J’ai fait partie des inconditionnels lecteurs de la première heure de Mabanckou , de ceux-là même qui ont avec extasie été séduits par l’écriture de l’auteur congolais, quand celui-ci avec un inimitable talent nous transbahutait avec truculence et force galéjades dans les pittoresques récits de « Verre cassé » (Éditions du Seuil, puis coll. « Points », 2006) du nom d’un des clients des plus assidus du «Crédit a voyagé », un des bars les plus atypiques de Brazzaville. Je l’ai encore suivi, tête baissée lorsqu’il en remit une couche avec « Mémoires de porc-épic » (Éditions du Seuil / (Prix Renaudot), puis « Points-Seuil », 2007) où avec amour et dérision il nous relate les péripéties du « double » de Kibandi, un porc-épic avec de redoutables piquants à l’origine de rocambolesques crimes commis sous les ordres de son maître, lequel était connu pour son inextinguible soif de sang et le cortège de crimes mis au crédit de son totem dans le village. Puis l’auteur prolifique a maintenu la cadence avec une production littéraire débordante, amorçant des projets aussi audacieux que captivants. Mais je le confesse, je n’ai plus voulu ou pas pu suivre par la suite l’auteur à succès, à tout le moins plus avec le même engouement.

Ensuite vint… « Petit Piment« . A l’invitation d’une collègue, je me rendis il n y a pas longtemps à Bruxelles, à une soirée littéraire consacrée à l’épopée littéraire de part et d’autre des deux rives du fleuve Congo. Y prirent part trois grands auteurs contemporains originaires du bassin du Congo; outre Alain Mabanckou, il y avait également In Koli Jean Bofane pour « Congo inc : le testament de Birsmarck » et Fiston Mwanza Mujila pour « Tram 83« . En toute franchise j’en ai eu pour mon compte à maints égards. J’étais comme obnubilé par l’exceptionnelle faconde des trois auteurs qui nous promenèrent sur les deux rives du fleuve Congo, déclamant avec une poignante persuasion la Congolité de leurs œuvres mais en même temps leur universalité. Cette soirée posa les premiers jalons de ma «réconciliation» avec le roman de Mabanckou et acheva de me convaincre de lire également les deux autres auteurs présents ce soir-là. Mes notes de lecture sur leurs textes feront l’objet d’âpres commentaires sur ce même espace. En attendant parlons d’abord de Petit Piment.

Comme dans « Lumières de Pointe-Noire » l’auteur nous ramène dans la capitale économique de la République du Congo. A la différence de « Lumières de Pointe-Noire » où l’auteur nous a retracé avec beaucoup de gravité son retour sur la terre de son enfance vingt-trois ans après l’avoir quittée, avec « Petit Piment » Alain Mabanckou remet une couche et renouant par le même coup avec la fiction. On la reconnait, sa plume : vive et colorée avec des images fascinantes.

Bien planter à l’avance le décor de l’histoire dans laquelle l’auteur nous embarque aiguillonnera le lecteur à plus d’un titre. L’espace d’abord : il est divisé entre Loango où se situe la première partie éponyme du livre et la ville, Pointe-Noire, où est abordée la seconde partie de cette belle histoire. Puis, le temps. Il est éminemment politique et recoupe l’Histoire de la jeune République du Congo. Vous me pardonnerez d’alourdir un tout petit peu mon texte, au risque de le rendre labyrinthique, en évoquant dans un effort succinct l’histoire politique de ce pays dont les remous impliquent des adaptations dans la posture des personnages du roman.

Au moment où ce territoire, la République du Congo, acquiert son indépendance le 15 août 1960, il a pour président Fulbert Youlou, un Abbé assez fantasque fermement opposé au communisme et partisan fervent du libéralisme économique, qui bascula trois ans plus tard dans une sorte de dérive autoritaire et totalitaire qui lui fit perdre le pouvoir en 1963. L’évocation de l’idéologie a toute son importance car les successeurs de Fulbert Youlou opteront pour un régime socialiste. C’est Alphonse Massamba-Débat qui est désormais aux commandes, et il se réclame d’une idéologie socialiste qu’il veut répandre sur toute l’étendue du territoire. Son pouvoir est lui aussi de plus en plus affaibli par les velléités de revanche d’anciens fidèles de l’ancien président, mais aussi par des luttes internes au sein de son propre camp alimentées par des contradictions idéologiques sur le modèle de socialisme. Il sera de plus en plus isolé et un groupe d’officiers progressistes originaires du Nord conduits par le Capitaine Marien Ngouabi et Denis Sassou Nguesso, encore au Pouvoir aujourd’hui, prendront le pouvoir et Marien Ngouabi deviendra président le 31 décembre 1968. Le Congo entre alors dans une période de grande instabilité avec l’installation du « socialisme scientifique », l’instauration de la République Populaire du Congo en 1970, et qui atteindra son point culminant avec l’assassinat du président Ngouabi en mars 1977. A dessein, je n’aborderai pas la prise du pouvoir par Denis Sassou Nguesso, son départ en 1991, puis son retour après l’intermède démocratique, la seule au demeurant, de Pascal Lissouba et… son maintien au pouvoir jusqu’à nos jours. L’évocation de cette séquence de la tumultueuse Histoire du jeune pays nous servira à mieux comprendre l’impact des revirements idéologiques dans la vie et la gestion de l’orphelinat.

Trêve de rappels historiques ! Rentrons maintenant, si vous le voulez bien de plain-pied dans la trame du roman.

« Petit Piment » c’est l’histoire d’un enfant abandonné dans un orphelinat dirigé par une mission, catholique à Loango. L’orphelinat, géré à la base par des missionnaires religieux, deviendra propriété de l’Etat après le virement idéologique et sera cédé aux autorités locales qui y nommeront un directeur en la personne de Dieudonné Ngoulmoumako, dont l’agressivité des méthodes disciplinaires en fait un personnage extrêmement craint tant par les pensionnaires que par le personnel. Face à la rigueur, au climat de peur et de terreur imposé par le système, Ngoulmoumako et ses comparses que sont ses neveux tant de la filiation matrilinéaire que patrilinéaire, lesquels, selon ces filiations bénéficieront d’un traitement particulier et d’un traitement de faveur de la part de leur mentor, un personnage arrivera à créer le seul exutoire de gaieté pour les jeunes pensionnaires, il s’agit du prêtre Papa Moupelo, qui leur rend visite une fois par semaine. C’est d’ailleurs lui qui affublera l’orphelin Petit Piment d’un sobriquet kilométrique : « Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko« , qui signifie en lingala « Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres« . Tout chez Papa Moupelo était motif de bonheur pour les pensionnaires : de l’arrivée tonitruante de sa guimbarde pétaradante, la crachotante 4L à l’apprentissage de nouveaux chants accompagnés de pas de danse, la fameuse danse de la grenouille, sortis tout droit de la forêt équatoriale du nord du Zaïre peuplée par les tribus pygmées.

Toute chose ayant une fin. La parenthèse enchantée de Papa Moupelo s’achèvera, et ce sera Bonaventure Kokolo, le meilleur ami de Petit Piment qui en appréhendera les premiers signes et confiera à son ami que Papa Moupelo ne viendra plus. Petit Piment quoique n’ayant au départ pas accordé le moindre crédit à cette affirmation devra se résoudre à en accepter l’implacable véracité.

Les conjectures sur l’avenir maintenant que Papa Moupelo ne sera plus là seront coupées court lorsque Dieudonné Ngoulmoumako accompagné des redoutables surveillants réunira d’un air solennel les jeunes pensionnaires dans le local jadis utilisé par Papa Moupelo et y défit un carton d’où en sortirent des foulards rouges et une plaque sur laquelle on pouvait lire :

LOCAL DU MOUVEMENT NATIONAL DES PIONNIERS DE LA REVOLUTION SOCIALISTE DU CONGO

Le départ soudain de Papa Moupelo est concomitant à l’entame d’une ère nouvelle dans l’Histoire du pays avec des bouleversements politiques qui auront un impact dans la vie de l’orphelinat. C’est le directeur de l’orphelinat en personne qui annoncera cette ère nouvelle, celle de la Révolution Marxiste.

« Dieudonné Ngoulmoumako prit ses airs de grand orateur et nous expliqua que nous étions les bâtisseurs et les garants de la Révolution socialiste scientifique. Sur sa veste, « juste au-dessus de là où battait son cœur », comme disaient certains, une épinglette rouge brillait avec trois lettres : PCT. Il fallait bien se rapprocher pour lire, écrit en tout petit sous ces lettres : Parti congolais du travail … »

Ce nouveau virement idéologique entraîne un décuplement de la brutalité de Dieudonné Ngoulmoumako qui voit ses méthodes de gestion faire l’objet d’un contrôle plus accru de la part des nouvelles autorités. Face à cette déferlante de sévérité, Petit Piment pense à s’enfuir. Deux pensionnaires de l’orphelinat l’aideront dans ce dessein : les terribles jumeaux Songi-Songi et Tala-Tala. Ces derniers décident de tenter leur chance en ville, à Pointe Noire, Petit Piment va les y suivre. Les jumeaux espèrent y trouver leur chemin de Damas avec toutes sortes de petits trafics. Les pérégrinations de Petit Piment mettront sur son chemin une dame, Maman Fiat 500, tenancière d’une maison close, dans laquelle travaillent une dizaine de prostituées. Elle décidera de prendre sous son aile Petit Piment à qui elle pourvoira un travail et un logis décents. Un lien affectif solide unira Maman Fiat 500 à Petit Piment. La décision populiste du maire de la ville de faire raser le lieu où se trouvait la maison close de Maman Fiat 500 plongera Petit Piment dans une sorte de démence.

Au moment de conclure ce papier j’ai le sentiment d’avoir omis d’y évoquer quantité d’éléments émouvants en rapport notamment  avec la force et le caractère attachant des personnages ou la pugnacité de l’écriture. Il demeure de toute évidence constant, Alain Mabanckou réussit avec ce roman un pari : celui de juxtaposer ou mieux d’enchevêtrer, c’est selon, le récit du quotidien d’un orphélinat perdu en pleine forêt équatoriale prolongé par des pérégrinations ponténégrines de jeunes délinquants avec l’évocation un tantinet grave de la situation politique d’une jeune république en proie à des changements idéologiques impactant sur sa société. Encore plus impressionnant est le talent avec lequel Alain Mabanckou nous décrit le doigté avec lequel les citoyens s’accommodent de ces changements, le grotesque dans la mise au pas des populations, à qui on fera écouter en boucle la voix chevrotante du président sur un support fourni par le gouvernement. Mabanckou utilise une plume qui à mon avis a toujours fait, tout au début du moins toute sa particularité. On la retrouve au cours d’une des consultations de Petit Piment en proie à une démence qui se livre à une intrigante réflexion sur les compléments circonstanciels :

« Si je n’ai pas mes compléments « circonstanciels » quand il faut qu’ils soient là, je ne peux donc plus me souvenir du temps, du lieu, de la manière, etc.. et mes verbes ils sont désormais tout seuls, ils deviennent des orphelins comme moi et dans ce cas, plus rien ne m’informe sur les circonstances des actions que je pose, c’est d’ailleurs pour cela qu’on appelle ces compléments « circonstanciels ». »  Ou alors «  Et quand on n’a pas de famille, il vaut mieux ne pas avoir un nom de famille »

Elle est bien résumée là, toute la richesse, la densité et la tendresse du récit.

Je vous souhaite une agréable lecture !

Par Eric Tchuitio

MabanckouTriay SP

Alain Mabanckou est un écrivain et enseignant franco-congolais né à Pointe-Noire (République du Congo) le 24 février 1966. Titulaire d’un DEA en Droit à l’Université de Paris Dauphine, il a travaillé pendant une dizaine d’années pour le groupe Suez-Lyonnaise des Eaux. Il se consacre plus à l’écriture et publie en 1998 son premier roman Bleu-Blanc-Rouge aux éditions Présence Africaine qui lui vaudra le Grand Prix Littéraire de L’Afrique noire. Verre cassé le révélera en 2005 au grand public. Il obtient 2006 le Prix Renaudot pour Mémoires de Porc-épics. Il sera finaliste en 2015 du Man Booker International Prize et l’ensemble de son œuvre a été couronné en 2012 par l’académie française. Depuis 2006 Alain Mabanckou enseigne la littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles.

Lire aussi Lettres méridionales. Acte VI : “Les voleurs de sexe” de Janis Otsiemi 

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