J’ai connu le rappeur grâce à l’album « Pili-Pili sur un croissant au beurre« . Un album qui traitait du métissage (comme l’indique le titre), de la situation préocupante de l’Afrique et ses « président(s) » éternels, de la nostalgie de son « petit pays » le Burundi entre autres thèmes abordés.

Gaël Faye donnait déjà à lire son univers, ses combats et ses tourments. Le roman Petit pays, sorti chez  Grasset en août 2016 (Prix Goncourt des lycéens 2016, Prix du Roman des étudiants 2016, Prix du roman Fnac 2016) s’inscrit dans une sorte de prolongement de cet opus musical.

L’insouciance à Bujumbura

C’est l’histoire de Gabriel (Gaby), fils d’un ressortissant français résident à Bujumbura et d’Yvonne, une rwandaise exilée au Burundi depuis les années 1960. Cette famille habite dans un quartier résidentiel de la capitale. Gaby a pour voisins directs la famille d’un ambassadeur, une femme grecque fortunée qui vit seule et un autre couple mixte dont le père est ressortissant belge. Le  jeune Gaby âgé de 10 ans est le narrateur du roman

Avec les enfants des familles voisines, ils forment un groupe de cinq camarades de jeu. Ils passent leurs journées dans l’épave d’un combi Volkswagen à refaire le monde; ou alors à faire des expéditions à la rivière quand ils ne sont pas occupés à chaparder les mangues de madame Economopoulos.

La première moitié du roman raconte comment Gaby, grâce notamment aux efforts de son père pour le tenir à l’écart du monde des adultes, vie pleinement son enfance en toute insouciance avec sa petite soeur Ana. Le goût des mangues mûres, les fous rires sont le quotidien de ses compagnons de jeu qui ne le quittent pas. La seule vraie ombre au tableau : les problèmes conjugaux entre ses parents. Ces problèmes sont ce qui marque le début de la prise de conscience sur le monde des adultes.

Gaby demeure de nature joviale à toute épreuve. L’impasse (c’est le lieu où il habite) est un havre de paix. Un bunker qui ne laisse passer que les sentiments amènes.

Le tableau est presque idyllique jusqu’à l’anniversaire des 11 ans de Gaby. En effet, ce jour qui intervient à peu près à la moitié du roman entame la fin de l’innocence des enfants de l’impasse.

 

Contexte politique

Nous sommes au début des années 1990. Le Burundi vient de connaître ses premières élections démocratiques. La population est excitée. Cet événement va éveiller les passions jusque dans le personnel de maison de la famille de Gaby.

Le président Melchior Ndadaye  d’origine Hutu, remporte les élections. Il remplace Pierre Buyoya arrivé au pouvoir en 1987 par un coup d’état. Il y a un lourd passif historique dans ce petit pays. Et pour cause, en 1972 l’armée contrôlée alors par les Tutsi a été à l’origine d’un génocide de 200 000 Hutus. C’est le début de la resurgence du tribalisme  exacerbé. La cohabitation est de moins en moins envisageable.

La mère de Gaby est Tutsi, tous les habitants de l’impasse sont soit blancs, sinon Tutsi. Selon le père de Gaby le changement à la tête du pays est de mauvais augure pour la paix apparente qui régnait jusqu’alors. Les événements lui donneront raison: le président élu est victime d’un coup d’État en octobre 1993.

C’est le début de massacres en série. Des villes mortes à répétions. Des soirées marquées par des détonations et des coups de feu qui lézardent le ciel paisible de l’enfance de Gaby et Ana.

Le conflit burundais fait écho à la poudrière rwandaise. La mère de Gaby a un frère déjà mort à cause du conflit rwandais. Les deux conflits ne feront plus qu’un avec l’attentat du 6 avril 1994.

Les présidents burundais et rwandais qui étaient sur le chemin de la résolution pacifique de ce conflit y trouvent la mort.

Guerre ethnique et enfance perdue

Gaby ne saisit pas toute la portée de ce conflit. Lui qui distingue avec humour Hutu et Tutsi: les derniers grands graciles à la nuque fine et autres courts sur pattes avec nez épatés.

La violence qui n’était située que dans les quartiers périphériques fini par pénétrer dans ce bunker qu’était l’Impasse. Ce lieu protégé par ces petits de 11 ans comme un Eldorado va être entaché lui aussi…Gaby et ses amis veilleront sur cet endroit comme s’il était le symbole de leur enfance et de leur amitié.

Après cet anniversaire donc, la mère de Gaby ira au Rwanda pour préparer son retour tant souhaité. Le père de Gaby redoublera de vigilance dans un Bujumbura de plus en plus défiguré et Gaby, comme si l’impasse ne suffisait plus, trouvera refuge dans les lectures des livres prêtés par Madame Economopoulos pour échapper au monde des adultes de plus en plus oppressant.

Un premier roman très réussi

Gaël Faye a écrit un livre touchant sur l’enfance, sur le souvenir. Le livre nous fait sentir la pluie perler sur le dos. Il nous fait sentir l’odeur des bougainvilliers. Les descriptions sont d’une précision poétique. Un parfum de spleen embaume les pages.

Faye sur le dernier tiers bouleverse le lecteur. Il distille quelques secousses sismiques pendant la première moitié du texte et le tremblement survient comme une blague qui tourne mal entre Gino et Gaby, les deux meilleurs amis métis de l’impasse.

La fin du roman est surprenante et particulièrement bouleversante. Attention vos pupilles pourraient s’humecter … Une citation pourrait résumer ce roman:

« Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel. » Page 213

 

Marien Fauney Ngombe

 

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