Je ne saurai commencer cet article sans, et ce bien entendu avec beaucoup de plaisir, me plier à l’obligation d’adresser à chacun d’entre vous mes vœux les meilleurs pour l’année nouvelle. Je me dois également de vous remercier tant pour votre fidélité que pour l’intérêt toujours croissant que vous accordez à mes publications et ce faisant à notre plateforme.  Puisse-t-elle, cette année 2016, vous mener en bonne santé à son terme et que vos projets y trouver leurs réalisations. De notre côté, nous nous évertuerons à rendre cet espace des plus informatifs sur ce que l’Afrique fait en matière de littérature et de culture. Notre ambition est de voir un espace encore plus interactif sur lequel vos avis viendront élargir les perceptions de vue et ainsi contribuer à diversifier les grilles de lecture.

Pour la première de cette année, je vais pour la première fois oser le pari de vous emmener, mieux, de nous embarquer dans un univers littéraire très peu exploré en Afrique, à tout le moins ne faisant encore pas l’objet d’une large diffusion. Il s’agit du roman policier qui, dans sa terminologie a évolué vers ce qui est aujourd’hui communément appelé le polar. La popularité du genre est incontestable, son succès indéniable : un livre sur quatre acheté en librairie de nos jours est un polar. Bon devant un tel succès, nous lecteurs du Sud, pouvons naturellement interroger la contribution et la place de notre continent dans ces records de vente. Je l’admets, le lecteur lambda n’est pas naturellement enclin à penser à des auteurs africains lorsqu’il veut se procurer un bon polar. Ce réflexe conditionné qui veuille que le Polar ne soit que l’apanage des auteurs occidentaux n’est, à y regarder de plus près, pas le fidèle reflet de la réalité.

Je dois moi aussi confesser que j’ai fait partie de cette pseudo caste élitaire africaine qui a toujours réduit le polar à un vulgaire divertissement, une sorte d’agrément que les Occidentaux nous ont glissé entre les mains, question de nous éloigner de la rhétorique pamphlétaire et vindicative du roman classique africain qui trouve beaucoup de grâce à nos yeux, indubitablement en raison des plumes contestataires, indociles, insoumises voire rebelles qui ont fait pendant des décennies sa notoriété.

Ma confession a également valeur d’acte de contrition car après avoir lu Les voleurs de sexe de l’auteur gabonais Janis Otsiemi, cette grille de lecture, condescendante à souhait à l’égard du roman policier a complètement été battue en brèche. Il faut d’entrée de jeu évacuer une contrevérité : il existe bel et bien un Polar africain. L’écrivain malien, Moussa Konaté, disparu prématurément à l’âge de 62 ans en novembre 2014 en est un des dignes porte-étendards (Meurtre à Tombouctou, de Moussa Konaté, Métailié. Du même auteur : la Malédiction du Lamantin, Fayard noir).  Moussa Konaté nous embarque dans le récit d’une enquête de police destinée à démêler les écheveaux d’un crime, mais au-delà du récit de l’élucidation, tout le talent de l’auteur repose sur sa capacité à faire de l’enquête un prétexte pour mettre en perspective au fil du dénouement le choc entre tradition et modernité, la fine description d’une société attachée à la souveraineté de ses codes menacées dans son territoire par un terrorisme écornant sérieusement sa renommée. On peut également citer dans le même registre, Agence Black Bafoussa du congolais Achille Ngoye publié en 1996 chez Gallimard.  Il convient d’évoquer également Trop de soleil tue l’amour (Julliard, 1999) dans lequel, Mongo Beti rompant avec l’anticonformisme qui a fait le marqueur de sa plume, décide de se lancer dans le roman policier en nous relatant les contours de l’enquête menée par le journaliste politique Zamakwé qui s’est retrouvé un matin avec un cadavre dans son placard.   Mais ne vous y méprenez pas, tout en respectant les codes du roman policier, Mongo Béti est resté fidèle à son antienne : l’importance de la question politique et la remise en question des déterminants sociaux sont traités ici avec une gouaille brillante.

Bon ! il est temps de parler de l’œuvre de Janis Otsiemi.

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Le premier élément qui attirera automatiquement l’attention du lecteur africain quand il aura ce livre entre ses mains, c’est le titre. Ce titre nous renvoie à de folles rumeurs qui ont fait jaser les populations urbaines dans une vingtaine de pays en Afrique de l’ouest et centrale à partir des années 70.  Quelle que soit la date d’apparition de la rumeur, le scénario est resté le même : un homme vient juste d’accoster un autre ou alors l’a simplement effleuré, puis tout à coup ce dernier se plaint de ne plus pouvoir ressentir son sexe qui selon ses dires « s’atrophierait » ou aurait complètement « disparu ». A chaque fois la victime se lance à la poursuite du bourreau qui se voit contraindre sous la pression de la foule en furie de remettre en l’état les bijoux de famille disparus.  A l’évocation de ces faits insolites on en vient à se demander par quelle alchimie l’auteur gabonais parviendra-t-il, certes avec la liberté de la fiction, à fonder son roman sur l’élucidation de cette scabreuse affaire de subtilisation de sexe. Voilà qui a le mérite de nous convaincre d’attaquer le livre.

L’action du roman se décline en trois temps qui correspondent à trois intrigues différentes. L’action débute un samedi et s’achève un lundi, ce qui explique le découpage du roman en chapitres ayant pour titres les jours de la semaine.

Nous sommes à Libreville, un samedi, dans le quartier Akébé II, trois jeunes allant chercher dans la vingtaine, Benito, Tata et Balard qui tuent le temps à flâner dans le quartier sont les témoins d’un accident de la circulation. Chez nous, très souvent dans de telles circonstances on essaie évidemment de porter secours mais on a aussi le regard fouineur guidé par l’appât du gain, peut-être les victimes auraient-elles laissé quelque objet de valeur. C’est le cas pour les trois acolytes, qui outre une mallette d’argent contenant une somme de trois cent mille francs CFA, tombent nez-à-nez sur des clichés hautement compromettants pour le pouvoir en place sur lesquels on voit le jeune président de la république qui vient de succéder à son père, en pleine réunion d’initiation franc-maçonnique. Pour ce qui est de l’argent, il sera vite réparti en trois, c’est l’usage de la trouvaille qui opposera le trio : Tata propose de les vendre par le truchement d’une vieille connaissance journaliste chez un réputé fait-diversier du pays.

Dans le second temps et ce concomitamment au premier, il se raconte que des individus seraient délestés de leur organe viril dans la ville après avoir serré la main d’une personne ou que celle-ci les ait simplement touchés. Selon la rumeur les victimes auraient alors leurs sexes atrophiés. La psychose s’empare de la ville qui plonge dans une sorte de panique.  Le capitaine Pierre Koumba, grand amateur des paris hippiques, accompagné de son collègue Jacque Owoula doivent tirer ce phénomène au clair.

Dans le dernier temps trois délinquants, Khader, Pepito et Poupon échafaudent les derniers réglages du braquage qu’ils projettent. Leur cible, de nationalité chinoise, monsieur Li Chang dirige une entreprise d’exploitation forestière, la China Wood. Ce patron a la réputation d’infliger un traitement inhumain à ses salariés locaux. Tous les mois il se rend à la banque seul et sans escorte, pour y faire des opérations de retraits de fortes sommes d’argent destinées à la paie de son personnel. Les trois compères décident de le prendre en filature avant de le braquer. Ce faisant, ils s’entourent de toutes les précautions d’usage et s’associent des complicités nécessaires jusque dans les rangs de la police qui leur garantiront de tout le soutien logistique nécessaire. Sauf que les choses ne se dérouleront pas comme prévu.

En nous présentant ainsi trois intrigues superposées donnant le sentiment d’un certain enchevêtrement, en tenant le lecteur en haleine sans que ce dernier ne soit à aucun moment désarçonné, Janis Otsiemi fait montre d’un doigté et d’une précision d’orfèvre. Les dialogues sont d’un réalisme troublant avec une contextualisation de la langue, des codes empruntés au langage des bas-fonds de Libreville, des Gabonismes pouvant également être assimilés à des Camerounismes, preuve s’il en est de l’inéluctabilité de l’intégration sous régionale faisant ainsi fi des lourdeurs politico-administratives au niveau des politiques. Une créativité linguistique qui amena un grand quotidien français à dire que l’auteur « faisait des bébés à la langue française ».

« C’est Tata qui avait abordé Nathalie dans la rue un soir et l’avait présentée à Balard. Tata n’avait pas été plus loin que le cours secondaire première année, mais c’était un tchatcheur né quand il s’agissait de verber une fille. Des conquêtes, il en collectionnait comme d’autres, des chaussures de marque. Il avait levé sa première fille à douze ans quand certains malaxaient encore leur bangala avec un morceau de savon dans leur douche devant la photo de Kim Kardashian. Faut dire que la nature l’avait mieux garni que Balard avec son nez camard, son front bombé et sa taille de cocotier qui le faisait souvent passer dans la rue pour un Ouest-africain.
Tata avait appris toutes les ficelles du parfait dragueur à Balard. Et Balard avait suivi les règles à la lettre. À sa première rencontre avec Nathalie dans la rue, il avait réussi à lui arracher son numéro de téléphone. Puis une semaine plus tard, il l’avait invité au restaurant.

C’est Tata qui avait joué les financiers. Et cette nuit encore, c’est Tata qui avait de nouveau mis la main à la poche.
– Tu as tiré combien de coups ? demanda Tata.
– Deux !
Tata partit dans un fou rire. Balard ajouta aussitôt sur un ton rigolard dans le groin de Benito :
– Le premier a été en ton honneur, mon pote. Le second pour moi-même et mes ancêtres. »

Le roman d’Otsiemi décrit le quotidien de la gestion d’une cité africaine avec son cortège de basses artifices destinés à sauver les apparences à toutes les strates de la société : des politiques corrompus et véreux, des journalistes  immoraux, des policiers ripoux, de gangsters, d’escrocs à la petite semaine tous portés par un seul et même idéal, celui de tomber sur la combine qui leur assurera à plus ou moins long terme un éphémère confort.

Janis-Otsiemi

Janis OTSIEMI est né en 1976 à Franceville au Gabon. Il vit et travaille à Libreville. Il a publié plusieurs romans, poèmes et essais au Gabon où il a reçu en 2001 le Prix du Premier Roman gabonais. Plusieurs de ses romans sont disponibles aux Éditions Jigal Polar, La Vie est un Sale Boulot, Le Chasseur de Lucioles, African Tabloïd ou La Bouche qui Mange ne Parle pas.

J’ai commencé ce papier en vous parlant de mes appréhensions sur la force romanesque du polar, en évoquant l’expression de mes doutes sur la crédibilité de sa contribution à la traditionnelle fonction dénonciatrice des tares qui minent nos sociétés qu’on attribue à généralement à nos plumes du Sud. En concluant ce texte j’ai le sentiment que Janis Otsiemi nous a fait la démonstration de toute la finesse avec laquelle le polar tout en conservant sa fonction divertissante peut également s’arroger un rôle critique, dénonciateur et pamphlétaire à souhait à même de faire rougir un inconditionnel du roman classique africain. Une raison, et certainement pas la moindre de découvrir l’auteur gabonais et de lire ce beau polar.

Je vous souhaite une agréable lecture !

 

Par Eric Tchuitio Tanké

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