La parole aux négresses - Awa Thiam - Éditions Saaraba

Ulrich Talla Wamba : « Il n’est pas normal que nous ayons toujours autant de difficultés à obtenir des données sur l’industrie du livre dans nos pays »

par Acèle Nadale
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Ulrich Talla Wamba : "Il n’est pas normal que nous toujours ayons autant de difficultés à obtenir des données sur l’industrie du livre dans nos pays"

Ulrich Talla Wamba est un professionnel engagé dans la promotion de la littérature jeunesse, des livres et de l’édition, principalement en Afrique, notamment au Cameroun. En tant que directeur général des Éditions Akoma Mba et président de l’Observatoire africain des professionnels de l’édition (OAPE), il travaille sans relâche pour rapprocher les jeunes lecteurs de la littérature. Dans cet entretien, Ulrich Talla Wamba nous partage son parcours, ses ambitions pour l’avenir, et les défis qu’il relève avec détermination pour transformer le secteur de l’édition jeunesse sur le continent africain.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager dans l’édition en Afrique, en particulier dans la littérature jeunesse, sachant que vous avez un background plutôt scientifique ?

Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier pour votre invitation. Il est vrai que l’environnement du livre et surtout de la littérature n’a jamais été bien éloigné de moi. En vous écoutant, je me rappelle d’un après-midi au lycée du Manengouba (Cameroun), où j’ai fait mes études secondaires. J’avais été sollicité par le Club Littérature pour rédiger un poème et le déclamer ensuite devant l’assemblée des élèves. C’était une première pour moi, et je pense que le déclic est venu de là. Depuis cette période et durant mon parcours scientifique, entre deux formules mathématiques, je n’hésitais pas à glisser quelques vers par-ci et par là.

L’appétit venant en mangeant, je me suis retrouvé en plein dans les livres, devenant même coanimateur d’une émission littéraire hebdomadaire à la radio de Yaoundé. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes formidables comme Jean-Claude Awono (Éditions Ifrikiya), qui m’a pris sous son aile et m’a permis d’évoluer dans le milieu associatif. Par la suite, j’ai décidé de quitter l’informel pour me former dans une école professionnelle. J’ai été admis à l’École supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication de Yaoundé (ESSTIC). Comme une forme de révélation, je me suis enfin retrouvé dans mon environnement préféré. J’ai continué jusqu’à obtenir une Licence en Sciences Physiques, tout en suivant ce qui me plaisait le plus : l’environnement livresque et éditorial. Et puis, voilà…

En tant que directeur général des Éditions Akoma Mba, maison d’édition de littérature jeunesse, vous avez une vision unique sur ce segment. Quelles sont vos principales orientations éditoriales et ambitions pour cette maison d’édition dans les années à venir ?

Je suis arrivé aux Éditions Akoma Mba le 3 janvier 2020, en plein dans la propagation de la crise sanitaire du coronavirus. J’ai été immédiatement confronté à la riche histoire de cette maison d’édition pionnière (depuis 1994), spécialisée dans les livres d’images dans la sous-région. Notre approche a été d’intégrer le numérique dans nos pratiques, méthodes et solutions pour surmonter certaines difficultés immédiates. La priorité a donc été de trouver des solutions efficaces pour permettre un rapprochement plus harmonieux entre le livre jeunesse et son cœur de cible : la jeunesse. Ce ne fut pas une mince affaire : nous avons mis en place plusieurs initiatives ludiques, comme la « Caravane du livre d’images », pour y parvenir.

Toujours dans cette ambition d’atteindre un public jeune toujours plus large, nous avons automatisé la publication de chaque livre en au moins deux langues : le français et l’anglais. Enfin, sur le plan de la découvrabilité, nous avons lancé en 2021 la première édition du Salon international du livre jeunesse et de la bande dessinée de Yaoundé (SALIJEY). Ce fut un peu l’apothéose de la stratégie lancée en 2020. Celle-ci intégrait la valorisation du produit livre jeunesse, le renforcement des contacts avec le public cible, la production de contenus de qualité et, enfin, la communication de nos réalisations à travers des événements majeurs comme le SALIJEY.

En termes d’ambitions pour les années à venir, nous allons célébrer le 30ᵉ anniversaire de la maison d’édition en décembre de cette année, durant notre Salon du livre. Ce sera l’occasion de réunir les fondateurs, les auteurs, les lecteurs et les autres acteurs de la chaîne du livre pour faire un petit bilan et se projeter dans l’avenir. Pour ma part, je pense que nous avons pris la bonne direction en nous tournant tôt vers le numérique, les contenus dématérialisés, l’événementiel, la diversité des auteurs (ce qui renforce la maison d’édition) et l’internationalisation sur le continent africain. C’est cette voie que nous allons suivre pour permettre à la maison d’édition de porter toujours plus haut le standard de l’innovation éditoriale de jeunesse en Afrique.

Le choix des auteurs et des livres publiés est très important dans toute maison d’édition, tout comme la stratégie de distribution. Comment sélectionnez-vous les auteurs et les livres chez les Éditions Akoma Mba, et quels canaux utilisez-vous pour distribuer vos publications ?

La sélection des auteurs est très délicate chez Akoma Mba, car nous publions à compte d’éditeur. Nous exigeons juste des auteurs qu’ils puissent nous apporter des projets complets. Cela nous pousse à avoir de très grandes quantités de manuscrits (plus de 300 par an). Malheureusement, nous ne publierons que les 10 % de ce nombre. Le choix est donc très strict. Nous sommes attentifs à l’originalité ainsi qu’au volet ludoéducatif chez l’enfant. Le lecteur final qui est l’enfant doit être au centre du jeu à chaque fois. Pour sélectionner ou non un projet, on se met à la place de l’enfant et parfois quand on a du mal à se décider sur lequel choisir, on fait venir les enfants. On partage les deux histoires et c’est l’enfant qui choisit. Il participe donc ainsi au processus de sélection et pour nous, c’est l’idéal. Le public des tout-petits est très exigeant contrairement à ce qu’on pourrait penser. Les professionnels de l’édition que nous sommes avons donc intérêt à être attentifs à tous ces détails.

La distribution du livre s’effectue par les moyens classiques (à savoir les librairies professionnelles des principales capitales d’Afrique centrale et de l’ouest), mais aussi en ligne. Depuis 2021, nous avons adapté notre offre à cette réalité. Nous avons des partenaires en Europe et en Afrique qui s’en chargent précisément. De plus, nous sommes fortement présents dans les plus grandes foires du livre et organisons des événements de promotion (dont le Salon, dont je vous faisais part tout à l’heure) pour atteindre un public encore plus large.

Quels leviers mettez-vous en place avec Akoma Mba pour encourager la lecture et l’écriture chez les jeunes générations africaines ?

Le projet « Akoma Mba » a commencé à se dessiner en 1994 justement lors d’un atelier de dessin, d’écriture animé par une écrivaine belge (Marie Wabbes). Depuis, les actions allant dans ce sens ne se sont plus jamais arrêtées. Nous organisons au moins une dizaine d’ateliers chaque année avec les tout-petits (une moyenne de cinquante). L’idée derrière est de susciter le génie qui somnole souvent en eux, et de faire comprendre à l’enfant que c’est possible de le faire, même quand on est encore petit. Durant notre Salon de décembre, on aime bien coller et présenter tous ces travaux originaux des enfants faits au fil des années. C’est tellement merveilleux. Les noms des jeunes auteurs y restent inscrits. On aimerait qu’ils les revoient dans dix ans par exemple, ce serait chouette !

Plus globalement, pour les moins jeunes, nous avons lancé depuis 2022 plusieurs prix internationaux qui récompensent les jeunes plumes du Cameroun et pas que… Par exemple, le Prix international « Kelly Ntep » de la première bande dessinée. C’est un prix d’une valeur de 2.000.000 XAF qui récompense un jeune auteur n’ayant jamais publié auparavant. Un prix similaire est également organisé dans la catégorie « Livre d’images ». Le nom est : « Prix international Marie Wabbes du premier livre d’images ». L’objectif est le même : travailler à construire la prochaine génération des écrivains de jeunesse du Cameroun et du continent africain.

Ayant été moi-même confronté à la difficulté de la publication à mes débuts, j’ai été vite conscient de l’importance de donner la chance aux jeunes auteurs. C’est exactement ce que nous faisons depuis 2020. Nous consacrons obligatoirement 40 % au moins de toutes nos nouveautés aux auteurs jamais publiés par le passé. Nous avons permis déjà à plus d’une vingtaine de primo auteurs à devenir des auteurs de jeunesse et de la bande dessinée. C’est un bon risque à prendre. Chez Akoma Mba, nous le prenons avec joie, car je pense qu’il faut investir sur la jeunesse.

Quels sont les principaux défis et enjeux auxquels le secteur de l’édition jeunesse en Afrique fait face aujourd’hui, et comment comptez-vous y répondre à travers votre travail ?

Le principal défi de l’industrie du livre jeunesse reste celui du financement. C’est un secteur qui demande de très gros investissements. Il est donc difficile sur le moyen terme de le supporter exclusivement sur des fonds propres. C’est d’ailleurs pourquoi, dans de nombreux pays, ce secteur est subventionné. Ce n’est pas encore le cas chez nous ; on espère que l’environnement va s’améliorer plus rapidement. 

Le second défi reste celui de la chaîne du livre en général. Nous sommes heureux de distribuer à l’international, mais si on avait trouvé une solution viable pour distribuer dans tous les recoins du Cameroun (près 30 millions d’habitants), on serait bien heureux. Le secteur dans ce sens reste encore à développer. En interne aussi et durant les espaces de rencontres professionnelles (notamment pendant le SALIJEY), on en parle entre collègues. Je suis certain qu’on trouvera bientôt des alternatives solides, le temps que la chaîne du livre soit mieux structurée dans le pays.

L’Observatoire africain des professionnels de l’édition (OAPE) que vous dirigez a pour mission de contribuer au développement du secteur éditorial africain. Quelles actions sont mises en place par l’OAPE pour remplir sa mission ?

Le projet OAPE nait en 2018 quand j’étais étudiant à l’ESSTIC. J’avais constaté que les données qui étaient utilisées pour nous parler des industries du livre (et de l’édition) en Afrique étaient toutes importées et ne reflétaient pas la réalité du terrain local. Je ne comprenais pas cette situation. L’initiative s’est concrétisée lors d’un déplacement professionnel à Brazzaville. Nous souhaitons apporter des approches (et des solutions) simples et pratiques aux problèmes rencontrés dans la chaîne du livre en Afrique : le premier problème, c’est celui de la donnée. Il n’est pas normal que nous ayons toujours autant de difficultés à obtenir des données sur l’industrie du livre dans nos pays. Nous avons un département en interne qui s’en charge et qui travaille en ce moment sur « la situation du livre audio sur le continent africain en 2024 ». 

L’OAPE met en place plusieurs actions pour contribuer au développement du secteur éditorial africain. Nous organisons des formations et des ateliers pour les professionnels de l’édition afin de renforcer leurs compétences et d’encourager les meilleures pratiques. Nous conduisons des études et des recherches pour identifier les tendances et les besoins du marché, et nous publions des rapports pour informer et guider les acteurs du secteur. Nous facilitons également les rencontres et les collaborations entre éditeurs, auteurs et autres professionnels par le biais de conférences et de forums. Enfin, nous plaidons auprès des gouvernements et des organisations internationales pour obtenir un soutien accru à l’industrie de l’édition en Afrique.

La question de la donnée est consécutive à celle de l’information. Comment est-ce qu’on fait pour être au courant des grandes initiatives / réflexions / actualités autour de l’industrie du livre ? À côté des webzines performants comme le vôtre, nous avons mis en place le tout premier magazine consacré à l’industrie du livre en Afrique et la Caraïbe. Il s’appelle « Publishers & Books » (sur le modèle de Livres Hebdo en France). Il contient des informations en français et en anglais directement et couvre à chaque parution au moins 20 pays. C’est encore peu, mais, pour nous, c’est un début. 

Le deuxième problème majeur que nous avons dans l’industrie du livre en Afrique, c’est le volet « Formation ». Après la première génération d’éditeurs entrepreneurs des années 90, qui ont bénéficié (pour une grande partie) des formations au CAFED en Tunisie, c’est le vide (en dehors de l’ESSTIC au Cameroun qui fait exception). La conséquence, ce sont de multiples ateliers organisés un peu partout à toutes les occasions pour tenter de sauver le problème. Là encore, c’est beaucoup trop ponctuel et le suivi n’y est pas toujours (en plus, les plus jeunes maisons d’édition sont souvent à la traîne).

Pour résoudre ce problème, nous avons lancé l’APSI (Afrrican Publishing Startups Incubator) qui est le tout premier incubateur sur le continent qui va accompagner spécifiquement les jeunes startups de l’édition d’Afrique et de la Caraïbe. Ça ne va se faire seulement en deux jours, mais en deux mois, avec un suivi prolongé sur plusieurs mois après la fin de l’incubation. Cet incubateur est soutenu par plusieurs professionnels du livre (réputés dans le métier) de différents pays d’Afrique et de la Caraïbe qui vont se joindre pour accompagner cette jeune génération. Nous avons sélectionné pour cette première édition, juste 10 candidats sur 23 reçues.

Nous travaillons en ce moment avec d’autres volontaires sur des solutions de diffusion du livre africain sur le continent africain par exemple. Nous construisons et renforçons le networking et les rencontres (ainsi que des collaborations) entre acteurs du livre (de différentes zones géographiques sur le continent). Bref, c’est très ambitieux, mais pas à pas, nous réalisons des évolutions qui sont appréciées par le public et nous espérons aller encore plus loin prochainement. Merci beaucoup pour votre opportunité. Respectueusement.

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