« Vol à vif » de Johary Ravaloson: Vis jusqu’à demain… Si possible !

par La redaction
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Johary Ravaloson - Vo à vif aux éditions Dodovole

Mais d’où leur vient cette obsession pour les zébus ? Le jeune Dahalo, ce voleur de zébus du sud de Madagascar, était l’un des personnages de La porte du Sud de Johary Ravaloson, une nouvelle sur un vol de zébus qui tourne mal, récompensée en 1999 par le Grand Prix de l’Océan Indien. Ce même voleur est à présent le personnage principal du troisième roman de l’écrivain.  Ce roman de 190 pages, intitulé Vol à vif, a été édité chez Dodo Vole et a reçu le Prix du Livre Insulaire en 2016 et le Prix Ivoire en 2017.

Le voleur se nomme Tibaar.  Il vole des zébus. Et c’est cette activité périlleuse qui l’amène, lui et ses compagnons, à fuir dès le début du livre. Les forces de l’ordre ont pour mission de traquer et d’éliminer ces hors-la-loi. Mais ces vulgaires voleurs sont des Hommes comme vous et moi. Ils sont tout aussi capables d’exprimer toute une panoplie d’émotions.  Ils rient, ils blaguent, ils pleurent, ils se réconfortent tout en se doutant que l’issue de cette chasse à l’homme ne leur sera peut-être pas favorable.

Vol à vif - de Johary RavalosonTibaar n’est qu’un adolescent. Mais n’a-t-il pas mieux à faire à dix-sept ans que de voler ? Non ! Sûrement parce qu’on l’a délesté de son histoire et de son identité, par la même occasion, on l’a privé de sentiment d’appartenance et de reconnaissance sociale. Selon la prophétie, Tibaar devait être l’héritier de son père Markrik mais ce dernier ne le voyait pas du même œil. Il a tenté par tous les moyens d’éliminer son fils, et le seul moyen de sauver Tibaar était de l’abandonner alors qu’il n’était qu’un nourrisson. D’où son nom Tibaar (rejeté par les Baar). Les Miké, ceux qui ont recueilli Tibaar, se méfient de lui. Tibaar sait qu’il ne sera jamais l’un des leurs. Heureusement qu’il est un chasseur habile, alors il vole. Il vole d’abord par nécessité puis finit par voler par amour. Et quel amour !?

Sana est une jeune fille intelligente et instruite qui passe ses journées à lire. Sa routine est bouleversée quand elle rencontre ce jeune chasseur pas très raffiné et curieux. Elle a enfin trouvé une oreille à qui faire le compte rendu de ses lectures. Tibaar n’y comprend franchement pas grand-chose, mais il aime l’écouter.  Elle se laisse aller avec ce curieux personnage qui ne trouve d’autres moyens de la séduire que de lui promettre n’importe quel gibier.

Dzaovelo est le père de Sana. Il se méfie de Tibaar. Il est aussi le mage qui jadis avait réussi à exfiltrer le nourrisson pour le préserver des manigances de son père biologique. Il sait des choses qu’il refuse de nous avouer. La mère de Sana s’appelle Péla-Soue. Elle porte un lourd fardeau. Un secret qui l’empêche de vivre pleinement et Dzaovelo l’aide tant bien que mal à le supporter. Selon les dire des personnages, l’histoire se passe peu après la révolution à Madagascar. Le gouvernement ayant interdit la chasse dans la réserve, il organise des campagnes de ratissage pour capturer les récalcitrants. C’est ainsi que Tibaar, après avoir promis à Sana de lui ramener des zébus, est tombé dans le piège de l’armée avec ses compagnons.

Johary Ravaloson utilise un style soutenu pour nous relater le périple de Tibaar. Des flashbacks sont régulièrement utilisés pour permettre de comprendre l’histoire, accompagnés d’un style d’écriture poignant et des métaphores vivantes qui peignent des images inoubliables dans la tête du lecteur.

« Mais le passage à la télévision longuement ressassé par les gens de La Source leur laissait le goût amer de la découverte d’un état auparavant insoupçonné qui, semblait-il, reflétait leur quotidien. La solidarité manifestée massivement par les gens de l’extérieur le confirmait. Vus alors comme misérables, ils se sentaient misérables. »

C’est la première fois que je lis un récit sur la vie à Madagascar et je n’ai pas été déçu. Le choc culturel était énorme, car il y avait de nombreuses pratiques que je n’arrivais pas à cerner, notamment l’importance que les malgaches accordent aux zébus. Au fur et à mesure que l’histoire se déroulait, je me suis rendu compte que ce qu’ils vivent n’est pas différent de nos vies dans mon pays. En effet, au-delà des pratiques spécifiques aux malgaches, les personnages de Johary Ravaloson se cherchent une place dans le monde, tiraillés entre la nouvelle vie apportée par le colon et les pratiques ancestrales. Ils nous parlent de la corruption de l’administration postcoloniale, de la résistance de la tradition face à la perversion que la « modernité » amène trop souvent avec elle, et enfin de l’espoir de pouvoir un jour revêtir fièrement son identité. Le narrateur étant omniscient, le lecteur passe plus de temps dans la tête des personnages. On apprend à cerner les mécanismes régissant leurs prises de décision. On peut ainsi dire que c’est un roman psychologique.

J’ai dû être patient avec le roman de Ravaloson au début parce que le premier tiers du livre décrit une chasse à l’homme dont on ne comprend pas vraiment le sens. Il faut donc s’y accrocher. Je suis content d’avoir découvert Madagascar à travers Vol à vif. Certains passages sur la spiritualité sont assez effrayants parce que le narrateur nous fait vivre des rituels dans les détails. En somme, Johary Ravaloson nous fait découvrir son pays à travers les motivations, les peurs et les désirs inavoués de ses personnages et c’est un régal.

Par Noel Zalla

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