Je viens d’achever à une vitesse peu ordinaire mais explicable à l’aune de l’ensorcelante et captivante beauté du livre, Les maquisards de Hemley Boum. Croyez-moi-même après avoir bouclé ce papier je suis persuadé de n’avoir pas épuisé la horde de dithyrambes qui se bousculent et se télescopent actuellement dans ma tête. Tout est à vous faire pâmer dans ce livre : une histoire palpitante avec un pari ô combien audacieux, slalomant entre fiction et événement historique, un style très original d’une auteure  qui monte en puissance, une construction avec un enchevêtrement d’intrigue brinqueballant, des personnages d’un héroïsme et d’un courage revivifiant, un tantinet attachants et tendres…
D’entrée de jeu on est interpelé par la couverture du livre, même si il faut le reconnaitre, le titre est très évocateur pour un lecteur camerounais. Le terme « maquisard » nous parle en effet; il nous renvoie à un flot d’images toutes opaques et ambigües dans notre esprit, peu ou prou méritoires, le tout dépendant du contexte de son emploi et du locuteur. Cette couverture, disais-je, son graphisme, représentation d’une végétation forestière, l’expression d’une beauté enchantée dans un rempart d’épines, nous plonge irrésistiblement dans la symbolique préfigurant le texte qui nous attend.
Chacun a sa petite idée, plutôt vague pour le coup, et ce que l’on soit camerounais ou même pas du tout, en raison de l’universalité de la figure historique, sur les dernières heures qui ont précédé la mort du charismatique  Ruben Um Nyobé, le Mpodol (le sauveur en langue Bassa) assassiné le 13 septembre 1958 en pleine forêt du pays Bassa. Si vous souhaitez vous soustraire à la rigueur et à la froideur liées à la scientificité des essais sur cette question, vous avez avec ce livre un bel exutoire. Comme moi, vous reconnaitrez à Hemley Boum le mérite de nous embarquer dans les méandres d’une saga familiale dont les personnages gravitent autour du leader, et sa capacité à nous replanter le décor d’un événement historique longtemps tu et abordé encore aujourd’hui de manière alambiquée, le tout en maintenant la pression sur la fascination du lecteur, nous tenant ainsi en haleine avec un suspens captivant grâce à l’envoûtante mais attachante complexité du drame familiale qui se joue au moment même où un pays, le Cameroun, à une période cruciale de son Histoire, lutte pour son indépendance et sa liberté.
Le lecteur qui me suivra jusqu’ici  brûlera d’envie de savoir l’histoire qui justifie cette longue tirade dithyrambique. Il me semble idoine avant d’aborder l’intrigue même du roman, de rappeler le contexte historique ayant servi  de toile de fond à ce beau récit.

Contexte historique

Le qualificatif de décolonisation française ne sied à priori pas, et ce d’un point de vue strictement juridique, au cas du Cameroun, ce pays n’ayant connu que la colonisation allemande de 1884 jusqu’à l’avènement de la première guerre mondiale (1914-1916). Si ce postulat reste constant, il n’en reste pas moins vrai que le C amerouna connu des résistances à la présence européenne après la Grande guerre. Ces résistances encore embryonnaires dans la période de mandat, seront plus virulentes après le régime de mandat qui sera remplacé par la tutelle. Le Cameroun est administré dans ce régime juridique sous le contrôle des Nations Unies nouvellement crées par la France et la Grande-Bretagne.  Le régime de tutelle (1946-1958) verra une association à dose très homéopathique des élites locales à la gestion des affaires. Leur implication se traduit par leur élection dans des assemblées locales crées pour accompagner le Haut-commissaire français dans le processus d’administration du territoire. L’Assemblée représentative Camerounaise (ARCAM) sera mise sur pied en 1946, supplantée par l’Assemblée territoriale Camerounaise (ATCAM)  en 1952 et enfin l’Assemblée Législative  Camerounaise (ALCAM) crée en 1956 à la suite des accords cadre fixant l’autonomie interne qui permettra une importante dévolution des pouvoirs législatifs aux élites issues du territoire. Le premier gouvernement camerounais à la tête duquel sera nommé un premier ministre Camerounais sera formé en 1957, c’est le gouvernement d’André Marie Mbida qui sera vite remplacé un an plus tard par celui de monsieur Ahmadou Ahidjo, futur président de la République.

Les maquisards, Osende Afana, Abel Kinguè, Ruben Um Nyobe, Felix Moumié, Ernest Ouandié

De gauche à droite : Osende Afana, Abel Kinguè, Ruben Um Nyobe, Felix Moumié, Ernest Ouandié

Il convient ici de mentionner que les diverses élections qui seront tenues pour désigner les représentants du territoire siégeant dans ces diverses assemblées connaitront de sérieux et violents bouleversements en raison de la farouche résistance de l’Upc, parti politique d’obédience marxiste qui se révèlera être l’adversaire le plus redoutable de l’autorité de tutelle, et donc de la France et de ses affidés locaux. Le parti sera interdit dès 1955 et entrera dans la clandestinité. Le chef et la figure historique de ce parti, Ruben Um Nyobé deviendra donc la bête à abattre du pouvoir colonial et même de manière posthume du pouvoir camerounais par la suite.  Sa traque constituera le principal objectif du pouvoir colonial, il sera assassiné le 13 septembre 1958 en pleine forêt équatoriale, dans le maquis à Boumnyebel.

Après ce bref mais nécessaire rappel historique, revenons au roman, à l’intrigue. De prime abord je voudrais avouer toute la difficulté à produire un court résumé de ce roman, l’auteure ayant opté pour une narration s’appuyant sur des focalisations sur ses personnages. Un personnage principal a la faculté de fédérer autour de lui l’enchevêtrement de l’intrigue. Il s’agit de Likak Lipem.  Lipem, c’est le nom de son défunt mari, qui l’a prise en épousailles par la force du destin : une union résultant d’une promesse faite longtemps à l’avance. Likak est la fille de Esta Ngo Mbondo Mjee. Aux yeux de certains lecteurs cette dernière pourrait apparaître comme le vrai personnage central du livre. Adolescente, sa mère Jeannette Mbondo Njee a travaillé comme femme de ménage chez le redoutable colon français Pierre Le Gall. Elle sera abusée par ce dernier, comme les autres jeunes filles qui seront mises à son service. De ce viol naîtra Esta. Nous sommes à la croisée des destins, celui de Amos Manguele, ami d’enfance du Mpodol et qui lui sera fidèle jusqu’au sacrifice suprême. Il assurera l’éducation de son neveu Alexandre Nyemb, fils de Thérèse Nyemb et ami de Gerrard Le Gall, le fils de Pierre Le Gall plutôt proche des populations locales. Ce rapprochement à l’opposé de la cruauté de son père s’explique par les rapports tendus que ce dernier a toujours entretenus avec lui. Alexandre Nyemb en raison de son statut d’évolué, constitue aux yeux des colons le profil idéal de l’élite politique locale peu radicale et apte à faire des compromis avec le pouvoir colonial. Cette vision ne correspond pas à la réalité des convictions du jeune Alexandre Nyemb acquis lui aussi jusqu’au sacrifice suprême à la cause indépendantiste.  Amos Manguele est certes marié à Christine Manguele, mais il n’a jamais cessé d’aimer Esta Ngo Mbondo Njee avec laquelle il continuera à entretenir une relation amoureuse. Sa fille Likak elle aussi mariée restera fidèle à son premier amour qui n’est autre qu’Alexandre Nyemb et de laquelle secrète relation naîtra Kundé. Dans cette saga familiale, les mamans sont certes mariées, mais détiennent seules le secret sur la paternité réelle de leurs enfants.

Le drame familial coexiste avec un drame politique, car tous ses protagonistes sont sous le charme du charisme du Mpodol et lui sont d’une loyauté extrêmement obséquieuse. La haine née de la la jalousie amoureuse servira de terreau pour la trahison politique. Christine Manguele, l’épouse de Amos Manguele ne supportera plus de voir son mari entretenir une relation extra conjugale avec Esta Ngo Mbondo Njee qui joue un rôle déterminant dans la lutte indépendantiste auprès du Mpodol. Elle la trahira et provoquera ainsi son arrestation. Au moment de son arrestation on trouvera des documents compromettants pour le Mpodol et tout son réseau d’informateurs. Le drame familial rencontrera encore le drame politique lorsque Kundé, venant de découvrir qui est son vrai père dénoncera en plein dîner organisé en l’honneur de son père, Alexandre Nyemb, l’appartenance de celui-ci au noyau dur du parti indépendantiste. Cette trahison facilitera la traque puis l’arrestation et l’assassinat du Mpodol. Alexandre  Nyemb qui croyait l’éviter par un malin subterfuge et sauver par le même coup son fils ne s’en remettra pas. Kundé disparaitra également à jamais, plongeant dans le désarroi sa pauvre maman Likak qui perd son seul amour et son unique fils. Likak ne fera jamais le deuil de son fils, jusqu’à cette lettre à elle parvenue, expédiée depuis la France en 1999….

On prend toute la mesure de la grandeur de ce combat dans la force des personnages.

Et il y en a ici des personnages aux psychologies particulières, d’ailleurs pour la simplification de la compréhension, l’auteure nous propose en début du livre un arbre généalogique qui favorise en démêlant les écheveaux une interaction dans les méandres de notre attention emberlificotée.

Ce roman a le pouvoir magique de nous ramener sur la scène du crime, dans les pistes arpentées par les bourreaux d’Um Nyobè, tous aux ordres du pouvoir colonial français. Le livre a cette faculté de nous mettre en connexion avec l’exaltante réalité de la lutte  de l’Upc pour la liberté et l’indépendance totale du Cameroun. Nous sommes transportés dans la reconstitution de l’horrible traque du Mpodol  peignant au vitriol la barbarie et l’ignominie de la colonisation.

Mais plus que l’évocation de ce douloureux épisode de l’Histoire du Cameroun c’est le récit de cette saga familiale, c’est le souci industrieux de nous faire réfléchir sur le pouvoir, l’amour, l’amitié, la haine et le pardon, la révolte et la soumission qui est mis en exergue.

Les maquisards c’est aussi l’évocation d’un pays, le pays Bassa, peuple forestier en Afrique équatoriale, avec ses us et coutumes. L’accent est mis sur la place et le pouvoir des femmes dans la société Bassa. En nous introduisant avec une effraction espiègle dans l’intimité des rapports que ces femmes entretiennent avec le monde qui les entoure, Hemley Boum nous démontre une fois de plus son talent et son intelligence dans la description de la cosmogonie de ce peuple mythique. Le thème de la fatalité et de l’impossibilité d’échapper à son destin est décliné avec brio dans les divers destins de nos personnages, alors même qu’ils se sont éloignés de l’aire géographique servant de trame au roman, Eséka, à l’instar de Gérard Le Gall fils du redoutable colon français, Pierre Le Gall, qui ne se projette un épanouissement possible que dans un retour en pays Bassa. Ce livre est une pépite, il y est dépeint le sacrifice à accomplir pour acquérir la liberté, il nous rappelle une évidence hélas mis aux encans, en l’occurrence l’âpreté du combat pour la vie.

Bonne lecture !

A propos de l’auteur

 

Hemley Boum est née en 1973 à Douala au Cameroun, elle aspire très tôt à la découverte du vaste monde. Le choix des sciences sociales option anthropologie n’est dès lors pas anodin et servira plus tard son écriture. L’obtention de sa maîtrise à l’Université Catholique d’Afrique Centrale lui permet de passer le concours de l’Université Catholique de Lille. Elle en sort nantie d’un DESS de commerce international et fera un troisième cycle de marketing. En 2010 paraît son premier roman, « Le clan des femmes », puis en 2012 son deuxième roman « Si d’aimer… », « Les maquisards » paru en mars de cette année est son troisième roman.

Par Eric Tchuitio Tanke

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