Écrire et faire naître. Un corps prend forme, par un corps cherchant à se connaître. Écrire et travailler une matière : tel un architecte, tel un boulanger. C’est comme cela que décrit sa littérature l’auteur Fiston Mwanza Mujila. Depuis près de 10 ans, il a quitté Lubumbashi au Congo pour la ville autrichienne de Graz. Le paysage géographique se lie à son paysage littéraire, car l’auteur du roman expérimental Tram 83 (Métailié, 2014) se comprend dans le courant littéraire de l’avant-garde autrichienne. Dans Tram 83, trois personnages vivent la nuit dans un bar du même nom, à la recherche de leur identité. Si un boulanger ou un architecte peut s’approprier la matière qu’il travaille, le saxophoniste, lui, ne saurait ou voudrait la définir. C’est sans doute à la jonction des deux que se trouve Fiston Mwanza Mujila. Lors de sa participation à une conférence du collectif « Nazis und Goldmund » du 14 au 17 juin 2018 à Berlin, l’auteur pâtit des questions d’identités – sur scène, et dans le micro d’Afrolivresque.

Êtes-vous à cet événement pour parler d’identité ?

Identité oui, parce que j’ai été invité pour donner ma vision du monde. Je suis né au Congo, je vis en Autriche, mais je peux dire que je suis aussi Européen. Parce qu’en tant qu’écrivain je baigne dans un bain culturel européen. Ce qui est très intéressant, avec l’Autriche, c’est qu’on a des écrivains qui sont entre deux, trois pays, comme Kafka. Cette délocalisation de la littérature – cette désacralisation de l’espace politique – m’intéresse beaucoup comme écrivain. Baigner entre trois, quatre univers. En même temps, je ne me raconte pas écrivain autrichien, ou écrivain africain, ou écrivain européen, mais je dis que j’appartiens à ce monde-là, que je baigne dans ces eaux-là.

Vous vivez à Graz, en Autriche. Comment s’est fait ce choix ?

Au départ, j’avais eu une résidence d’écriture, j’étais invité à Graz comme invité de la ville – « Stadtschreiber » – et puis je suis retourné en Allemagne, parce que j’étais boursier aussi de la fondation Heinrich-Böll. Et puis, je suis retourné à Graz pour y résider. Il faut dire que Graz c’est, je dirais, une petite ville, comparativement aux villes congolaises. C’est une petite ville, mais qui est très élargie parce que tout simplement on y trouve une université de musique, des gens qui arrivent de partout pour étudier le jazz. Tous les gens qui sont passés par Graz reviennent chaque mois pour un festival de littérature ou de musique. C’est une ville très culturelle. J’aime cette ambiance ; et puis, c’est une ville calme.

J’essaie à partir de la langue de dresser une cartographie, une cartographie de rêve, une cartographie de l’utopie la plus marchande. Cliquez pour tweeter

Les gens viennent pour étudier le jazz ?

Oui, parce que la ville compte l’un des plus anciens départements de jazz en Europe. Et donc, il y a cette tradition, les gens viennent pour étudier le jazz. La plupart sont des jeunes qui arrivent de pays de l’Europe de l’Est. C’est-ce qui me plaît. Aussi, la tradition littéraire : cette ville a eu à donner au lendemain de la Seconde Guerre mondiale des écrivains qui ont retravaillé et repensé l’écriture, la langue, la langue allemande. Et puis, il y a cette tradition musicale – j’aime la musique.

Par rapport à cette tradition littéraire, quand j’ai lu votre roman Tram 83 j’ai perçu ce que je retrouve dans les romans de la tradition autrichienne : cette focalisation sur la forme. Est-ce ce qui vous a attiré en écrivant? Vous situez-vous aussi dans cette tradition ?

Oui. Comme exemple d’écrivains autrichiens de cette tradition, on peut prendre Peter Handke, un écrivain auteur de théâtre avec des textes extraordinaires, des monologues radieux. Je suis dans cette perspective de la langue. Pour moi, quand je dis écrire dans une langue, en français ou dans ma propre langue, je vois cela dans une perspective matérielle. Je dis toujours que je suis un boulanger, un boulanger congolais, ou autodidacte. Un boulanger congolais, il se réveille à 4 heures du matin, il commence à faire son travail, à cuire son pain. L’écriture dans les deux langues, en français et en allemand – parce que j’écris dans les deux langues – est un travail plutôt personnel, mais en même temps un travail esthétique, un travail corporel. Je travaille la langue, je malaxe la langue comme un boulanger malaxerait la pâte. C’est dans ce sens que je me situe dans la généalogie de deux écrivains qui font un travail extraordinaire sur la langue comme Peter Handke, mais également Ernst Jandl qui est un poète autrichien. L’Autriche a toujours été plus ou moins dans l’avant-garde de la littérature allemande en ce qui concerne le travail sur la langue. Je me situe aussi dans la tradition de Jandl, de Friederike Mayröcker et d’Ilse Aichinger quand elles abordent les grandes questions telles que le nazisme et la guerre. Je me situe également dans cette tradition d’écrivains africains qui font un excellent travail sur la langue tels que Kourouma, Sony Labou Tansi et même Alain Mabanckou. La langue est un instrument qui m’est très proche.

Je vis en Autriche, dans l’espace germanophone, depuis plus de dix ans, mais j’écris toujours en français. Et là, j’en arrive à un autre lien par rapport à la langue : c’est dire que j’écris dans cette langue mais je ne parle pas cette langue. Le français devient une langue intérieure, un jardin secret, une langue personnelle. Il y a cette fluidité qui fait penser au fleuve Congo. Comme je le dis toujours dans mes textes, c’est un fleuve qui s’accouche, qui s’enfante dans le Katanga, qui traverse tout le pays et se déverse, se défenestre, ou se suicide dans l’océan. Donc, il y a dans mes textes – de poésie ou de théâtre – quelque chose de très fluide. Que ce soit en allemand ou en français, il y a le même engouement pour la langue, pour les mots ; il y a la même folie, il y a la même extravagance, la même exubérance, l’euphorie suprême. J’essaie, à partir de la langue, de créer mon propre univers. J’essaie à partir de la langue d’inventer ou d’enfanter une nouvelle langue. J’essaie à partir de la langue de dresser une cartographie, une cartographie de rêve, une cartographie de l’utopie la plus marchande. Donc, j’essaie d’utiliser la langue comme un contrebandier, comme un mercenaire. C’est-à-dire, trouver toute ma force, la puissance, de forcer les portes ou les fermer à travers une utilisation presque débile – je pense que c’est le bon mot, débile – de la langue.

Peut-on dire que la forme du texte aide une chose à prendre corps ? Que plutôt de s’approprier, la forme donne vie ?

Oui, je pense que c’est dans cela. C’est dire que, la langue est utilisée comme un outil mais au-delà d’un outil. Il faut dire qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce qu’on appelle « Nachkriegsliteratur » dans les pays germanophones (N.d.l.r : « littérature d’après-guerre »), la question était de savoir dans quelle langue écrire, dans quelle langue repenser. Parce que le nazisme a aussi utilisé l’allemand pour massacrer, pour arriver à ses fins. Donc, il s’est posé cette question de la langue. Et cette question a été beaucoup plus débattue à travers les écrivains du groupe 47 (N.d.l.r : groupe d’écrivains allemands d’après-guerre, entre 1947 et 1967) qui ont dès lors beaucoup influencé la scène littéraire germanophone. Et d’ailleurs, le collectif qui nous invite ici, duquel je suis très proche, se situe presque dans cette généalogie d’auteurs qui essayent d’articuler un discours par rapport à leur société. Dans ce mouvement-là du groupe 47, jusqu’aujourd’hui, en Allemagne, en Autriche, et dans une certaine mesure en Suisse, il y a la question de la langue : que peut faire la poésie face à un monde où poussent les barrières chaque jour davantage. La langue peut être comme une planche de salut.

Je pense que le grand problème de certains lecteurs est de considérer l’écrivain africain comme quelqu’un qui travaille au ministère du tourisme. Cliquez pour tweeter

Le narrateur dans Tram 83 remarque : le jazz, avant, c’était une musique pour les Noirs, maintenant c’est pour des touristes et la haute bourgeoisie. L’importance du jazz a-t-elle changé aujourd’hui ?

Il faut dire que le jazz a joué un rôle important dans l’humanité. Aux États-Unis, il a contribué à l’affirmation d’une identité Noire. Et puis, le jazz a dénazifié l’Allemagne. Dans l’Allemagne hitlérienne, le jazz était interdit. Les gens jouaient le jazz dans des caves à Hambourg. Le jazz a dénazifié l’Autriche aussi. Le jazz est venu en Europe, apporter un nouveau souffle sublime. Il a eu son moment de gloire en Afrique du Sud, a été un instrument contre l’Apartheid, non seulement avec Hugh Masekela ou Makeba, mais également avec les jeunes talentueux comme les Blues Notes qui sont l’un des premiers groupes de free-jazz en Afrique du Sud. Le jazz, définitivement, a joué un rôle important dans toutes les sociétés. Mais il se trouve que, dans certains pays en Afrique aujourd’hui comme le Congo, le jazz est devenu une musique d’une certaine bourgeoisie. Il n’est plus ce qu’il était, c’est-à-dire une musique qui participait à une certaine conscience. Mais pour le puriste, parce que moi je me considère comme un puriste du jazz, je suis resté dans le jazz classique. C’est le jazz qui est appelé à participer à la marche du monde ou à la marche personnelle. Avec Coltrane par exemple, c’est un jazz qui est très personnel, spirituel. Je suis resté dans ce jazz-là.

Il y a eu beaucoup de répliques par rapport aux personnages de femmes dans Tram 83. Elles sont perçues d’une perspective de colon selon ces critiques, car dotées de tout ce que les anciens colons aimaient. Mais vous ne voulez pas répondre à ces répliques. Quelle en est la raison ?

Parce que j’estime qu’une œuvre littéraire, quand elle est publiée, elle appartient à tout le monde. Chacun de faire ses commentaires. D’autre part, moi je parle d’une réalité tout à fait simple qui est la réalité de la mine. Et de sociétés africaines qui sont des sociétés patriarcales. Je parle de cette réalité de mine, des espaces qui sont soumis à l’exploitation artisanale de la mine. La femme est considérée, on peut le dire, comme un objet sexuel. Je parle de ces réalités-là, de jeunes prostituées qui existent, je n’invente rien, on pouvait même aller au-delà. Je pense que le grand problème de certains lecteurs est de considérer l’écrivain africain comme quelqu’un qui travaille au ministère du tourisme. Mais si les gens lisent mon roman comme un traité de sociologie, ce n’est pas mon problème. Je pense qu’il n’y a pas à répondre à des commentaires. Chacun a droit de mettre sa pensée, de donner son avis par rapport à une œuvre littéraire ou musicale.

Propos recueillis par Arlette-Louise Ndakoze

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