Afrolivresque est allé à la rencontre d’ORUNO D. LARA, universitaire Guadeloupéen, spécialiste de l’Histoire des Caraïbes et de l’Afrique, enseignant-chercheur doté d’une formation universitaire de base scientifique et littéraire, docteur ès-Lettres et Sciences humaines (Histoire Moderne et Contemporaine). Il a fait des études universitaires de mathématiques et de physique théorique qui lui permettent d’apprécier les travaux de recherche portant sur l’anthropologie physique des différents Homo qui viennent du continent africain, le berceau de l’humanité.

rue en Guadeloupe Oruno D. Lara

Rue en Guadeloupe à Baie-Mahault qui porte le nom de M. LARA (crédit photo ORUNO D. LARA)

ORUNO D. LARA, fervent défenseur de l’esprit critique dans le traitement de l’histoire, nous livrera une partie des résultats de ses recherches exclusivement sur Afrolivresque dans une série d’articles, dans le cadre de la célébration du Black History Month. C’est un homme plein de sagesse et de connaissance, et dont les travaux remarquables méritent d’être lus, qui s’est ouvert à notre directrice de publication. Dans cet article, il nous parle de lui, de son amour viscéral pour l’Afrique et de son combat pour une meilleure compréhension, une meilleure transmission, et une approche plus critique de l’Histoire de l’Afrique et des Caraïbes.


 

Oruno D. Lara

ORUNO D. LARA

Spécialiste des Caraïbes, j’ai dû étendre le champ de mes investigations à l’Histoire de l’Afrique, car comprendre les Caraïbes implique la connaissance de l’Afrique. Pour étudier et comprendre l’Histoire de l’Afrique, je n’ai pas voulu me contenter de suivre des cours à la Sorbonne et me proclamer « Africaniste » comme tous ceux qui en France, ont suivi ce parcours universitaire. J’ai préféré partir sur le terrain et me mettre à l’écoute des Africains : ce sont eux les spécialistes, les griots, les initiés supérieurs, qui m’ont appris les fondements de l’Histoire de l’Afrique résistante. Je suis donc devenu un historien spécialiste des Caraïbes et de l’Afrique ; une Afrique qui a mis au point depuis plus de 5.000 ans des techniques secrètes de résistance. Ce qui explique qu’aujourd’hui, malgré les années, les décennies voire les siècles d’agression, de conquêtes, de guerres économiques et sociales, le vieux continent soit toujours debout, avec son énergie formidable et ses forces vitales, ses richesses culturelles et sa détermination inébranlable d’exister et de résister.

Comment ne pas être ébloui par cette primauté du vieux continent, le seul d’ailleurs qui peut porter ce titre de Vieux Continent, avec une très vieille histoire qui s’étend sur près de dix à douze millions d’années avant l’arrivée de l’Homo sapiens sapiens vieux de 250.000 ans ? Tous les autres ne sont que des Nouveaux continents y compris : Asie, Europe, Amérique et Pacifique. L’Europe en 1492 nomme Nouveau Monde, un continent que les Européens ignoraient. Mais les Caraïbes-Amériques, « découvertes » par Christophe COLOMB, ne doivent pas être considérées de cette manière relative, et figurent comme continent peuplé, comme l’Europe, de migrants venus eux aussi d’Afrique, après avoir traversé l’Asie, les mers et les Océans. Bannissons donc ce concept de Nouveau Monde qui devrait s’appliquer également à l’Europe, car répétons-le : il n’y a qu’un seul Vieux Monde, c’est l’Afrique.

J’ai été enthousiasmé en découvrant les diverses modalités de la résistance africaine qui remontent aux époques fortunées des transformations climatiques en Afrique. L’existence de mers, de rivières au Sahara, bien avant les avancées du désert, la formation ancienne de la culture des masques, des systèmes de résistance à travers l’édification des confréries secrètes qui constituent les seuls substrats de ce qu’il faut bien nommer l’État africain avec ses multiples appareils sur tout l’espace continental.

Je ne m’étendrai pas sur ce thème peu connu mais qui me paraît d’une importance capitale pour comprendre l’Afrique et saisir les racines profondes de sa civilisation rayonnante, la plus vieille du monde. Seuls vous le savez, les initiés supérieurs ont la possibilité d’évoquer et d’expliquer cette Afrique profonde qui s’est développée depuis des millénaires en inventant ses instruments de résistance. Au point qu’aujourd’hui, les étrangers continuent d’ignorer l’Afrique, tout en croyant la connaître. Il suffit d’entendre pérorer sur l’Histoire certains occidentaux de haut niveau pour apprécier leur méconnaissance de l’Afrique.

MON SÉJOUR AU CAMEROUN

J’ai travaillé au Cameroun après y avoir passé deux années au lycée Leclerc de Yaoundé (Bac I et II, série Mathématiques). Enseignant-chercheur docteur en Histoire à l’université du Cameroun, j’ai habité la capitale, quartier de Tsinga où est né mon fils XANGOMOSSEY. 

Ce prénom se décompose de la manière suivante : XANGO, le dieu Yoruba passé aux Caraïbes et au Brésil + MOSSEY qui signifie en langue Douala, engendré par. D’où, par exemple l’équation suivante :

RE + MS = RAMSÈS= engendré par le dieu RE.

Etre Africain est un honneur qu’il ne m’appartient pas de revendiquer. Pour des raisons évidentes : être Africain, être né en Afrique, appartenir à un village, à une famille, à une lignée déterminée, voire noble et être membre de certaines confréries secrètes, c’est pour moi une impossibilité.

Les sociétés africaines sont en profondeur des sociétés aristocratiques. Ce qui explique qu’il existe des catégories d’Africains qui apprennent la tradition orale et qui possèdent des connaissances théoriques et pratiques découlant des différents niveaux de l’initiation. Au sommet se situent les Grands Initiés Supérieurs (G.I.S.) qui correspondent en quelque sorte aux docteurs d’État ès-Sciences humaines et sociales de nos universités.

J’ai eu la chance d’avoir été distingué par plusieurs de ces G.I.S. qui ont fait appel à moi, voulant formuler leurs connaissances initiatiques. Soucieux de la menace que constitue le décès de ces vieux savants africains qui partent en se taisant, sans rien dire de leur richesse traditionnelle (ceux dont on dit que leur mort correspond à des bibliothèques qui brûlent), les autorités initiatiques ont décidé d’octroyer des dérogations à certains de leurs pairs.

Certains de ces G.I.S. – ils sont très peu nombreux – ont pu dans certains cas extrêmes s’inscrire et soutenir des thèses de doctorat dans des universités. D’autres ont choisi avant le grand départ de transmettre leur savoir initiatique à des spécialistes non prévus par les Anciens (G.I.S.). C’est ainsi que l’un d’eux m’a choisi de préférence à ses héritiers potentiels pour me transmettre son précieux viatique occulte. Je crois le temps venu de révéler cette rencontre qui s’est effectuée au Cameroun, au moment où je travaillais comme enseignant au département d’Histoire de l’Université de Yaoundé.

A la demande d’un chef de village du pays Bassa, en effet, un vieux Mbombock qui souhaitait me rencontrer, je me suis rendu chez lui avec mon épouse. Pendant plus d’un mois j’ai résidé et recueilli le témoignage de cet initié supérieur qui avait reçu de ses pairs l’autorisation de me parler. Ce Mbombock très âgé ne voulait pas partir sans transmettre un patrimoine culturel important, et sans descendants fiables, il m’a choisi, après m’avoir fait suivre à l’université pour me connaître. J’ai ainsi appris qu’il existait à cette époque une université disons de la « brousse » contrôlée par les initiés supérieurs.

C’est ainsi que moi-même j’ai été initié sur le terrain Bassa. Cette transmission occulte a suscité bien des jalousies et j’ai dû fuir les dénonciations et les mouchards pour quitter le Cameroun présidé à l’époque par Ahmadou AHIDJO.

Parmi mes étudiants en licence (Département d’Histoire), figuraient des jeunes originaires du pays Bassa, en particulier une jeune femme, KINDAK (La Préférée en Bassa) très douée pour la Recherche, qui est devenue une amie de mon épouse, elle-même anthropologue et historienne originaire de la Guadeloupe. Kindak a été la marraine de mon fils Xangomossey et elle est devenue après mon départ du Cameroun la représentante du CERCAM (Centre de Recherches Caraïbes-Amériques) après la création de cet organisme en 1982. C’est avec l’aide de mes étudiants Bassa que j’ai pu enquêter et visiter le territoire de la guerre ayant opposé l’UPC et son chef Ruben UM NYOBE aux troupes françaises qui l’ont tué en 1958.

J’ai passé six ans en Afrique, à vivre au Cameroun, à me rendre dans plusieurs autres pays du continent, à fréquenter des personnalités, en particulier des initiés supérieurs qui m’ont appris les bases fondamentales de la culture africaine. Je devais effectuer cette recherche pour tenter de comprendre par exemple les fameux Quilombos du Brésil, les palenques et cumbes des Caraïbes Occidentales. Impossible de comprendre leur existence, leur évolution, les questions internes de « pouvoir africain » sans connaître la réalité du pouvoir en Afrique aux XVIe et XVIIe siècles.

Afrique et Caraïbes me semblent donc indissociables dans l’Histoire à partir de l’arrivée de COLOMB en octobre 1492 dans le champ d’îles des Bahamas. Entre le XVIe et le XIXe siècle, c’est-à-dire durant l’époque de la traite négrière; l’arrivée de millions de captifs africains témoigne des liaisons multiples entre Afrique et Caraïbes !

C’est une évidence incontournable.

ORUNO D. LARA

Propos recueillis par Acèle Nadale

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