Après La maison sans fin publié en 2010, le jeune auteur camerounais Njiké Nouemsi nous revient avec un nouveau délice à déguster sans modération. Sans filet ni parachute, recueil de six nouvelles, est une des dernières parutions de la maison d’édition Ifrikiya publiée dans la collection SANAGA en 2016 à Yaoundé. Njiké Nouemsi fait partie de ces auteurs africains de la diaspora qui depuis peu choisissent de faire confiance aux éditeurs locaux pour rendre public leurs œuvres. Il poursuit des études doctorales de littératures et cinémas francophones à l’université de Toronto au Canada. Dans sa composition de 105 pages, l’auteur balade son lecteur au milieu de thématiques diverses; d’un langage fluide et insolite ayant pour point d’encrage la recherche du bonheur.

La première nouvelle intitulée A moins un est l’histoire d’un jeune camerounais cultivé et fougueux qui après l’obtention de son baccalauréat se lance dans une quête désespérée du bonheur. Cette quête du mieux-être le mènera à l’embouchure du «Paris à tout prix». Il est alors intéressant de voir les différents changements qui vont s’opérer au niveau des croyances et idéologies du jeune Mboudjeka qui aura le malheur ou le bonheur d’être camerounais.

La deuxième nouvelle intitulée Les péchés des autres plonge le lecteur dans une réflexion sur l’injustice faite à la jeunesse, qui en temps de trouble ou de guerre sans l’avoir voulu, devient le bras armé des acteurs d’une guerre qui n’est pas la sienne. Il y est peint une société où la jeunesse très souvent se retrouve à porter les péchés commis par d’autres. Il y est aussi décrit un monde qui s’effondre, des jeunes qui dans la mort seule trouvent une raison de vivre.

Dans la troisième nouvelle Toutes choses étant égales par ailleurs…l’auteur fait correspondre deux femmes n’ayant apparemment rien en commun, l’une vivant au Cameroun et l’autre aux États-Unis. Ngo Noubissi et Jessica Smith racontent comment elles ont été persécutées et poussées au crime. Deux mondes, deux femmes unies par la mort, un seul destin. Dans cette impasse sombre, un appel à la révolte, un cri d’espoir est lancé.

La quatrième nouvelle intitulée Mémoires d’un arracheur d’herbes, parle des souvenirs d’un homme qui s’adresse à son feu papa, soldat. Il raconte comment suite à l’assassinat de ce dernier il a dû traverser des épreuves auxquelles il n’était pas préparé. Il est aujourd’hui un arracheur d’herbe mais son bonheur est à nouveau touché : son meilleur ami a disparu. Une fois de plus l’histoire se répète. De nouvelles herbes sont nées et ont à leur tête Fotso, son ami. Dans cette mésaventure, hypocrisie, amitié, et trahison se côtoient. Pour cela tous les arracheurs d’herbe appellent à la prudence dans les relations humaines.

La cinquième intitulée Les ways fort, est une spécialité que nous livre le chef. Il y donne une part belle au “camfranglais”, la langue urbaine du Cameroun qui résulte d’un mélange de français, d’anglais et de pidgin. L’auteur, par l’appropriation du langage de ses personnages en majorité jeunes, présente l’impasse dans laquelle se trouve non seulement la jeunesse camerounaise mais celle de l’Afrique en général. Ce «parler jeune» constitue du point de vue de l’auteur l’avenir de son pays, le Cameroun. Langue qui d’après lui traduirait mieux les réalités locales.

L’auteur termine avec Sans filet ni parachute, cette nouvelle s’ouvre sur une scène de ménage entre un homme et sa femme au sujet du patron de cette dernière qui est un éternel insatisfait du travail qu’elle fournit. Cette dispute en fin de compte débouche sur un combat homme contre femme qui se confond tantôt à une déclaration d’amour, tantôt à une discussion historique et philosophique. Ainsi entre sexisme et racisme, l’auteur fait allusion à la quête identitaire dans laquelle se trouve l’Africain d’aujourd’hui qui désire dire son amour de l’Afrique et clamer sa négritude.

Sur le plan spatio-temporel, les nouvelles sont le reflet de la société camerounaise d’aujourd’hui qui ne rêve que de

«partir, partir à tout prix. Moscou, Paris, Montréal, New York pourquoi pas Marly-Gomont? En vérité en vérité le point de chute n’avait pas de réelle importance du moment qu’il se trouvait en Occident» (p14).

L’auteur invite le lecteur dans un monde obscur qui inspire l’effroi, la honte, la pitié mais paradoxalement l’endurance, l’espoir, la rébellion.

Le bonheur que certains miroiteront au travers de l’immigration, de l’enfantement, ou de l’exil, d’autres le verront au travers de la mort. Tout ceci dans le but de se libérer de l’injustice sociale, de la misère tant morale que matérielle.

« Si tu avais pris le temps de réfléchir à la question, tu accepterais ton sort avec flegme…Dieu a un plan pour chacun de nous » (p102).

Le destin de chacun, seul Dieu le tient entre ses mains. C’est sur cette sagesse que s’achemine cette quête du bonheur.

Dans le recueil Sans filet ni parachute, en se proposant «de faire parler des émotions qui sont bien souvent tues» (quatrième de couverture), Njiké Nouemsi refuse de verser dans le trop plein d’optimisme ou de pessimisme.

« Je le réalise enfin. Avoir le courage de poignarder à vingt-six reprises la personne avec laquelle on vient tout juste de faire l’amour a quelque chose de démentiel…Peut-être suis-je double. De quoi est capable l’autre moi, celui sur lequel je n’ai aucune emprise? » (p71)

Partant du postulat selon lequel il y a une corrélation entre la création littéraire et l’environnement, l’auteur choisit la voie de l’ambivalence de l’humain.

C’est une belle aventure qui se termine. Ce livre d’une intrigante couverture s’est révélé riche, non pas gai mais d’une noirceur teintée d’espoir, d’un langage original et percutant, de personnages jeunes, prêts à se battre pour trouver le bonheur qu’ils méritent. Comme le dit un proverbe Bamiléké[1] que j’affectionne bien «Celui qui mange la viande sans en donner à l’enfant mange une racine d’arbre». Je l’ai goûté et apprécié et je le recommande à toute personne désireuse de voir un changement dans sa vie car je me rends compte qu’il suffit d’un simple regard à côté pour mieux apprécier ce que nous avons.

Par Rosine Dayo

[1] Ressortissant des Grassfield à l’Ouest du Cameroun

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