C’est ce 29 avril que la 32e édition du Salon du livre de Genève a fermé ses portes. Pendant cinq jours, près de quatre-vingt-sept mille visiteurs ont apprécié les 3000 animations et activités de ce rendez-vous international du livre qui mettait à l’honneur le canton du Valais situé au sud de la Suisse et connu pour son magnifique paysage montagneux, et la ville de New York. L’Afrique aussi était mise en lumière lors des journées professionnelles organisées en marge du salon, les quatrièmes Assises de l’édition, pendant lesquelles l’accent a été mis sur les politiques publiques du livre en Afrique. Le Salon Africain, espace réservé aux productions africaines, a choisi de célébrer les femmes avec le thème « Ces amazones qui font l’Afrique ».

Les assises du livre en Afrique

L’une des innovations de ce 32e Salon du livre de Genève est la première édition des Assises du livre consacrée à l’édition Africaine. Professionnels et pouvoirs publics du livre en Afrique ont pu ainsi échanger et partager leurs expériences toute la journée du 25 avril avec leurs pairs d’autres pays francophones (Suisse, France, Canada) pendant des ateliers, débats, interventions individuelles et tables rondes. Ces assises ont été marquées par la présence de la présidente du Salon de Genève, Madame Isabelle Falconnier, du Ministre de la Culture et de la Francophonie de la Côte d’Ivoire, Monsieur Maurice Kouakou Bandaman, de la fondatrice du Pavillon Lettres d’Afrique, Madame Aminata Diop Johnson, de la Cheffe de Division Afrique subsaharienne et Francophonie (DASF), Madame l’Ambassadeur Anne Ligon-Moulin et de la Présidente de l’Alliance des éditeurs de l’Afrique centrale, Madame Sylvie Tsame.

Les politiques publiques du livre en Afrique

Au cœur des échanges entre professionnels lors de ces premières assises du livre en Afrique, la question des politiques publiques du livre, les exemples de maisons d’édition à succès, les projets innovants et les défis à relever pour l’avenir. Hacène Mendjoun, Sous-directeur des Bibliothèques et de la promotion de la lecture publique d’Algérie, Nizar Ben Saad, Directeur du livre de Tunisie, Henri N’Koumo et Ibrahima Lô, respectivement Directeurs du livre de la Côte d’Ivoire et du Sénégal représentaient les institutions publiques de leurs pays et ont chacun présenté les actions et initiatives engagées pour soutenir le secteur de l’édition et promouvoir la lecture.

L’une des grandes annonces lors de ces assises vient du Sénégal qui compte presque doubler son budget de soutien à l’édition, passant ainsi de 570 millions à 1 milliard de CFA, malgré l’absence d’une politique du livre sauf dans le domaine du livre scolaire selon Ibrahima Lô. Il faut noter que l’accès au marché du livre scolaire au Sénégal comme dans beaucoup de pays subsahariens reste réservé aux éditeurs étrangers, au grand dam des éditeurs locaux.

Maurice Kouakou Bandaman – Ministre de la Culture et de la Francophonie de la Côte d’Ivoire – ©Afrolivresque

Henri N’Koumo de la Côte d’Ivoire a lancé un appel particulier aux éditeurs ivoiriens pour qu’ils utilisent les nouvelles technologies afin de faciliter l’accès à leurs catalogues, notamment en proposant systématiquement une version numérique pour chaque nouveau livre. Il envisage de proposer une directive qui encouragerait les éditeurs dans ce sens. Sur le même sujet, il a été demandé aux différents représentants des institutions publiques de se pencher sur la problématique du manque d’une législation claire sur le commerce électronique dans certains pays africains, rendant ainsi le développement de ce secteur d’activité, notamment dans les livres, plus compliqué que dans les pays du Nord.

Agnès Gyr-Ukunda, fondatrice des Éditions Bakame, première maison d’édition jeunesse du Rwanda créée en 1995, a présenté un état des lieux sur les politiques publiques du livre au Rwanda qui applique un taux de 0 % sur les livres importés. Toujours dans le but de promouvoir la lecture, le Rwanda célèbre le livre chaque mois de novembre. Malgré une avancée de l’édition locale depuis les années 1995, notamment dans l’édition en Kinyarwanda, la seule langue locale, Agnès Gyr-Ukunda a questionné la domination sans cesse croissante du marché rwandais du livre par les Américains, mettant ainsi en danger les éditions locales déjà assez fragiles.

Cartographie des politiques publiques

Laurence Hugues, Directrice de l’Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants (AIEI), collectif de professionnels créé en 2002 qui réunit plus de 550 maisons d’édition indépendantes présentes dans 52 pays, et Serge Dontchueng Kouam des Presses Universitaires d’Afrique (PUA) ont présenté le 25 avril le bilan à mi-parcours du projet « Politiques publiques du livre en Amérique latine, dans le monde Arabe et en Afrique subsaharienne/Madagascar ».

Les débats ont continué lors de l’atelier sur le même sujet dans la matinée du 27 avril. Ce projet soutenu par la Fondation de France et mené par l’Observatoire de la biblio diversité, groupe créé au sein de l’Alliance, a pour objectifs de collecter (février à décembre 2017), d’analyser (janvier à septembre 2018) et de cartographier (janvier à décembre 2018) les politiques publiques du livre des régions concernées. L’AIEI espère ainsi avec cette étude « Contribuer à la mise en place et à la consolidation de politiques publiques du livre dans les pays en développement ».

Édition du Maghreb, édition bilingue, édition anglophone : des exemples de réussite

De g. à d. : Emma Shercliff, Sulaiman Adebowale, Elisabeth Daldoul et Selma Hellal ©Afrolivresque

Les langues et les traductions resteront toujours parmi les défis majeurs à relever par les éditeurs africains s’ils veulent atteindre un lectorat plus vaste. Jusqu’à présent, le livre africain circule très difficilement entre pays africains. Cela est certes dû au manque d’une véritable industrie du livre, mais aussi à une barrière linguistique importante. On assiste par conséquent à une édition à deux vitesses, selon que l’on soit dans l’Afrique anglophone qui depuis quelques années affiche de grands succès littéraires aussi bien localement qu’à l’international, ou que l’on soit dans l’Afrique francophone, dont la plus grande partie de la production se concentre toujours et malheureusement à Paris, et qui peine à suivre le succès anglophone à l’exception du Maghreb.

Créée en 2006 par la dynamique Bibi Bakare-Yusuf à Abuja, Cassava Republic Press (Elnathan John, Mylo Freeman, Nnedi Okorafor, Chigozie Obiama) est la première maison d’édition à ouvrir un bureau à Londres. Elle était représentée aux Assises par Emma Shercliff qui a annoncé la sortie de leur première traduction en Français dès 2019 et aussi l’ouverture de leur maison aux manuscrits francophones. Cassava Republic Press suit ainsi le chemin déjà emprunté par la maison d’édition indépendante multilingue Amalion (Louis Camara, Mutt-Lon, Kofi Awoonor, Tina Okpara) installée à Dakar, et créée par le nigérian Sulaiman Adebowale. Amalion est spécialisée dans la publication et la diffusion du savoir-faire africain qui propose des pensées alternatives dans les réflexions sur le monde.

Elisabeth Daldoul de la Tunisie a présenté le parcours des Éditions Elyzad qui a mené à de grands succès littéraires tels que L’amas ardent de Yamen Manai (Prix Comar d’Or 2017, Prix des cinq continents de la Francophonie 2017, Grand Prix du Roman Métis 2017, Prix Maghreb de l’ADELF 2017). Selma Hellal quant à elle, présentait les éditions Barzahk d’Algérie connues pour le succès phénoménal de Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud (Prix « Escale littéraire » d’Alger, Prix François-Mauriac 2014, Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2014, sélectionné aux Prix Goncourt et prix Renaudot 2014).

Mutualisation des ressources entre éditeurs

Les professionnels de différents horizons se sont retrouvés dans un atelier le 26 avril pour partager leurs expériences relatives à la mutualisation des ressources entre pairs. Parmi les projets présentés, celui du Collectif de maisons indépendantes créé par Stephan Carrière des Éditions Anne Carrière a été beaucoup discuté. Ce Collectif gère toute la production des livres proposés par les maisons membres, ceci leur permettant de réduire leurs coûts d’investissement et de se concentrer sur le travail purement éditorial. Un catalogue commun est présenté chez les libraires.

Le salon africain 

Pour cette 15e édition du salon africain, Pascal Kramer et Boniface Mongo Mboussa, programmateurs de l’espace, ont choisi de mettre à l’honneur les femmes avec le thème « Ces amazones qui font l’Afrique ». Les femmes et les hommes de lettres se sont donc retrouvés sous le baobab pour parler non seulement de différentes femmes qui les ont marqués ou ont marqué le continent, mais aussi des sujets qui les interpellent personnellement ou de ceux qui concernent l’Histoire, le présent et le futur de l’Afrique.

Le public jeune a pu voyager à travers l’Afrique grâce aux séances de contes d’Adèle Caby-Lyviannah et aux palabres de Florent Couao-Zotti avec son livre Lance-pierres de Porto-Novo. Les étudiants genevois n’ont pas été oubliés et ont échangé avec Boubacar Boris Diop autour de ses ouvrages Murambi, le livre des ossements et Bàmmeelu Kocc Barma.

L’un des temps forts du salon africain a été la rencontre « Femmes puissantes » avec Aminata Sow Fall, Véronique Tadjo, Ken Bugul et Denise Epote qui ont partagé leurs expériences professionnelles en tant que femmes, leur vision du monde et les différents regards que le monde pose sur les femmes.

Le cinéma était aussi présent d’une certaine manière au salon africain avec Valérie Cadignan qui, en se penchant sur le documentaire « I am not your negro » de Raoul Peck, a exploré les obsessions de l’écrivain afro-américain James Baldwin. Les écrivains Max Lobe et Théo Ananissoh quant à eux, ont présenté leurs romans respectifs, Loin de Douala et Delikatessen, qui partagent en commun une écriture au style cinématographique, un récit abordé comme l’œil d’une caméra.

Wilfried N’Sondé lauréat du Prix Kourouma

Cette année, le Prix Kourouma a été décerné Wilfried N’Sondé pour son roman Un océan, deux mers, trois continents publié chez Actes Sud; la remise du prix a été marquée par la présence de Sophie Kourouma, fille d’Ahmadou Kourouma. Wilfried N’Sondé succède à Max Lobe qui l’avait remporté avec Confidences (2016, Zoé)

Le Prix Ahmadou Kourouma créé par Jacques Chevrier, professeur émérite à la Sorbonne, Jean-Louis Gouraud, ancien directeur de Jeune Afrique, et Pierre-Marcel Favre, président du Salon international du livre et de la presse de Genève prime un ouvrage, essai ou fiction consacré à l’Afrique noire et dont l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans le droit-fil de l’héritage légué par le romancier ivoirien. Il est parrainé par Direction du développement et de la coopération.

Étaient également présents Marc-Alexandre Oho-Bambe, Jean-Luc Raharimanana, Christine LeQuellec, Jehanne Denogent, Paulin Assem, Simon Mbumbo, Charline Effah, Hélène d’Almeida, Catherine Vidrovitch, Sylvia Serbin et Adrien Folly-Notsron.

La fête du livre a été belle à Genève et l’expérience des assises du livre en Afrique a été accueillie avec un grand enthousiasme de la part des participants qui souhaitent renouveler ces rencontres. Le salon africain qui ne désemplissait pas a tenu ses promesses. Nous vous donnons donc rendez-vous au 33e salon de livre et de la presse de Genève qui se déroulera du 1er au 5 mai 2019.

Par Acèle Nadale

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