Nous avons appris le décès du philosophe Eboussi Boulaga, auteur de La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie, survenu le 13 octobre 2018. Il avait 84 ans.

Eboussi Boulaga qui a récemment entamé son voyage sur le « ZEEN », qui le mènera derrière le rideau de l’ombre à l’âge de 84 ans, avait plus d’une corde à son arc dans le monde de la pensée philosophique et théologique contemporaine, même si son départ de ce monde bruyant, agité, moyennement intelligible, et donc peu réflexif, semble calme. Il avait en réalité une chaire : celle d’un philosophe et d’un maître depuis la publication de La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie (1977 et 1997). Sa cohérence analytique, sa pertinence critique, son style, sa rigueur et ses travaux sur la philosophie et l’ecclésial en Afrique, comme une toison d’or, une écharpe en soie, se posent comme un fil d’Ariane pour les générations d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Sa production livresque comme une empreinte pariétale, une Tour de Babel rigide qui traduit les lignes de résistance, et qui s’inscrit au-delà des querelles de l’affaire de la philosophie africaine, avec toute la force illocutionnaire, et la préciosité quasi-raffinée de ce veilleur insatiable, don de ce grand siècle de l’évolution des paradigmes de la pensée philosophique et théologique contemporaine suivant la logique postmoderniste, a influencé, et continue d’être la source qui irrigue et fertilise sous le nom de Muntu plusieurs générations de lycéens, de collégiens et d’étudiants, et partant d’enseignants et de chercheurs. Et ce faisant, bien au-delà des sentiers de la matière philosophique.

Il indiquait des démarches et des approches, à ceux que la poreuse démocratie de transit et de non-décloisonnement ne pouvait satisfaire de bout en bout. Il les conviait, en effet, à ne pas être passifs face à l’immobilisme de la pensée dans les Afriques, au népotisme des politicards, à leurs politicailleries, et à quelque forme d’autoritarisme « tacite » qui s’engraissent allègrement. D’un autre souffle, il les invitait à entrer dedans comme à l’établi, dans la peau d’un « dur à cuire », manœuvre disposé à apprendre et à maîtriser la néodialectique de la foi et de la raison. Il leur proposait dans une métaphore stylistique de haute couture des outils de la critique constructive. Tout juste après la clarté cristalline des soleils des indépendances, Eboussi Boulaga leur prescrivait globalement, avec quelques autres dont Marcien Towa, Joseph Ngoué, Yves – Valentin Mundimbe, une pensée philosophico-théologique rhizomorphe : celle qui fait champ avec d’autres domaines de la connaissance, et qui débouche aussi sur le champ de l’art, sinon de la fiction, et donc de la création.

De la singulière dissidence…

Comme presque toujours, sa froideur et sa rigueur dans ses analyses se font remarquer à la suite de son article « La démission » publié dans le numéro 56 de la Revue Spiritus en 1974. Dans ledit article, terreau de la visibilité et de la lisibilité de son objectivité et son dégoût de la légèreté et de la fantaisie, il réclamait le départ des missionnaires de l’Afrique. Dans un écrit stylisé et lapidaire, fondement du raffinement de l’originalité de la « poétique de la signifiance » de sa pensée, Eboussi Boulaga expliquait péremptoire que « la mission des temps modernes est un phénomène violent. Le christianisme n’est plus folie ni scandale (…) il est religion supérieure (…)religion du dominateur (…) il coupe le monde en parties, les chrétiens et les non chrétiens. Les uns sont tout, les autres ne sont rien ». D’où l’urgence «  qu’on planifie le départ en bon ordre des missionnaires ». Plus amplement, son article se posait d’une certaine manière parmi les contributions intellectuelles les plus significatives, après sa démission de la compagnie de Jésus, à s’inscrire comme le continuum analytique critique constructif le plus pertinent de l’ouvrage Personnalité africaine et catholicisme publié à Paris, en 1963, par des prêtres et des laïcs africains, tout juste après l’ouverture du Concile Vatican II. Autrement dit, certes au moment de la publication de son article, plusieurs missionnaires n’arrachaient plus les amulettes au cou des individus pour les remplacer par des médaillons miraculeux ; cependant, pour Eboussi Boulaga il était impératif et salutaire que « les prêtres indigènes (…) se libèrent de l’imposition coloniale », et ce, parce qu’elle était viscéralement « infantilisante » pour eux et, toujours selon le Muntu sans fétiche, se voulait le marqueur traduisant qu’il était temps que « l’Europe et l’Amérique s’évangélisent elles-mêmes en priorité ». Dans son approche, transparaissaient par ricochet, les avenues des études ultérieures que ses pairs Jean-Marc Ela, Engelbert Mveng, François-Xavier Amara et Prosper Abega ont étayées dans la perspective de la construction d’une « foi africaine ». Ce, dans une démarche suggérée à travers la problématique formulée par Georges Ngaugo : « Quelle est et quelle sera l’attitude du christianisme à l’égard des cultures non européennes ? »

Quand on rencontrait Eboussi Boulaga, comme dans notre cas à plusieurs reprises à la librairie des peuples noirs, dans un corridor ou dans un amphithéâtre, sans méchanceté ni ironie, puisque c’était ce qui nous frappait instantanément, on avait la sensation d’être devant un juge, presque une menace, espiègle, taciturne, rude ; sous ce regard perçant, le pas alerte, un brin désinvolte, et la censure d’un esprit étincelant d’une intelligence peu ou prou excellemment affinée, nous disons peu ou prou car le doute est consubstantiel au sujet humain.

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Eboussi Boulaga, un penseur concret…

Un esprit rude qui, devant un concept mal placé, une idée déplacée ou un discours poussif, vous reprenait, recadrait. Non pas au profit d’un argumentaire impertinent pour vous ridiculiser ou pour dissimuler un manque, mais au nom de la précision dans le débat de l’évolution des idées. Sur un fond convivial ventilé par un vent d’humour qui vous rassurait et d’une once de rire sage qui vous détendait.

Toute sa vie durant, ses travaux et ses analyses ont exploré l’intériorité de la pensée philosophique, au fil des siècles, du dialogisme aristotélicien aux concepts les plus récents qui introduisent « le réseau rhizome »(décloisonnement) dans les démarches des approches analytiques de la pensée contemporaine comme la postcolonialité, la postmodernité et la mondialité. On s’en voudra de terminer sans préciser que jamais il ne s’est appuyé sur ces différents concepts non moins complexes pour s’étendre dans du vague ou du pompeux dans ses analyses.

La pensée en adamantium de ce Grand du siècle, désormais pape dans l’histoire de la pensée africaine, et donc camerounaise, encore naissante, continuera d’être notre phare dans la « nuit noire » de notre quête à nous sortir du confinement de la misère objective et de la misère subjective. Il faut malheureusement et tristement que Eboussi Boulaga passe de ce monde à celui de ses pairs… Ainsi soit-il !

Baltazar Atangana Noah-Nkul Beti

Université de Yaoundé I

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