SAISON 3 : Deux marabouts, un pasteur.

 ÉPISODE IX: Les bons, la brute et les parents

*****

« …Et L’homme se saisit de son arc et de ses flèches et  s’en alla dans la forêt.

Pas pour y chasser. Il n’avait plus faim.

Pas pour y construire. Cela était vain.

L’homme sentait la rage,

Car il avait cessé d’aimer.

L’homme sentait la peine,

Car il avait le cœur brisé.

L’homme sentait la haine,

Car désormais, il ne pensait à rien d’autre qu’à se venger… »

 

La cadence de sa respiration était telle que sa chemise, que la transpiration collait pourtant à sa peau, semblait vouloir s’envoler dans les airs. Il ne l’avait pas changée lors de son court passage chez lui. Martine l’attendait. Elle n’avait rien dit et semblait simplement étonnée de le voir arriver en fin d’après-midi, alors qu’il était supposé être à Yaoundé depuis le début de la matinée. Elle ignorait qu’il avait tourné en rond dans la ville, terrifié à l’idée de rentrer chez lui et de lui faire face. De devoir lui expliquer ses intentions. Il fuyait cette maison lugubre où tout lui rappelait son fils.

À son arrivée, il avait couru dans leur chambre à coucher et en était ressorti avec un sac de sport vide. Muette, elle l’avait suivi dans la cuisine exigüe et le regardait y fourrer une série d’instruments qui n’avaient en commun que leur faculté à dépecer, à attacher, à tordre. À tuer.

Cela faisait deux semaines qu’elle ne l’avait pas vu. Il n’avait pas quitté la tombe de son enfant au village un seul instant, ne s’en éloignant que pour sa toilette journalière. Lorsqu’après plusieurs tentatives d’appel il décrochait enfin son téléphone, c’était pour se contenter de donner des réponses monosyllabiques. Elle savait qu’elle parlait à un mort. Au fantôme de son époux, disparu le même jour que Marcel. Elle parlait à une ombre, à l’écho de l’être qu’il avait été, cet homme impressionnant de taille et de poigne, et dont l’attitude martiale et le crâne nu lui rappelaient un soldat de la légion étrangère. Cet homme avec qui elle avait bâti cette vie jadis paisible mais pourtant pas toujours de tout repos. Cet homme, son amant, son meilleur ami, le père de son fils, son conjoint, était remonté dans son Pick-up Hilux et en était redescendu aussitôt, le temps de lui appliquer un baiser sur le front. Sur la table de la salle à manger, il avait laissé un sachet en plastique blanc rempli de tranches de Mokka de la boulangerie Acropole.

Il démarra en trombe. Une vieille Volkswagen grise de type Golf, garée en face de leur domicile en fit autant et se lança à ses trousses. Martine, alertée, composa le numéro de son homme qui ne décrocha pas. Elle avait compris. Son intuition lui disait qu’elle ne le reverrait plus vivant.

 

***

La veille.

La pluie battait les sols. Le vent fouettait les arbres. Les rigoles cédaient sous la pression des masses d’eaux, les abandonnant au macadam clairsemé de Mokolo Élobi. Le ronflement du groupe électrogène qui alimentait l’église réveillée de Jean Marie Mbengue peinait à couvrir le fracas des gouttes qui venaient mourir sur les tôles martyrisées. Le son des cantiques religieux chantés à gorge déployée par les adeptes en extase avait, lui, moins de mal à le faire. Le quartier était plongé dans le noir. Les transformateurs du poste électrique voisin avaient rendu l’âme. Une fois de plus.

« C’est lui ? »

La patience des policiers avait payé. L’ombre de Philémon Onguéné se faufilait sous la pluie, enjambant des torrents d’eau, rasant les murs des baraques avoisinantes jusqu’à ce qu’il atteigne enfin la terrasse du lieu de culte. Une porte s’entrouvrit alors et un homme en soutane blanche en sortit. Puis, les deux silhouettes disparurent un moment du champ de vision du commissaire et de l’inspecteur.

« Ce doit être l’abbé de l’église, murmura Joseph Atangana.

— Je crois aussi. C’était une bonne idée d’être revenu faire le guet. On a de la chance que ce gars repasse par ici, juste après avoir tué le pousseur.

— Les Zambou, Ndjomo et Onguéné ont un point commun : c’est cette église. Et je pense que maintenant et en tenant compte de ce que la sacristaine t’a raconté en fin d’après-midi sur l’amitié entre Onguéné et l’abbé, nous pouvons conclure sans crainte que c’est sûrement ce dernier qui est le lien conducteur.

— Oui, mais pourquoi tuer Ndjomo ?

— Peut-être parce qu’il en savait trop? C’est lui qui a rapporté aux Zambou qui était le meurtrier de leur fils. Peut-être ont-ils voulu brouiller les pistes après avoir appris que nous étions au courant? », avança le commissaire.

Il prit une longue inspiration avant de continuer:

« Une chose est certaine ; Onguéné semble bien pressé de venir rendre compte…

— On fait quoi alors ? On les interpelle ?

— Non. Nous n’avons rien dans la main contre l’abbé. Le mieux serait de les prendre sur les faits. Je pense qu’on doit d’abord filer ces deux-là. L’assassinat de Ndjomo ce soir était une erreur et le fait que tu saches désormais qui est l’assassin risque de les obliger à précipiter leurs plans, quels qu’ils soient.»

Pascal Étoundi acquiesça, tira les manches retroussées de sa chemise vers le bas et se recroquevilla pour se réchauffer.

Les prochaines heures allaient être longues.

 

  ***

 

Le cadavre d’un rat de la taille d’un chihuahua gisait dans la rigole en face du bar « Balafon » du quartier Odza, les intestins au vent. Autour de lui, ses compagnons de combat célébraient son sacrifice héroïque face au chat de la concession de Samantha Mandeng en se régalant de graines de riz qu’un revendeur avait laissé tomber plus tôt dans la journée. Il fallait avoir des talents d’alpiniste pour atteindre la maison de la jeune femme. En effet, elle était située en contrebas d’une ruelle boueuse, non éclairée et semée de trous profonds comme des puits de pétrole irakiens. Les plans d’urbanisme étant utilisés au Cameroun pour pallier à la pénurie grandissante de papier toilette, les voisins, qui ne craignaient aucune conséquence de la part des autorités, ne respectaient pas les servitudes, et construisaient où bon leur semblait, rendant ainsi quasiment impossible l’accès en voiture à la grande majorité des habitations du quartier.

À 19h, il faisait déjà très sombre et ce n’est qu’à l’aide d’une torche électrique de fabrication chinoise que Gaston Zambou et Philémon Onguéné parvenaient à se frayer leur chemin dans ce dédale de ruelles et de murs inachevés. Enfin, devant eux se dressait la demeure de Samantha Mandeng, une bâtisse de parpaings en ciment qu’un architecte prétentieux avait souhaité élever au rang de Taj Mahal d’Odza. Le budget un peu trop serré de son projet avait tiré un trait définitif sur ses idées audacieuses, laissant le bâtiment inachevé.

Les deux hommes entendaient des voix à l’intérieur et Gaston reconnu instantanément celle d’Alain Tonyé, ferme et profonde. Ils se rapprochèrent d’une des fenêtres et collèrent leurs oreilles aux battants en bois. Samantha riait fort des blagues de mauvais goût du directeur. Entre les fissures, Gaston pouvait mieux les distinguer, assis tous deux à la table à manger de la jeune femme. Elle était revêtue d’une robe de nuit noire en dentelle qui peinait à retenir une lourde poitrine et, de ce que Zambou pouvait en voir depuis son centre d’observation, un fessier à faire pâlir d’envie Serena Williams. Elle était maquillée outrageusement et les faux-cils de ses yeux battaient à une fréquence très régulière, probablement de fatigue.

Un bref hochement de tête et Philémon Onguéné comprit : Zambou venait de lui intimer l’ordre d’entrer. Sans hésiter, d’un puissant coup de pied, le criminel fracassa la porte d’entrée de la maison et se précipita dans le petit salon. Dans le même mouvement, il avait sorti de sa chemise son long couteau au manche rafistolé dont la lame reluisait dans la lumière pâle d’une réglette.

Stupéfié, Alain Tonyé était tombé de sa chaise pendant que Samantha Mandeng avait plongé instinctivement sous la table en retenant tant bien que mal un cri de panique. Onguéné l’ignora complètement et se saisit de Tonyé au sol qu’il tenait maintenant en joue avec son arme blanche.

« Tu bouges, tu meurs. »

Le directeur n’avait pas l’intention de bouger.

Gaston Zambou pénétra à son tour d’un pas lent dans le salon. Il dû se baisser pour ne pas cogner sa tête rasée contre la porte d’entrée trop basse. Son regard était vide et son expression indéfinie. Un peu comme si tout cela ne le concernait pas. Alain Tonyé avait perdu de sa superbe, arborait un regard de supplication, transpirait à grosses gouttes et semblait au bord des larmes. Zambou le dévisagea un instant sans rien dire, puis, se tournant vers Philémon Onguéné, il lança froidement :

« On l’amène. Assure-toi qu’il ne fait pas de bruit. »

 

***

Plusieurs heures plus tôt dans la matinée, boulangerie « Acropole ».

« Réveille-toi. Il se passe quelque chose ! »

Un pick-up Hilux venait de faire irruption dans la cour de la boulangerie. Jean Marie Mbengue et Philémon Onguéné, que les deux policiers avaient filé toute la nuit, se levèrent comme un seul homme des escaliers sur lesquels ils avaient attendu assis depuis une bonne demi- heure. Pascal Étoundi, les yeux encore boursouflés de sommeil, s’étira en baillant pendant que Joseph Atangana poussait un soupir de soulagement. Il commençait à s’inquiéter que cette traque, qui avait déjà duré toute la nuit, ne mène finalement à rien. L’abbé et son acolyte n’avaient pas fermé l’œil et avaient fait la tournée des nombreux bars de Mokolo et ses environs au grand dam des éléments du 21ème. Heureusement, le commissaire et l’inspecteur furent rejoint aux alentours de  minuit par leurs collaborateurs Mbarga et Mboudou, qui les avaient relayés une partie de la nuit afin qu’ils puissent s’assoupir quelques instants. Mboudou, qui n’était jamais à court d’anecdotes hilarantes sur la jet-set yaoundéenne, avait en outre égayé l’équipe le restant de la soirée en leur racontant des histoires absolument abracadabrantes et farfelues, si bien qu’ils ne ressentaient presque plus la fatigue. Mbarga et lui n’étaient remontés qu’au petit matin dans leur Volkswagen Golf grise, garée à hauteur de la Renault Scenic de leurs supérieurs et attendaient maintenant leurs instructions.

Elles arrivèrent de manière prompte.

«Mr. Mboudou, suivez les trois hommes à l’intérieur de la boulangerie. Je souhaite savoir de quoi ils parlent. Ils ne vous connaissent pas. Soyez néanmoins prudents, ne vous faites pas remarquer ! »

Le grésillement du talkie-walkie s’arrêta. Mboudou réajusta sa chemise et pénétra à la suite des trois individus dans l’édifice. Ils en ressortirent tous quelques instants plus tard, le plus grand, un colosse au crâne rasé, tenant un sachet en plastique blanc dans la main qu’il jeta nonchalamment sur le siège arrière de son Hilux. Mboudou fit mine de se resserrer les lacets pendant que les trois individus achevaient leur entretien. Ils se séparèrent quelques minutes après. Le Hilux fila en direction du marché Mvog-Mbi pendant que Jean-Marie Mbengue et Philémon Onguéné se démenaient à trouver un taxi dans la cohue matinale.

Mboudou accourut vers la Renault Scenic alors que le commissaire Atangana faisait déjà descendre la fenêtre électrique du véhicule. L’officier raconta ce qu’il avait entendu en quelques mots.

Joseph Julio Iglésias Atangana  savait instinctivement ce qu’il y avait à faire.

« Mr. Mboudou, Mr. Mbarga et vous allez suivre Mr. Zambou toute la journée. Ne le perdez pas de vue. Mr. Étoundi et moi-même allons faire de même avec Onguéné et l’abbé. Nous n’interviendrons que lorsque cela sera absolument nécessaire. Compris ?

— Oui chef ! »

Déjà, il courait vers la Golf que Mbarga démarra aussitôt.

Atangana et Étoundi se regardèrent. Il ne fallait pas être devin pour savoir que cette  journée risquait d’être particulièrement longue et éprouvante pour chacun d’entre eux.

Par Félix Oum

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Vendredi Polar Saison 1

À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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