Dans ce roman de Christelle Ndongo, l’héroïne, Maguy, est issue d’une famille polygame. Alcoolique et violent, son père Antoine a trois femmes et vingt-deux enfants. Angèle, la mère de Maguy, la première épouse, est l’auteur de sept accouchements. Délaissée, Angèle doit se battre toute seule pour élever sa progéniture.

La vie n’est toujours pas rose au village. Son quotidien est marqué par un savant dosage de travaux champêtres, travaux domestiques, invectives et bastonnade, que lui offre son doux et tendre époux. 

Ses enfants sont régulièrement des spectateurs impuissants de ce « martyr » auquel ils ne sont pas épargnés lorsqu’ils essaient de s’interposer. Maguy, la benjamine, qui jusqu’à l’âge de sept ans n’a pas encore goûté au plaisir d’emprunter le chemin de l’école, vend des victuailles pour participer aux dépenses de la maison.

Un jour, après une énième bastonnade, Maguy déjà âgée de quatorze ans décide de s’enfuir pour la ville, à l’insu de son père. Elle est très révoltée contre son géniteur qui leur fait vivre « l’enfer ». Aussitôt en ville, Maguy ne sait quoi faire. Ses ressources sont épuisées. La cousine de sa mère chez qui elle comptait aller vivre, est décédée il y a trois mois. Elle ne sait où dormir. Néanmoins, elle fait la connaissance de Jacky, une prostituée qui lui propose de l’héberger.

Maguy ne trouve aucun mal à faire le même travail que sa co-chambrière. La jeune fille est donc initiée et commence à gagner modestement sa vie. Malheureusement, Margot (son nom de travail) tombe enceinte d’un jeune homme de 25 ans qui l’abandonne et pourtant elle pensait avoir trouvé le premier amour de sa vie. Elle décide de rentrer au village pour en informer sa mère qui la convainc de la raccompagner en ville pour effectuer une interruption volontaire de grossesse. 

De retour en ville, elles sont foudroyées par un accident de circulation ; sa mère trépasse et elle-même perd l’enfant qu’elle avait à son sein. Antoine qui ne cesse de l’accuser d’avoir tuée sa mère, l’envoie en mariage, à 16 ans, chez un septuagénaire. Margot réussit de s’enfuir à nouveau pour la ville, où elle reprend son travail de rue. Mais ses revenus sont désormais minces. L’adolescente, Jacky et deux autres amies s’en vont chercher fortune dans un pays voisin. Tout est mieux là-bas.

Jacky tombe dans une addiction de drogue, et décède. Margot est désormais seule. Deux semaines après le décès de son amie, elle rencontre un Européen de 54 ans (Alain), qui l’amène cette fois ci en Europe où tout va définitivement basculer. Car, Alain est un vendeur d’illusions, un proxénète véreux qui attire des Africaines en Europe, les tient pour prisonnières et confisque leurs pièces d’identité.

Du moins, Margot réussit à sortir des griffes de ce prédateur et rencontre une vieille dame blanche (Angélina) qui va la mener vers un Homme, qui pour la première fois lui dira « je t’aime » de manière sincère, ce qui l’amènera à arrêter définitivement son métier de prostituée.

Margot est très heureuse de sa nouvelle vie. Les deux tourtereaux filent le parfait amour. Mais il est trop tard ; juste à peine quelques mois de bonheur, la jeune fille désormais âgée d’une vingtaine d’années, apprend qu’elle est séropositive, et décide de rentrer au village pour mourir auprès des siens, qu’elle a rendu respectables avec l’argent qu’elle leur envoyait depuis son départ du village.

Esquisse d’analyse du roman de Christelle Ndongo

La romancière Christelle Ndongo explore jusqu’à leurs confins, les univers occidental et africain, cloîtrés dans des coutumes et pratiques qui sont aujourd’hui questionnable. Des univers enclins respectivement au racisme et surtout au phallocentrisme, une pensée qui prône le primat de l’homme sur la femme, et qui se positionne de plus en plus comme une rétrogradation de l’humanité, qui pourtant évolue au rythme de la mondialisation, la modernité ; où l’être humain est jugé non pas à travers son genre, mais davantage à travers la mesure de ses compétences.

Les conséquences de cette idéologie à portée patriarcale sont visibles notamment sur « la martyrisation » de la femme, se résumant à travers toutes les formes de violence dont elle est victime (violence conjugale, viol…). À travers son personnage central Margot, l’insoumise, Christelle Ndongo s’insurge et tire une sonnette d’alarme contre toutes ces pratiques à caractère réducteur de la gente féminine. A cet effet, l’insoumission permettra à la femme de se débarrasser des chaînes du joug patriarcal. Ce qui, lui donnera la liberté et la capacité de s’assumer non seulement en tant que femme, mais aussi d’assumer sa sexualité qui, faut-il le rappeler, n’est orientée que par sa personne car, son corps n’est la chasse gardée de qui que ce soit. Elle en fait l’usage qui lui semble bon.

C’est pourquoi Margot décide d’être prostituée et n’hésite pas de le faire savoir à sa famille, à ses prétendants parce que, pour elle c’est un métier qui lui « rapportait plus d’argent que tout autre travail » (p87), et qui lui permettait de subvenir à ses besoins et à ceux de toute sa famille. De ce fait, doit-on penser que l’écrivaine serait discrètement en passe de vouloir légitimer et même légaliser la prostitution, lorsqu’on sait qu’elle est encore proscrite et même vue d’un mauvais œil dans plusieurs milieux ? Soit !

Par ailleurs, le manque d’affection et la violence de son père, de ses clients, en l’occurrence celui qu’elle tient pour responsable de sa maladie, sont à l’origine des malheurs de la jeune fille. Ce qui signifie que son destin aurait été différent si elle avait bénéficié de certains prolégomènes de bonheur comme la tendresse, l’affection, l’amour. Car, « il suffit d’un amour pour changer sa vision, pour avoir de l’espoir, pour défendre ce que l’on a de plus cher. Sa liberté ! » (Djaïli Amadou Amal, Walaande. L’art de partager un mari, p 115).

« Il suffit d’un amour pour changer sa vision, pour avoir de l’espoir, pour défendre ce que l’on a de plus cher. Sa liberté ! » Cliquez pour tweeter

La preuve, Margot arrête définitivement son travail de prostituée lorsque, pour la première fois, elle reçoit une déclaration d’amour sincère de Henri :

« Margot, que la surprise avait paralysée, resta debout au milieu de la pièce. Elle n’en revenait toujours pas. Elle qui, toute sa vie entière n’avait connu que déboires et déception avec les hommes dont elle était amoureuse. Aujourd’hui, à son tour, était aimée par un homme. Quelle ironie du sort ! Elle n’avait jamais eu de rapports sexuels avec cet homme qui était fou d’elle. Il ne lui était pas indifférent »[…] sa décision était prise.

Elle quittait définitivement son métier. Regretterait-elle sa décision ? Elle n’en savait rien, mais comptait aller jusqu’au bout. Ce jeune homme lui avait plu dès premier jour. Elle ne pouvait ignorer son sentiment. La joie qu’elle éprouvait était si intense. Un tel bonheur, quelques heures auparavant, était inimaginable pour elle. » (p 89)

Mais, doit-on conclure que, selon Christelle Ndongo, l’homme est la cause des malheurs de la femme? Progressons !

Au-delà de sa riche thématique, l’oeuvre concède plusieurs procédés qui la rendent attractive et intéressante. Ce roman de Christelle Ndongo est un terreau où tragédie et comédie font bon ménage. Il s’agit d’une tragi-comédie soutenue par une description des événements malheureux marqués par le sceau de l’humour ou encore, par une succession d’événements tristes suivis par des faits marrants dont le but est de décrisper le lecteur, de temps en temps.

Aussi, le choix d’un narrateur ubiquiste est judicieux pour le lecteur ; en ce sens que cette ubiquité l’aide à cerner méticuleusement l’histoire dans sa profondeur. C’est ainsi qu’au cours de l’acte de lecture, on a connaissance entre autres, de l’intimité du personnage centrale, à l’instar de ses moments de sexualité avec ses clients, avec son amoureux.

L’autre détail plaisant est celui du procédé « in medias res », une technique narrative créé par Horace (L’Art poétique) et prisée par Homère au moyen-âge (L’Iliade, L’Odyssée), qui consiste à commencer le récit au cœur de l’intrigue, met directement le lecteur dans le coup de l’action. Pour le cas échéant, par le biais du prologue, le roman commence par la fin de l’histoire, qui s’achève finalement à l’épilogue.

Plus clairement, le récit s’ouvre au prologue par une partie de la fin de l’histoire, qui nous renseigne que Margot a déjà retrouvé les siens, elle présente même déjà les symptômes de la maladie, mais ces derniers ne savent pas encore de quoi souffre leur sœur. Et c’est finalement à l’épilogue, qui est la suite du prologue, que toute la famille est au courant de la séropositivité de Margot, qui trépasse par la suite.

Ensemble, partageons la tristesse contenue dans cette lettre, marquant les vicissitudes de la vie  de Marguerite-Maguy-Margot, qu’elle laissa à son amoureux, pendant son retour au pays natal :

« Henry mon amour,
La vie ne m’a pas épargnée. Elle m’a repris tout ce qu’elle m’a
donné. D’abord ce fut ma mère, ensuite Jacky, cette amie si chère
à mon cœur, et maintenant toi. Comme l’immensité du ciel, est
mon amour pour toi. J’ai eu beaucoup de chance de t’aimer et
d’être aimée de toi. La meilleure chose qui me soit arrivée dans la
vie : ton amour. Je retourne auprès de mes ancêtres et ne reviendrai
plus jamais.

Mon souhait est que tu trouves une femme qui te
rendra très heureux. Celle-là qui sera ta meilleure amie, ta sœur,
la mère de tes enfants et ton épouse. Je ne te quitte pas de plein
gré. J’ai découvert il y a quelque temps que je suis atteinte du
SIDA. Je n’en ai plus pour très longtemps.

J’emporte avec moi ton amour. Je voudrais revoir une dernière fois ma famille, peut-être faire la paix avec mon père et reposer pour l’éternité auprès de ma mère Angèle. Je t’en supplie ne cherche pas ç me revoir. Garde de moi l’image d’une femme pleine de vie et heureuse. Mon plus grand bonheur c’est toi. Je t’aimerai encore plus dans la mort.
Adieu mon amour,
À toi pour toujours
Margot ».

Boris NOAH.
Université de Yaoundé I.

boris.noah52@gmail.com

 

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