo, espace sur lequel règne des Doumbouya. Sur le trajet en bus vers le village, trois passagers témoignent de cette ignominie des indépendances, qui oblige les opposants à intégrer le parti unique et à payés des taxes fictives quand ces derniers ont de bonnes situations financières. Par les histoires racontées par les compagnons de bus, l’auteur confirme les bouleversements qui mèneraient la Côte d’Ebène à sa perte. L’un des compagnons raconte comment les membres du parti ont failli attenter à sa vie. Tous avaient fui le village de Togobala à cause des indépendances, du socialisme et du parti unique et retournent aux sources.

L’arrivée de Fama au village se fit sous de bons auspices. Malgré le fait que les terres sur lesquelles il devait désormais régner étaient pauvres, il trouva en Diamourou, le griot de la dynastie, et en Balla, le féticheur, de fidèles alliés qui n’étaient pas à convaincre quant au dessein de redorer le blason du village. Le prince désargenté pouvait d’ailleurs compter sur l’appui financier de Diamourou et de Balla. Balla y avait tous les honneurs. On se pressait à la case du patriarche pour saluer et écouter Fama. Mais au bout de quelques jours, comme ce qui arriva à ses compagnons dans le bus, le parti unique lui chercha des poux dans la tonsure pour motifs de contre-révolution. Grace à l’intervention des anciens, Fama et la direction du comité du parti unique trouvèrent un compromis. Le parti unique était incontournable.

Une fois sa position recouvrée chez les Doumbouya, le Prince Fama décide de retourner à la capitale retrouver sa femme Salimata. À la capitale comme au village, les contre-révolutionnaires sont emprisonnés et disparaissent. La société à laquelle voulait revenir Fama était celle où chacun connaissait sa place : les griots, les féticheurs et les chefs restaient à leur place. Une société dans laquelle on consultait les oracles pour le bien de la communauté où on veillait à la pérennité des traditions. Contre quoi, les indépendances avaient laissé naître une société dans laquelle griots et fils d’esclaves se permettaient de manquer de respect au dernier des Doumbouya. Une société dans laquelle on consultait l’oracle pour jeter des sorts à ses ennemis, pour des besoins personnels et égoïstes.

Un style qui se réapproprie la langue française…

L’auteur décrit une « Côte d’Ebène » qui retient dans des caves pour des motifs souvent fallacieux des anticolonialistes d’hier. L’auteur évoque aussi l’enrichissement de certaines personnes que Fama continue à considérer comme des hommes de  conviction comme lui. Les indépendances avaient aussi changé la nature des hommes.

Le style de l’auteur est délectable au possible. Quelques pépites :

« Fama devait prouver sur place qu’il existait encore des hommes qui ne tolèrent pas la bâtardise. A renifler avec discrétion le pet de l’effronté, il vous juge sans nez » ;

« …des lacs d’eau continueront de croupir comme toujours et les nègres colonisés ou indépendants y pataugeront tant qu’Allah ne décollera pas la damnation qui pousse aux fesses du nègre » ;

« …les grands hommes sont nés de mères qui ont couvé les peines, les pleurs, les soucis et les sueurs du mariage » ;

« la politique n’a ni yeux, ni oreilles, ni cœur ; en politique le vrai et le mensonge portent le même pagne, le juste et l’injuste marchent de pair, le bien et le mal s’achètent ou se vendent au même prix ».

 

Les soleils des indépendances soulève la question de savoir si après son indépendance l’Afrique aurait-elle dû revenir à son organisation sociale précédente à la colonisation, ou bâtir une nouvelle société « hybride ». Le champ de la réflexion reste ouvert mais on note bien que la fin de l’histoire tend à faire penser que les acteurs des indépendances ont fait des mauvais choix dont certains ont eu des conséquences irréversibles…

Les indépendances restent l’instant révélateur du présent et peut être de l’avenir de l’Afrique. Beaucoup de pays sontencore dans la chambre noire de leur histoire…


Par Marien Fauney Ngombé

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