Léonora Miano, dans Crépuscule du tourment (Grasset, 2016), mène le lecteur vers une introspection sur l’émancipation spirituelle et conceptuelle qu’adopte la femme africaine vis à vis des questions identitaires.

Léonora Miano, auteure de plusieurs romans et pièces théâtrales, couvre toujours ses œuvres d’un tropisme africain. Constante sur la scène littéraire, l’auteure de Crépuscule du tourment, a déjà reçu de nombreux prix littéraires. Sa première œuvre, L’intérieur de la nuit, a reçu à elle seule six prix dont le Prix Bernard-Palissy (2006) et le Prix de l’excellence camerounaise (2007). Son dernier roman en date, La Saison de l’ombre, a également reçu le Prix Femina.

L’histoire se déroule entre un pays d’Afrique, le Cameroun, et un pays du Nord. Les récits de quatre personnages féminins noirs, tiraillés entre deux identités, fragilisés par une touche d’occident, des expériences de vie difficiles jonchées de désillusions et traumatisés par différents tableaux sordides de l’amour. Madame, Amandla, Ixora et Tiki ont toutes les quatre, bien du mal à s’adapter au monde qui les entoure ou « ne sont pas faites pour un système à ce point dépourvu de spiritualité« . Pourtant chacune d’entre elles, va à sa manière s’atteler farouchement à sauver les apparences, à faire bonne figure envers et contre tout. Le choix de « mettre à mort leurs cœurs » et de brider leur sexualité, apparaît à toutes comme la seule issue face à la conformité sociale établie.

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Quatre femmes, quatre destins…

Madame, « une mère aux prises avec tant de troubles« , entre violences conjugales, infidélités et abandon par sa famille, se consacre à la protection de ses deux enfants et à leur faire tout ignorer du manque d’amour dont elle souffre cruellement. Elle s’oublie dans la gestion de son domaine, lorsqu’elle ne se permet pas une évasion furtive et éphémère dans les bras d’une autre femme. Que penseraient les gens ? Son fils Dio ? Sa fille Tiki ? Si seulement ils savaient. Le spectre du scandale, du suicide social, survolera et taira les élans de ce cœur qui n’aura connu l’amour qu’une seule fois.

Amandla, dont le seul vrai amour lui a tourné le dos par crainte d’affronter sa vraie nature, « l’expression du sang qui coule dans ses veines », se veut libérée de l’emprise de ce « système de domination », « dépourvu de spiritualité » qui puise son essence dans des « rites et croyance du vitalisme Kémite ». Amandla renonce à l’amour pour un retour vers la « terre première ». Une terre exempte de cette aliénation spirituelle du Nord, ce pays où l’œil de l’oppresseur est devenu notre miroir. Un retour aux sources apparaît comme le seul chemin vers le recouvrement de soi. Coup du sort ou signe du destin ? Ce chemin sera aussi celui qui la ramènera vers Dio, le seul être qui avait fait battre son cœur et qui avait fui par crainte de ses sentiments.

Ixora, femme seule avec un enfant qui porte sa maternité comme une sainte mission, renonce à l’amour pour les besoins de son fils orphelin. La sécurité d’un foyer, la respectabilité matrimoniale, une figure paternelle et surtout une « généalogie » prônent sur ses désirs personnels et ses besoins de femme. Jusqu’où supportera-t-elle ce déni ? Renoncer n’est pas tâche facile, surtout quand l’amour frappe à la porte. Peu importe si cet amour est masqué sous les traits d’une autre femme, il finit par se saisir de tout. Comment réagirait Dio, le père de substitution pour son fils, s’il savait à quelles sortes de jeux érotiques elle se livrait ?

Tiki, fille de Madame et soeur de Dio, s’adresse à lui avec grande maturité et indépendance. Elle n’aura eu pour modèle amoureux, que des schémas désastreux. « Se méfier de ses désirs » est la solution idoine qu’elle aura trouvée pour ne pas rentrer dans ses schémas classiques de l’amour où les femmes doivent donner du plaisir et pas en prendre. Une sexualité sécrète et débridée s’offre alors à elle et se met en place comme alternative compensatoire.

Une écriture délicate et subtile

Dans un style très délicat, l’histoire de ces femmes est décrite au moyen de savants monologues et révèle une femme africaine qui tente de s’adapter tant bien que mal, à « ce siècle de grandes angoisses et de petites espérances« . Sous des dehors puritains, les quatre femmes du roman vont exprimer une sexualité aventureuse, débridée, frôlant de peu le libertinage. Dio, le seul homme à qui elles s’adressent toutes, se pose en référentiel, en élément déclencheur dans le processus d’éclosion de ces femmes aux « révolutions solitaires« . En effet, il n’y a « pas de place pour une femme noire faible« . « Nos chagrins véritables ne s’exposent pas, ne s’énoncent pas.  »

L’auteure propose dans ce roman une vision à la fois chaotique et puissante de l’érotisme de la femme africaine contemporaine qui « cherche l’épanouissement hors des sentiers balisés« . Léonora Miano évoque subtilement les questions de l’origine de l’homosexualité en Afrique et dénonce une perte des archétypes africains au profit du Nord « où les nôtres sont sans cesse ostracisés « .

Par Mireille Kameni

Photos : Grasset

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