« Souffre en silence, ma petite. »

Ces mots lâchés par une mère à sa fille à la page 169 traduisent bien 8clos, sorti aux Editions Ifrikiya (2016, Collection Sanaga), Yaoundé de l’auteure camerounaise Djhamidi Bond. Dans ce dernier ouvrage, elle navigue sur les eaux troubles de l’inceste, du silence et de la sorcellerie. Le huis clos se présente dans cette œuvre sous différents aspects : dans le confinement d’une concession familiale, huit personnages de prime importance s’acheminent vers une déchéance taciturne les poussant à prendre des décisions aux conséquences irréversibles.

Djhamidi Bond prend l’initiative de dévoiler les squelettes planqués dans les placards d’une famille musulmane aux abords lisses et sans reproches. En réalité, le mot « famille » définit mal les liens qui unissent les personnages de ce roman. Saïd, le frère de l’héroïne, profitera sans vergogne de sa naïveté pour entretenir avec elle des rapports incestueux. D’ailleurs, il n’hésitera pas à la partager avec son ami Moktar. Apprenant cet acte immonde, sous le poids de la honte, Nazirah, la mère de l’héroïne et Zenabou, la femme de maison, entreprennent de dissimuler « l’infamie ». A l’insu d’Ally, le père de l’héroïne, cette dernière est emmenée dans le village de Zenabou et cachée jusqu’à l’accouchement, sous le prétexte de se soumettre à une formation à sa future vie d’épouse. De retour dans la concession familiale après l’isolement, l’accouchement et les tortures corporelles infligées pour redonner forme à son corps, l’héroïne, de nouveau face à son frère dont l’acte abject a été passé sous silence, entreprend alors de se faire justice. Pourquoi est-elle la seule à être punie, à être traitée en pestiférée ? Pourquoi sa mère n’avait-elle pas pris son parti et tenté de tout expliquer à son père ? Comment une mère n’arrive-t-elle pas à réagir convenablement pour protéger sa fille ? Incapable d’alléger les souffrances d’une « gamine jetée en pâture au monde des adultes« . Ces interrogations dressent un mur infranchissable entre la mère et sa fille, et étouffent toutes aspirations au bonheur. Le mariage apparaît à l’héroïne comme la seule issue de secours pour s’éloigner de cette famille et oublier. Le mariage avec Karim, l’époux tout trouvé Ally, représentera-t-il un nouveau départ ou tout au contraire un miroir aux alouettes ?

La déchéance des personnages masculins qui se peaufine au fil du roman, met le discrédit sur la gent masculine, qui fera l’objet de punitions régulières. En effet, la récurrence de l’émasculation des hommes (accidentelle ou volontaire) frôle de peu la misandrie, car s’érige en juste châtiment comme le seul moyen pour mettre l’homme et la femme musulmans au même pied d’égalité.

L’héroïne, tout au long du roman, n’aura jamais été nommément cité. L’on serait tenté d’assimiler cette ombre identitaire, à une volonté d’universalité, afin que toute jeune fille musulmane ou non puisse se reconnaître en ses lignes.

La mention du genre roman, portée sur la première de couverture, annonce un caractère fictionnel de l’œuvre qui plutôt surprend par son réalisme social. Ce roman met en lumière la place de la fille dans une famille musulmane au sein de la société camerounaise. Il pourrait nourrir l’ambition, de susciter chez la fille musulmane de l’audace, un éveil, une envie de revendiquer une place en tant qu’être à part entière ; un être qui serait libre de ses choix, libre d’avoir accès à la scolarisation ou d’exercer une profession.  En effet, une certaine conception populaire voudrait que la fille musulmane soit un être muselé, inhibé et confiné aux recoins des maisons familiales au nom de l’Islam. Cette vision n’est pas trahie dans 8clos où l’héroïne est effectivement réduite à vivre en automate sous la gouverne d’un homme.

Dans une langue claire et facile à lire, l’héroïne du roman peint les personnages de façon différenciée ; les personnages masculins sont tour à tour, présentés sur la base de leur meilleur profil aussi bien physique que comportemental, puis successivement déchus et dépossédés de l’essence même de leur masculinité, tandis que les personnages féminins gagnent en maturité et en force de caractère. Bien que l’écriture soit assez complexe au regard de l’âge de la narratrice qui est censée n’être encore qu’une adolescente scolarisée à domicile, la structure dramatique du roman reste constante. Entre inceste, mariage de convenance, infertilité, polygamie et prémices de sorcellerie, l’héroïne évolue dans des situations aussi graves les unes que les autres, soulignant sa pensée pessimiste quant à la vision de la vie de la femme musulmane.

8clos est un roman dont le réalisme social interpelle les musulmans et le concept ségrégatif qui régit souvent la vie en famille. Toutefois, l’exhortation principale de l’auteure reste floue dans la diversité des thèmes abordés. Elle dénonce plusieurs injustices faites aux femmes africaines en général et à la femme musulmane en particulier, mais aussi, elle met en évidence le culte du silence, la manigance, l’usage courant de subterfuges et de sorcellerie au sein de certaines familles africaines. Pour ainsi dire, elle fait le constat de l’ancrage de nos traditions qui fissurent sans peine nos religions. Tous les moyens sont bons pour consolider un foyer et sauvegarder « l’honneur » d’une famille dans la société.

Par Mireille Kameni

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