« J’invente, Libia, j’invente ! Parle-moi un peu de toi, donne-moi les premiers vers et j’inventerai ensuite une histoire en prétendant que c’est la tienne… »

Le prélude d’une porte-parole

« Entre le fait et la narration quelque chose se perd » débute Conceição Evaristo dans le prologue d’Insoumises récemment publié aux éditions Anacaona. Dans l’urgence de « combler l’omission » d’une parole afro-brésilienne tue, l’auteur endosse la figure d’une porteuse de parole qui se réapproprie des histoires de femmes. Dès le prélude, l’auteure annonce le ton et la couleur des récits de femmes qu’elle a regroupés, transformés et couchés sur papier. Il s’agit d’un travail d’invention « sans la moindre pudeur » dans le but de « tracer un écrit-vie ». Dès lors, l’écriture apparaît comme à l’intersection d’une tension entre le fait, la confidence et la narration de ces parcours de femmes qui ont offert leur parole, ainsi que leur confiance, à Conceição Evaristo.

Une réappropriation de la douleur : la puissance de la résilience

Dans une alternance entre récit descriptif et simulacres d’autofiction la narratrice se réapproprie les violences physiques et symboliques des femmes qui se sont confiées. Cette réappropriation prend la forme de textes écrits au « je », comme si l’auteure avait voulu libérer les victimes de la charge de leur souffrance. Elle allège ces femmes des crimes douloureux tels que le viol collectif (Isaltina Campo Belo), la violence conjugale (Aramides Florença, Lia Gabriel), la maltraitante familiale (Natalina Soledad), l’inceste paternel (Shirley Paixao), le vol et l’exploitation d’enfant (Maria du Rosaire Immaculée), le racisme (Rose Dusreis, Régina Anastacia). Elle réexamine également les effets du temps sur le corps féminin, que ce soit à travers la question de la reproduction sociale (Mary Benedita), de la perte de libido du partenaire amoureux (Adelha Santana Limoneiro) ou du sentiment d’abandon (Libia Moira).

Toutefois, la réappropriation de la douleur ne se limite par à un glissement pronominal ou des mises entre guillemet, elle s’opère également par une sublimation de la résistance féminine portée par le choix des images convoquées pour évoquer les différents thèmes. Ainsi, l’homosexualité d’Isaltina est associée à l’enfantement d’un garçon qui habite en elle et qui n’attend que le moment d’ouvrir ses ailes et s’envoler, heureux ; la disparition de Maria du Rosaire au sein de son cercle familiale reprend l’image fluviale pour pointer un inaltérable désir de vivre :

À vrai dire, bien que j’eus continuellement l’impression de nager dans un fleuve aux eaux inconnues et dangereuses, je n’ai jamais cessé de nager. Je n’ai jamais cessé de vivre ;

la lutte de Mary Benedita contre le triste sort de sa famille paysanne la dote des vertus d’une matière minérale :

Je continuais telle une pierre, plus solide, plus déterminée dans mon désir de gagner le monde dit la peintre des tableaux tourmentés.

Témoignage et fiction

Tout au long de ses errances à la recherche d’histoires de femmes, Conceição Evaristo opère un travail de mise en avant de l’acte d’écriture. L’auteure, cette écouteuse d’histoire comme elle se nomme, insère par le biais d’un métatexte des commentaires plus ou moins courts, lors des descriptions de ses rencontres avec les différentes femmes. Ils nous rappellent que le travail de Conceição Evaristo est un travail de fiction : Isaltina et moi étions là, les personnages réels de ce texte, de sélection : je précise que l’histoire de Natalina Soledad était bien plus longue et, comme pour les auteurs, je n’en ai retranscrit qu’une partie. Je le répète : j’ai choisi et gravé ici ces passages uniquement, de quête de nouveauté :

Maria du Rosaire Immaculée avait la parole si facile que j’en vins à douter qu’elle eût une histoire à raconter, ou plutôt, que son récit m’apportât une quelconque nouveauté, et enfin de mise en avant : Écoute bien, ma fille, ce qui s’est passé.

Ces métatextes vont rompre avec le caractère linéaire des descriptions, et dédramatiser le contenu du propos. En interaction avec ces courts métatextes qui précèdent les témoignages fictifs, des questions sont intercalées au fil du récit renforçant le mystère chargé de tabous des différents crimes :

Mais le vent tourne. Et c’est elle, ma fille qui m’apporta le vent du bonheur. Comment ? Je vais te le dire comment » (Isaltina), « Mais comment une petite fille née à Manhas Azuis, la septième de dix enfants d’une famille de petits paysans, pourrait-elle découvrir le monde, apprendre des langues, pendre des tableaux et jouer du piano ? Comment, my sister ? » (Mary Benedita),

Entre hommage et mise à nu

Si chaque témoignage nous parle d’amour déchu, déçu et souvent trahi c’est un lien de fraternité et de solidarité qui ressort victorieux des rencontres entre Conceição Evaristo et ces femmes. Une fraternité criante venue rendre hommage à des parcours individuels de femmes dont l’union des récits est une revanche sur le passé. Réunies dans le texte de Conceição Evaristo, elles ne sont plus seules tel que le rappelait Lia Gabriel : J’ai réparé ma vie, dont les ressorts rouillaient. Toute seule, j’ai imprimé de nouveaux mouvements à mes jours. Cette union de la douleur se dessine subtilement grâce aux corrélations des discours et aux mentions de célèbres femmes noires ayant subi la ségrégation telles que Nina Simone, artiste engagée dans la défense des droits civiques des Afro-Américains dans les années soixante, Toni Morrison intellectuelle afro-américaine au verbe libre, ou encore Anastacia figure mythique de l’esclavage du XVIIIe siècle devenue une sainte populaire vénérée au Brésil. Les mentions s’étendent jusqu’au domaine de la religion, où, dans une allusion au syncrétisme et au milieu culturel afro-brésilien sont évoquées : mère Menininha de Gantois, mère Meninazinha d’Oxum, les Reines de Condagas, Clémentina de Jésus, Dona Ivone, Lia de Itamaraca, Lea Garcia, Ruth de Souza etc.

Par l’écriture de Conceição Evaristo, des maux passés sous silence font surface. La mise à nu du racisme de la société brésilienne ainsi que la survivance de pratiques héritées de l’époque esclavagiste traversent constamment la réappropriation des discours. Car ce qui se présente comme une révélation sous nos yeux, à nos oreilles, garde d’insondables profondeurs de non-vu et de non-dit. Et je précise : de non-écrit. Toutefois, la marginalisation, l’exclusion et le rabaissement des femmes noires brésiliennes victimes de racisme s’écrivent sous l’angle de leur combat et de leur persévérance.

Ainsi, ce qui se ressort de l’ensemble des rencontres, c’est une volonté de rompre avec le sérieux de la visite protocolaire d’une intellectuelle qui vient récolter de la matière pour son prochain texte car Conceição Evaristo s’identifie aux femmes dont elle entend réinventer les mots pour en faciliter l’écho. Lors de la première entrevue, Isaltina si « honorée » de la présence de Conceição Evaristo enlace longuement l’écrivaine puis se reprend gênée par « cette audace démesurée ». Conceição Evaristo, faisant mine de ne pas prendre son rôle très au sérieux lui répond : « J’ai tellement aimé cette accolade que j’attends la même en partant ». Touchante, c’est peut-être cette accolade spontanée qui signifie au mieux la gratitude avec laquelle les femmes se sont confiées : celle vivace et consciente de la nécessité de mettre en mot des injustices trop longtemps tues.

Par Sarah Assidi

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"Insoumises" de Conceição Evaristo: L’insoumission d’une parole résiliente
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