Le roman de Nadine | Une œuvre enrichissante de Léa Ngo Dibong

par La redaction
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Chaque jour qui passe, des écrivaines, sans complexe, frappent aux portes d’entrée dans la littérature camerounaise en général, dans celle de langue française en particulier. Avant-hier, c’étaient les Jeanne Ngo Maï, Stella Engama, Marie-Rose Abomo-Maurin, Angeline Solange Bonono, Yvette Balana, Nadine Nkengue, Marie-Claire Dati Sabze, Were Were Liking, Calixthe Beyala, Rabiatou Njoya, Evelyne Mpoudi Ngolle, Lydie Dooh Bounya. Tout juste hier, c’étaient les Princesse Sika Beha, Kayabochan, Taly Bedje, Marie-Thérèse Ambassa Betoko, suivies par les Djaïli Amadou Amal, Charline Berthe Ebe Evina, Gertrude Anaba Mengue. Aujourd’hui, les Sophie Françoise Bapambe Yap Libock, Hemley Boum entrent dans cet univers par la grande porte. Et maintenant, la jeune auteure, Léa Ngo Dibong est sur les traces de ces pionnières et d’autres.

L’œuvre avec laquelle Léa Ngo Dibong vient de s’annoncer est intitulée Le roman de Nadine, publiée aux Editions Saint-Honoré, à Paris, au premier semestre de l’année 2016.

Au centre de ce texte, produit d’un imaginaire créatif en éveil, l’on retrouve Nadine, la quarantaine, une femme de type caucasien poussée par le hasard des situations d’un déboire à un autre. Par une autre sorte de mélange, elle est à la fois le sujet créateur et l’objet de l’œuvre : celle-ci est la sienne (le roman de Nadine), c’est-à-dire l’œuvre dans laquelle elle raconte certes sa vie, mais surtout les efforts qu’elle déploie pour écrire le texte (auto)biographique dont le titre est celui publié sous la signature de … Léa Ngo Dibong. Or, à l’intérieur comme hors du livre, cette dernière dénie toute parenté avec … l’héroïne – auteure fictive qui est caucasienne alors qu’elle est camerounaise. Le lecteur se surprend forcément en train d’observer que ce mélange pourrait tout aussi bien s’accommoder de l’épithète …caucasse.

L’ensemble du texte se remarque aussi par la séduction de l’encyclopédisme nettement affichée. Il s’agit d’une tentation irrésistible dont le couple Nadine/Léa Ngo Dibong, l’héroïne et sa créatrice semblent tirer avantage pour faire un clin d’œil au lecteur : l’étendue des savoirs pluridisciplinaires, pluriculturels, pluritechnologiques, voire plurigénériques ainsi géré du début à la fin du livre est plutôt impressionnante.

D’emblée, donc, l’attention du lecteur est captivée, sa curiosité entretenue par une jonglerie de sujets, de formes et d’écritures : le mot roman imposé dès le titre s’avère être une valise dont la transparence permet cependant de percevoir, au fur et à mesure du déroulement du processus de créativité, un module singulier, celui de la multinarrativité.

Dans ce sens, Le roman de Nadine n’est pas une narration romanesque au sens habituellement réducteur de la formule. C’est, plus exactement, un texte pluriel, multiforme. A la question de savoir donc ce qui est entendu par roman, cette œuvre fournit des réponses qui demeurent ouvertes, élastiques, c’est-à-dire qui se reconvertissent en d’autres questions sur la véritable nature générique du texte.

Le livre, ainsi saisi dans son processus scriptural, est un défi à tiroirs :

  • défi que l’héroïne se lance à elle-même, et aux personnages ;
  • défi que le couple auteure/héroïne se lance, les yeux tournés vers les lecteurs potentiels alors sommés de déconstruire non seulement les énigmes de la vie de Nadine, mais aussi les complexités de la gestion de l’écriture biographique ;
  • défi lancé au public en général, comme si l’on voulait sonder les aptitudes de celui-ci à décrypter les ingrédients d’une nouvelle littérature africaine.

En dessous de ces défis, le narcissisme de l’héroïne est déterminant. En effet, Nadine, malgré ses multiples déboires dans la vie, cherche à prouver à elle-même et au monde proche et lointain, qu’elle n’est pas n’importe qui ; qu’elle a des capacités qui la placent absolument au-dessus de tout le monde. Et c’est en regardant tout l’univers d’en haut qu’elle fait dire d’elle à la fin du livre, aux termes de mille et une explications des diverses motivations de ses multiples projets d’écriture :

Nadine se voit déjà en haut de l’affiche, adulée et riche ; on ne lui a jamais accordé sa chance ; d’autres ont réussi avec peu de talent (…). Et si Nadine n’est pas en haut de l’affiche parce qu’elle reste dans l’ombre, ce n’est pas de sa faute mais celle du public qui n’a rien compris (p.196).

Léa Ngo Dibong

©Léa Ngo Dibong

Manifestement, ce n’est pas à Nadine que l’on conseillerait l’humilité : Nadine pourrait bien porter le surnom de Narcisse.

Il s’agirait là aussi d’un choix existentiel à travers lequel l’héroïne voudrait prendre sa revanche sur un monde qui l’a trop éprouvée, maltraitée.

Mais dans une lecture positiviste, l’on pourrait y voir une leçon que l’auteure, par-dessus l’épaule de l’héroïne, aimerait souligner : même lorsqu’un être humain est allé d’échec en échec, il ne devrait pas s’avouer vaincu une fois pour toute. Car il lui reste au moins un territoire au sein duquel il peut se créer des formes de jouissance ou de bonheur dont la vie réelle l’a privé. Ce territoire (à nul autre pareil), c’est celui de la créativité artistique ; un territoire dont on n’a pas encore pu en fixer les limites. Alors, le complexe de supériorité dont Nadine est si fière est quelque chose d’utile, de positif : il permet à l’être humain de résister à la tentation du suicide. Le narcissisme de Nadine est un outil de gestion de l’anti-destin.

En menant la réflexion un peu plus loin, l’on y verrait encore ce qui semble bien être une manifestation de la force psychologique du personnage ; une attestation de sa liaison assez étroite à l’optimisme.

Effectivement, compte tenu des aspérités de la vie, l’on s’attendrait à ce qu’elle ressente un essoufflement, voire soit tentée de céder au renoncement. Tout au contraire, l’héroïne de Léa Ngo Dibong se réinvestit dans des multiples projets de créativité scripturale, parce qu’elle voit dans cette démarche des signes susceptibles de rendre la re-naissance possible pour elle. Aussi se soumet-elle à un conditionnement psychologique qui secrète, à son avantage, des substances, et produit des outils de facilitation de la recherche de nouveaux adjuvants du renouvellement de son aspiration à une nouvelle vie.

Les possibilités entrevues sont présentées en termes de programmes d’écriture qui se déclinent quasi simultanément en une variété de sujets à développer. Des sujets qui ne manquent pas de piquant :

  • les énigmes du métro parisien ;
  • l’histoire de son kinésithérapeute tombé platoniquement amoureux d’elle ;
  • les recettes de la cuisine africaine qu’elle découvre et apprécie grâce à une copine africaine férue aussi de musique africaine ;
  • le Mbog Liaa des Bassas du Cameroun, ayant été introduite au mythe de la grotte par la même copine africaine, une descendante de Ngog Lituba ;
  • l’expérience d’un lecteur, à l’instar de celui assis sur le trône dans ses toilettes ;
  • le récit de sa propre vie, avec des arrêts notamment sur ses cinq enfants qu’elle a eus de cinq pères différents ;
  • une histoire criminelle, souvenir des films du même genre qu’elle a vus ;
  • la vie de l’une de ses (nombreuses) copines, une allemande qui, entre autres choix indécents, sort avec deux garçons qui sont au courant ;
  • la présentation d’un cas avéré de transgenre ou de transsexualisme…

Méticuleuse, Nadine élabore en même temps une réflexion méthodologique sur les avantages et les inconvénients de chaque hypothèse ou projet de créativité. Ici, sans détour, le roman se transforme en un tout autre modèle générique, le genre analytique. Ainsi, la créativité scripturale devient une réflexion sur elle-même, l’écrivaine-en-devenir empruntant beaucoup aux sciences ou techniques d’étude de la productivité discursive et de la recherche sur des sujets plus ou moins semblables. La liberté de l’imaginaire est aux commandes dans Le roman de Nadine, une sorte de laboratoire d’analyse.

Ce qui se passe dans un tel atelier ne laisse pas le lecteur indifférent. A tout le moins, celui-ci a constamment hâte d’en savoir toujours un peu plus sur ce qu’il adviendra des complexités in vivo et in vitro qui constituent l’énigme de l’existence cernée à travers Nadine et les autres personnages.

Léa Ngo Dibong

©Léa Ngo Dibong

Comme pour porter le texte à un plus haut degré de surprise, l’auteure ne rate aucune occasion de triturer d’autres éléments toniques ; question donc de tenir le lecteur en éveil afin qu’il jouisse lui aussi de tous les plaisirs du texte dont Roland Barthes avait identifié et expliqué les principaux contours. A preuves, ces autres ancrages notamment dans :

  • les réalités et identités topologiques, toponymiques : tous les lieux évoqués avec plus ou moins de détails sont repérables sur les cartes géographiques ; l’Afrique, l’Asie, l’Europe, l’Amérique, tous les espaces sont évoqués ;
  • les réalités et identités onomastiques : les personnages portent des noms qui les mettent en rapport direct avec leurs origines génétiques, raciales, culturelles ;
  • les réalités et identités comportementales : par exemple, la transsexualité évoquée fait partie des préoccupations quotidiennes dans les espaces où Nadine évolue, espaces caractérisés par l’éclatement des normes, des pratiques sexuelles ;
  • les réalités et identités technologiques du 21e-siècle : certaines parties de l’œuvre ont un abondant lexique propre à la modernité incarnée par la révolution numérique: laptop, HP, X36011-no 24, PC, USB, LED, LCD ; etc ;
  • les réalités et identités sociologiques, anthropologiques, économiques…

En somme, le texte de la jeune écrivaine Léa Ngo Dibong s’avère être d’une lecture captivante. Singulièrement en ce qui concerne la passion binaire des interrogations sur la vie et celle du travail sur les stratégies de narrativité. Toute cette passion que l’héroïne de l’œuvre gère à sa façon vient, évidemment, de sa créatrice, l’auteure du livre. Une auteure qu’on voit traquant ses personnages jusque dans les recoins de leur propre imaginaire.

Avec un tel livre, le lecteur s’enrichit des pérégrinations des actants poussés d’un bout à l’autre par l’auteure. Il s’agit de voyages dans la transpatialité et la transculturalité ; dans la transracialité aussi. Comme dans les œuvres des tunisiens Hédi Bouraoui et Abdelwahab Meddeb, du marocain Mohammed Khaïr Edine, de l’algérien Tahar Djaout, du camerounais Yodi Karone, entre autres figures dignes d’être évoquées à la présente occasion.

Cela signifie encore que cette première œuvre de la camerounaise Léa Ngo Dibong est de nature à stimuler une lecture agréable à maints égards. Elle fait ainsi naître des attentes que la jeune écrivaine ne devrait pas décevoir.*

*Note de lecture présentée lors de la cérémonie de dédicace organisée au Centre Culturel Camerounais à Yaoundé, le 10 mai 2016

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