Vous avez certainement le souvenir que dans le précédent article consacré à Les voleurs de sexe du gabonais Janis Otsiemi, je vous fis la promesse de vous entretenir davantage sur le roman Noir (sans mauvais jeu de mots) en Afrique. J’ai profité, aussi paradoxalement que cela puisse paraître de l’accalmie créée par  la venue au monde de ma fille pour avaler d’une goulée les deux romans dont je vais faire le compte rendu de lecture ici.

Nous allons, une fois n’est pas coutume, dans une seule et même « lettre méridionale » suivre deux itinéraires littéraires: le premier nous conduira à Tombouctou et nous aidera à démêler les écheveaux d’une scabreuse affaire de meurtre d’un jeune Touareg. Dans l’autre traversée littéraire, nous irons au Sénégal, à Dakar et c’est un destin hors du commun qui nous tiendra en haleine, celui de Ramata, titre éponyme du roman d’Abasse Ndione. Donc, sans plus tarder, cap vers la première de notre expédition littéraire en Afrique de l’Ouest, Tombouctou au Mali.

Avant d’aborder l’autre aspect de ce beau roman, celui qui à mes yeux lui confère toute sa splendeur,  la fine description de la société malienne et de ses cultures en arrière-plan de l’élucidation du crime, parlons ici tout d’abord  justement de l’intrigue. Les adeptes du roman policier, habituels consommateurs de ce genre trouveront certainement à redire sur la qualité de l’intrigue. Ne me considérant pas comme en étant un, j’éviterai à dessein de jauger la qualité de l’intrigue, je m’épancherai par contre sur la peinture que l’auteur y fait en arrière-fond de la société malienne.

Nous sommes dans les encablures de Tombouctou, « la ville aux 333 Saints », un corps inerte vient d’être découvert sous un figuier. La tête fracassée. Il s’agit d’Ibrahim, dont l’inhabituelle longue absence plongea sa famille, la famille Aghaly, dans une profonde angoisse. C’est d’ailleurs son frère, qui las de ne point voir son frère poindre, émerger des dunes dans le silence du désert où se trouve leur campement de Touaregs, décidera d’aller à sa recherche et fera la macabre découverte. De nombreux éléments constatés sur la dépouille le convainquent de ce qu’il s’agit ici d’un meurtre. Qui a tué Ibrahim ? Pour quelle raison ? Le jeune homme est connu dans la cité pour sa candeur, son indolence teintée d’une certaine pusillanimité, rien qui n’augure a priori de relations tumultueuses à même de justifier un si violent funeste destin. Dans le même temps, cette fois-ci sur un autre théâtre, en plein cœur de « la perle du désert », des coups de feu sont tirés en direction de la fenêtre d’une chambre d’hôtel, occupée par un touriste français. La panique qui s’empare de la cité prend tout son sens parce que les tirs sont accompagnés de cris: « Sales français, vous allez tous mourir. Qu’Allah vous maudisse. » N’oublions pas que nous sommes dans une région en proie à d’attaques terroristes portant la signature du représentant local  de la nébuleuse Al-Qaïda, Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) ou alors de groupes salafistes armés à l’instar de Ansar Dine qui défraiera la chronique par la suite dans un conflit sans précédent dans l’histoire de ce pays d’Afrique de l’ouest. Toute chose qui mettra en alerte le pouvoir central à Bamako. Il décide de prendre le taureau par les cornes, craignant la présence de terroristes derrière ces deux affaires. Les autorités ne sont d’autant plus pas rassurées que le policier en charge localement de l’enquête, le commissaire Touré, est pris en tenailles dans les méandres des réalités locales où Justice et traditions se confondent.  Le célèbre commissaire Habib, personnage principal de précédentes enquêtes de notre auteur sera donc dépêché à Tombouctou pour tirer ces affaires au clair. Il sera accompagné d’un agent de renseignements français, le truculent Guillaume et bénéficiera comme à l’accoutumée de  l’appui de son fidèle assistant Sosso. Le premier défi que se fixe le fin limier est de s’assurer qu’il n’existe un quelconque lien entre les deux affaires. L’autre difficulté pour notre enquêteur et son équipe sera de mener à son terme ses investigations sans que celles-ci ne soient influencées par les verdicts hâtivement prononcés par les protagonistes locaux. Il ne faut surtout pas qu’il soit happé par la thèse du conflit clanique fermement soutenue par le clan Aghaly et défendue par les populations locales qui voient derrière ce crime la main d’une famille Touareg rivale. Le commissaire Habib va dénouer l’énigme, évitant magistralement les écueils placés ici ou là pour brouiller les pistes, dans un  mode opératoire totalement  opposé aux méthodes connues en Occident, véhiculées et célébrées dans les productions occidentales, et ce quel que soit le support, le roman ou simplement les séries policières à la télévision importées généralement des Etats-Unis. Nous n’avons pas normalement sous nos yeux un enquêteur subissant permanemment le stress du temps, englué dans la rapidité et l’accélération des événements, essayant de ne point se laisser rattraper et de toujours avoir une longue d’avance. Le temps ici est a contrario comme figé, la cadence est lente, tel un sage africain notre enquêteur en fait un allié, il s’en fait volontiers même l’esclave laissant la religion rythmer les disponibilités des uns et des autres, tout ceci avec une efficacité captivante.

A mes yeux cependant et ce sans intention de sous-évaluer l’intrigue outre mesure un autre aspect du roman est plus affriolant, c’est celui qui nous mène à la découverte sous la plume de l’auteur d’un autre Mali très éloigné des images folkloriques généralement esquissées sur papiers glacés et ornant les vitrines d’un bureau de voyagiste.

Moussa Konaté qui a livré ce manuscrit à son éditeur quelque temps avant sa brusque disparition en novembre 2013 fait montre d’un impressionnant doigté dans la description de la société malienne, avec ses langues le Bambara, le Peul, le Soninké, le Songhaï, le Tamasheq ou le Dogon et ce sans tomber dans les dérives de la justification ou d’une vaine tentative laudatrice d’exalter une authentique et bienveillante culture africaine dans une perspective comparative.  De façon objective et ce sans volonté aucune de se prononcer, ni de nous influer, l’auteur nous permet de nous fondre en immersion à l’intérieur de la société malienne, y scrutant le mode de fonctionnement des groupes sociaux qui la composent, s’attaquant à des thématiques aussi diverses que passionnantes tels que le pouvoir des femmes dans la société Touareg, le poids et l’éloquence du silence, oxymore traité ici avec tact, l’inébranlable attachement de ces groupes à leurs codes traditionnels …

Les personnages ne sont pas en reste, leur hétérogénéité reflète bien l’universalité de ce livre : Gérard, le français, un écrivailleur qui s’est pris d’amour pour la cité médiévale et veut lui dédier un livre, ou alors notre débonnaire agent de renseignement français, Guillaume qui de manière goguenarde contribue dans d’édifiants échanges avec Sosso à saisir les clés de l’inaptitude toujours décriée des puissances étrangères dans leur prétendu devoir d’ingérence ignorant toujours à tort les réalités locales.

L’auteur fait preuve d’une audace inimaginable en se saisissant de thèmes tabous comme celui de l’orientation sexuelle dans les sociétés africaines en nous plantant un décor d’un Tombouctou n’apparaissant nulle part où la cité sanctifiée et magnifiée par de grands explorateurs comme René Caillé, l’empereur du Mandé Mansa Moussa, le voyageur Tangérois Ibn Battuta, ce même Tombouctou disais-je sera sous la plume téméraire de Moussa Konaté,  le théâtre d’une vie noctambule totalement décalée, où lasciveté et commerce illicite de stupéfiants se tutoient aisément et ce avec une permissivité effarante.

« Les Tombouctiens se trompaient. Les jeunes policiers se trouvaient certes physiquement à Tombouctou, mais psychologiquement ils parcouraient une autre cité, où n’existaient aucune rue à la propreté douteuse, aucune maison délabrée, une cité rayonnante de richesse, bénie et mystérieuse, dont avaient parlé le savant Abderrahaman Sâdi, les explorateurs Ibn Battûta, René Caillé, Gordon Lang, une cité du savoir, bourdonnant de la rumeur de milliers d’étudiants, portant l’empreinte des monarques du Mandé, des architectes arabes, une cité de rêve. Non ils ne contemplaient pas le même Tombouctou que ses habitants ; ceux-ci étaient faits de tous les Tombouctou d’hier et d’aujourd’hui, tandis que nos deux policiers n’apercevaient que le Tombouctou des temps héroïques à travers le moindre objet, la moindre habitation, la moindre silhouette, et qui était incrustée dans leur mémoire pour toujours. En fait, de façon différente, Sosso, Guillaume et les habitants subissaient la magie de la ville, les premiers étant venus la cherche, les seconds la portant en eux depuis leur enfance »

 

Ce roman est un agréable condensé fait de gravité, d’humour, et de découvertes avec des détours dans l’évocation de la richesse culinaire du pays (Fakouhoye) ou même simplement de sa richesse linguistique (l’alphabet Tifinagh). On chemine lentement vers la résolution d’une énigme, bercé et à la fois ballotté par la fascinante description de la beauté folklorique d’une société malienne bigarrée. Vous en ressortirez subjugués.

Je vous souhaite une agréable lecture et vous donne déjà rendez-vous pour le prochain arrêt qui se fera à Dakar au Sénégal.

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