Nous voici donc maintenant à Dakar. Avant d’aborder cette merveille littéraire, je me dois à mon modeste titre de curieux lecteur jusqu’ici plein d’assurance quant à son flair de bouquineur, de faire un aveu d’ignominie, celui d’être passé à côté de ce beau livre depuis sa parution en 2000. Encore une conséquence, me diriez-vous, du stéréotype savamment entretenu à l’égard des polars africains auxquels je n’ai vraiment jamais accordé d’intérêt particulier.  Et voilà que me sont passées sous les yeux de véritables perles de la littérature africaine.

Je m’évertuerai dans ce compte-rendu à essayer de combler ce retard en couchant fidèlement sur papier, les émotions qui m’ont traversé en lisant d’une goulée ce roman.

Il est difficile, j’en conviens, de trouver le bon angle pour aborder un résumé suffisamment englobant de cette œuvre. Cette réflexion, croyez-moi,  a occupé mon esprit depuis le dernier papier sur Meurtre à Tombouctou. Le fait est que ce roman est d’une polyphonie évanescente. Elle transbahute le lecteur dans un espace, le Sénégal, où de façon diachronique, dans le fil de l’intrigue, il se plonge dans l’Histoire politique de ce pays, et aussi par les différents plans focaux manifestés par le récit d’ histoires toutes aussi passionnantes les unes que les autres d’attachants personnages secondaires, le lecteur se fond ainsi en immersion dans les pratiques traditionnelles des ethnies qui font la diversité de ce pays, découvrant au passage le quotidien de la vie dans les villages ainsi que celui des habitants des zones urbaines.

Ramata c’est également une audace, le culot d’une entrée par effraction dans un univers thématique peu habituel dans la littérature africaine, celui de la sexualité voire de la liberté sexuelle, ici d’une quinquagénaire, dans une Afrique plutôt pudique. Tout ceci se télescope dans nos petites têtes alors même que toute notre attention est happée de bout en bout par la beauté narrative d’un destin hors du commun, fait de rebondissements mais paradoxalement fascinant. Trêves de vaticinations, abordons peut-être tout simplement l’intrigue, l’histoire rocambolesque de Ramata Kaba.

C’est dans l’arrière-cour d’un bar malfamé des faubourgs de la ville de Dakar vers lequel  les péripéties de la belle Ramata l’ont conduite que l’histoire de notre héroïne sera retracée par une personne, fidèle client  des lieux et qui l’y a connue du temps de ses bringuebalantes virées nocturnes. Mais qui est donc cette femme dont l’enivrante beauté a stoïquement résisté aux caprices de l’âge et qui gît là, dans l’anonymat de ce petit bar paumé de la banlieue dakaroise ?

Le destin de Ramata, alors jeune lycéenne à l’époque des faits, basculera un soir de manifestation étudiante durement réprimée par la police. C’est en tentant d’en échapper que son chemin croisera celui de Matar Samb,  jeune homme issu de la haute bourgeoisie locale, dont la famille détient l’une des plus grosses fortunes du pays. Dire qu’il ne restera pas indifférent à la beauté de la jeune Ramata serait un exercice de litote. Il sera envoûté par sa beauté et sa passion prendra toute sa mesure dans le coup d’accélérateur qu’il donnera à la procédure pour rapidement prendre en épousailles celle dont il est fou amoureux.

Le voilà donc parvenu au sommet de sa carrière, brillant professeur de Droit et surtout Ministre d’Etat en charge de la Justice. Tout semble lui réussir. Ce décor idyllique, un tantinet enchanteur sera rapidement rattrapé par la réalité. Tout partira d’un incident offrant un spectacle tel que sait en produire le quotidien de nos cités urbaines africaines, où on retrouve dans un antagonisme classique les pauvres et les nantis dans leur aversion à toujours faire à la piétaille la démonstration de leur pouvoir, comme si tous les signes ostentatoires de richesse trimbalés ici et là ne suffisaient pas. Au départ il y a la témérité d’un gardien d’hôpital qui conformément aux ordres donnés par son chef, refusera à Ramata l’accès à l’établissement, ce qui suscitera une altercation au terme de laquelle l’épouse du Garde des sceaux estimera avoir été humiliée et décidera d’infliger une punition au gardien, le nommé Ngor Ndong. La descente punitive sera exécutée par une escouade de policiers rendus  sur les lieux pour venger l’honneur de la grande dame, cette correction tournera au drame, parce que le gardien décèdera sous les coups des barbouzes. Il faut par tous les moyens étouffer cette affaire et surtout éviter que le meurtre d’un simple agent de sécurité d’un hôpital ne vienne écorner l’ascension fulgurante d’un jeune loup du landerneau politique. Pour convaincre son mari, Ramata a un atout : sa beauté. Cette beauté cache en revanche une souffrance profonde relevant de l’intime: Ramata n’a jamais connu la jouissance sexuelle et impute cette défaillance à l’excision à laquelle elle a été soumise à l’âge de 12 ans.

De cette quête effrénée résultera une vie lascive faite de galipettes avec des amants recrutés dans le cercle amical le plus intime de son mari, son meilleur ami, le professeur de médécine, Armando Gomis par exemple viendra rallonger la liste de la collection. Mais toute chose ayant une fin, Ramata Kaba aura finalement l’opportunité de découvrir le nirvana dans des conditions abracadabrantes…

A cinquante hivernages, et après plus de trente-cinq de vie sexuelle active, elle n’avait jamais ressenti la moindre satisfaction. (…) Elle avait fini par se décourager, elle resterait toujours avec son infirmité. Or, voilà que, grâce à un chauffeur de taxi, un inconnu, elle était parvenue, contre toute attente, au plus haut point de l’excitation génésique.

Alors qu’elle sortait de l’hôpital Le Dantec où elle venait de jouir du plaisir d’être grand-mère elle emprunte un taxi pour rentrer chez elle, le chauffeur de taxi, qui la conduira plutôt aux encablures de la ville pour la violer et l’y abandonner, n’est personne d’autre que le fils du défunt gardien d’hôpital, mort sous les coups de la police aux ordres de Ramata Kaba, il y a une vingtaine d’années, il s’appelle … Ngor Ndong, né le jour même du décès de son père.

Ramata c’est aussi le passage au crible de la société sénégalaise dont l’histoire politique a la particularité, contrairement à beaucoup de pays d’Afrique francophone, de proposer des alternances pacifiques au sommet de l’Etat, du départ de Senghor en 1980, à l’ancrage du pouvoir d’Abdou Diouf, battu en 2000 par Abdoulaye Wade, qui annonce la venue du Sopi, le changement en Wolof.

Ne nous laissons pas prendre au piège du fameux certificat d’alternance brandi çà et là comme la panacée affichée pour un fonctionnement démocratique des institutions et un bien-être des populations. Ici aussi les vices décriés ailleurs sont identifiables.

Abasse Ndione avec une gouaille posée mais paradoxalement éloquente, fait le pamphlet de cette société où les changements de régime n’arrangent pas les choses. Ce sont des nantis qui y lancent une OPA sur la Justice aux ordres, rendue aux faveurs du dernier enchérisseur, une administration toujours plus corrompue, des fonctionnaires de police rivalisant de vénalité avec leurs collègues évoluant dans les pays dictatoriaux. C’est également la peinture satirique  d’une société rurale esclave de pratiques archaïques. Un chapitre entier nous décrit l’horreur de l’excision encore présente aujourd’hui dans bien de régions d’Afrique.

Abasse Ndione, c’est une plume remarquable, un talent narratif déroutant, on a, en le lisant l’impression apaisante de former, assis à même le sol, un cercle autour d’un feu en pays Sérère et d’être pris dans la captation du récit d’un de ces brillants conteurs des épopées du grand Mandingue. On pourrait certainement reprocher à Abasse Ndione la longueur de son texte avec un enchevêtrement de plusieurs histoires qui se superposent, mais croyez-moi, cela n’a rien de lénifiant devant la beauté de ce texte.  Je vous le recommande vivement.

 

Je vous souhaite une agréable lecture.

 

Érci Tchuitio

Le blog d’Eric, « Balengou Tour »
http://erictanke.blogspot.be/

 

 

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