Enfin ! Il est là ! Je viens de le recevoir, « Franklin, L’insoumis ». Comme tout passionné de lecture, c’est un moment spécial quand le nouveau livre commandé est livré. On le touche, le sens, le renifle.

J’attendais celui-ci avec une impatience particulière, car sa couverture m’a interpellée dès le premier regard, une vraie œuvre d’art. Le visage dessiné à la main d’un bel homme noir au regard lointain, dont le regard interrogateur et en même temps porteur d’espoir nous scrute avec insistance. Je suppose que c’est lui Franklin, L’insoumis. Je ne le connais pas. Je n’ai jamais entendu parlé de lui. Il semble m’interpeller, me questionner. J’ai envie de lui demander ce qu’il attend de moi. Son visage fait corps avec la tête de l’Afrique ; une Afrique qui saigne, lentement, doucement. Je ne saurais dire s’il porte l’Afrique ou c’est l’Afrique qui le porte, avec l’aide de Patrice Lumumba, figure emblématique du combat pour la libération du Congo et de l’Afrique des chaînes de la colonisation. Une femme discrète au regard curieux est aux côtés de Franklin, L’insoumis, légèrement en arrière, comme son ange gardien. Malgré ces éléments qui annoncent un ton peut-être grave dans le livre, l’ensemble de la couverture me procure paradoxalement un sentiment d’apaisement, comme une promesse d’un bon moment que je passerai avec ce livre.

« Franklin, L’insoumis » est un recueil de quatorze nouvelles écrites par quatorze écrivains originaires de différents pays d’Afrique : Sénégal, Congo, Cameroun, etc… Chaque nouvelle est inspirée d’une chanson du répertoire du chanteur congolais Franklin BOUKAKA, assassiné en 1972 lors d’une tentative de coup d’état au Congo Brazza. Ce projet original et audacieux a été initié par le congolais Marien Fauney Ngombé et publié en janvier 2016 par La Doxa Éditions, maison d’édition gabonaise spécialisée dans les ouvrages militants.
Avant de commencer la lecture de « Franklin, L’insoumis », j’ai voulu savoir qui était ce chanteur congolais. Pourquoi lui, quand on sait la multitude d’artistes de talents très populaires dont le Congo Brazzaville regorge. S’il a pu inspirer quatorze écrivains africains au point qu’un recueil soit publié en son honneur, il devrait bien avoir quelque chose de particulier ce Franklin BOUKAKA.

Le plus simple pour démarrer mes recherches, était bien sûr d’écouter d’abord quelques-unes de ses chansons. Heureusement que YouTube existe. Et là, je tombe sur la chanson « Nakoki », une merveille ! Je suis transportée dans un autre univers. Je ne comprends pas le Lingala, mais sa voix me transperce et remue en moi quelque chose d’inattendu que je ne saurais nommer. C’est de la poésie en musique. Je suis scotchée ! Comment est-il possible qu’un tel virtuose ne soit connu de la jeunesse africaine d’aujourd’hui ? Quelle découverte ! Ce sont ces moments qui me rappellent pourquoi j’adore lire. Chaque livre est un rendez-vous avec quelqu’un, avec un univers ou avec une époque. On ne sait jamais à l’avance ce qu’il en ressortira et quelles en seront les conséquences sur la suite de notre vie. Je dois absolument me procurer plus de chansons de Franklin BOUKAKA et elles auront assurément une place particulière dans mes playlists. Me connaissant, je sens que c’est parti pour une phase « BOUKAKA » qui vient de remplacer la phase « LURA », cette magnifique chanteuse cap-verdienne à la voix douce et rauque comme un thé au gingembre, citron, miel. Les prochaines semaines, je dormirai, me réveillerai et mangerai avec Franklin BOUKAKA.

 

 

Dans la chanson « Les immortels », il cite Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Ruben Um Nyobe, Abd el-Kader, André Matsoua, Albert Luthuli, Camilo Cienfuengos, Félix-Roland Moumié, Che Guevara, et bien d’autres. Je reconnais çà et là des mots et phrases en français. Tout ceci me parle et m’interpelle. J’ai envie de savoir qui est l’homme derrière le chanteur.

Biographie de Franklin BOUKAKA

Franklin BOUKAKA est un artiste congolais, né le 10 octobre 1940 à Brazzaville. Il commence la musique dans la ville de Bacongo avec l’orchestre Sexy Jazz, puis dans le Sympathic Jazz. En 1958, il crée, avec d’autres musiciens congolais des deux côtés du fleuve Congo, l’orchestre de Rumba, le Negro Band. Sa carrière musicale se construisit à travers de nombreux passages dans différents orchestres de l’époque et ses chansons furent très engagées, traitant de thèmes tels que la décolonisation, le panafricanisme, les indépendances et les injustices sociales. En 1971 il sort un 30 cm intitulé, « Le Bûcheron » avec des arrangements de Manu Dibango (saxophone et piano). Cette chanson marque un tournant dans sa carrière et a été reprise par Manu Dibango, d’Aicha Koné et le groupe Bisso na Bisso de Passi.

Franklin, L’insoumis

Clément OSSINONDE, journaliste et écrivain congolais résume le brillant parcours de cet artiste panafricain engagé dans la préface du livre sous forme d’une lettre-hommage adressée directement à Franklin BOUKAKA.

Dans chaque texte de ce recueil, chaque auteur s’est approprié d’une chanson du vaste répertoire du chanteur et a créé son propre univers dans une nouvelle ou un poème du même titre que la chanson choisie. D’un texte à l’autre, le lecteur navigue entre la fin des années 50, années des indépendances en Afrique imprégnées de communisme, en particulier au Congo Brazza, et le monde africain contemporain, dont la jeunesse actuelle vit une sorte de renaissance. Il découvre des personnages engagés tels que l’idéaliste Kama le bûcheron, ou Bibi, jeune femme aux courbes insolentes, tous deux convaincus de participer au changement de leurs pays vers une indépendance certaine et un lendemain meilleur pour tous.
Au vu des réclamations actuelles du peuple congolais de Brazza, on se demande si l’histoire se répète, ou alors si elle ne s’est jamais arrêtée, et s’étant juste enveloppée d’un semblant de souveraineté sous laquelle se cachait toute la putréfaction engendrée par les liaisons dangereuses entre le colon et le néo-colon dans toute l’Afrique. Franklin BOUKAKA l’avait décrypté en son temps et cela a été sa sentence de mort. Plus de 40 ans après, ses chansons sont toujours d’actualité, comme celle qui accompagne le jeune camerounais Bertrand Moussango, qui pour la première fois met les pieds dans son pays d’origine, à la recherche de son identité en suivant les traces de Um Nyobè, indépendantiste camerounais assassiné par la France le 13 septembre 1958 au Cameroun.

Je comprends mieux le regard de Franklin BOUKAKA sur cette couverture qui me demande à moi, comme à toutes les forces vives africaines, en Afrique et ailleurs, combien de temps nous supporterons encore la destruction de notre identité et le pillage de nos richesses par des bandits étrangers et leurs complices locaux ? Je lui réponds que nous ne nous tairons jamais. Nous continuerons de libérer la parole. Ce livre en est la preuve. Mais paradoxalement, l’extrait de la nouvelle de Marien Fauney Ngombé et qui est le premier texte du livre, « Le Bûcheron de Boya », me revient en tête. Il est marquant et plein de sens   :

« Malgré son opposition au système, mon père me laissait aller applaudir Les membres du parti lors des campagnes électorales. Il ne voulait pas m’influencer connaissant la légende de mon grand-père. Vu de mon mètre quatre-vingt, je suis certain que ce dernier l’aurait interdit. Un homme hermétique au compromis. Mon père avait laissé la suie du parti recouvrir un peu mon innocence. Mais, surtout, j’avais vu que le parti rimait avec voiture, belle résidence et voyage à Moscou. Peu à peu, j’espérais aussi connaître un jour les températures négatives. Moins dix degrés pour moi c’était une vue de l’esprit. Voilà comment s’est fait le passage de témoin. Personne ne l’a fait tomber. Mais chacun a eu sa prise. D’abord fermement. Ensuite un peu moins. Et encore moins… nous ne courrons pas après le même destin. »

Je relis encore ce passage :

« … Peu à peu, j’espérais aussi connaître un jour les températures négatives. Moins dix degrés pour moi c’était une vue de l’esprit. Voilà comment s’est fait le passage de témoin. Personne ne l’a fait tomber. Mais chacun a eu sa prise. D’abord fermement. Ensuite un peu moins. Et encore moins… nous ne courrons pas après le même destin. ».

Comprenne qui pourra !

Outre le plaisir de lire des histoires courtes, passionnantes et bien écrites, « Franklin, L’insoumis » offre au lecteur, de manière subtile et plaisante, une occasion de (re)découvrir cette période marquante de l’Afrique à la fin des années 50, où tous ses peuples aspiraient à une vraie indépendance. L’esprit panafricain se vivait de manière concrète dans la solidarité entre les différentes figures de proue des multiples mouvements indépendantistes. Ce livre est une expérience réussie qui prouve que l’art, et notamment la musique, peut être un outil d’émancipation et surtout de transmission.

« Franklin, L’insoumis » se lit d’un trait, sans aucune difficulté, dans le désordre et selon son humeur, chaque nouvelle ayant un univers bien particulier. Et d’une certaine manière, il s’écoute aussi. Mon texte préféré est « La Rumeur » de Grâce Youlou Nkouelolo, inspiré de la chanson « Ata Ozali ». Il m’a transportée par sa spiritualité et sa profondeur. Comme un dialogue entre là-bas et ici. Ce quelque chose qui manque à tout africain sans qu’il ne puisse poser dessus un nom ou un mot.
Je mettrais un petit bémol sur la nouvelle « Au pays de Um… » qui à mon sens, a mis plus d’accent sur l’énumération de faits historiques que sur l’intrigue et le dénouement du récit. Le texte concerné, dans son ambition à raconter une belle histoire au lecteur, en pâtit malheureusement.

Je conseille vivement ce livre à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des indépendances du Congo Brazza, mais qui ont du mal à lire de longs textes, surtout lorsqu’il s’agit d’un ouvrage historique. Sans le vouloir et grâce à de belles histoires, le lecteur est judicieusement amené à s’intéresser à cette période importante de l’histoire du Congo Brazzaville en particulier.

C’est là une bien belle manière de rendre hommage à ce grand artiste panafricain qu’était Franklin BOUKAKA, ce héros méconnu qui mérite bien sa place aux côtés des Sankara, Patrice Lumumba, Um Nyobè et bien d’autres.
Bonne lecture !

 

Par Acèle Nadale

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