SAISON 3 : Deux marabouts, un pasteur.

 ÉPISODE VIII : Zambou

*****

Trois policiers encastrés dans un sofa en cuir marron, se serrant comme des sardines marocaines, regardant le sol carrelé et les meubles chinés chers mais d’une laideur effroyable. Le commissaire Atangana jouait avec le bracelet de sa montre et ne quittait pas du regard Alain et Claudine Tonyé qui venaient de prendre place sur des chaises en face d’eux. Sur une minuscule table en verre trônait une bouteille de Johnny Walker à peine entamée. Mboudou s’en léchait déjà les babines.

« De quoi vouliez-vous parler à mon épouse? »

Regard limpide, questionnement direct, ton ferme et élevé. Alain Tonyé annonçait la couleur.

« Vous aviez une rencontre avec le ministre disiez-vous ? Lequel ?

— Le mien. Des travaux publics ! », répondit Alain Tonyé, surpris.

Le commissaire Atangana était tout aussi pantois. Aucun de ses collègues ne l’avait informé du fait qu’Alain Tonyé et Gaston Zambou travaillaient dans le même ministère. Il jeta un regard noir à ses collaborateurs qui semblaient vouloir disparaître de honte dans le cuir chaud.

« Ah bon, je ne savais pas…, avoua le policier.

— Il vient d’être promu directeur ! », lança Claudine Tonyé, visiblement très fière.

Son mari bomba le torse comme un paon, puis, se donnant des airs faussement humbles, il compléta :

« Je m’y attendais, vous savez. Lorsqu’on fait du bon travail, ça se sait tout de suite.

— Bien sûr, répondit Joseph Atangana, un sourire en coin, puis, suivant une intuition, il ajouta : Dites-moi, connaissez-vous un certain Gaston Zambou ? »

L’instant qui suivit fut une révélation pour le chef du 21ème. Il avait put saisir un regard furtif mais fort de signification entre les époux. Une chose était claire : oui, ils connaissaient Gaston Zambou. La réponse du directeur confirma son soupçon.

« Hum…Oui…oui, nous travaillons ensemble depuis près de 10 ans…

— Ah, ok…, alors vous êtes de bons amis…»

Joseph Atangana posait ses questions avec le plus grand détachement possible afin de ne pas souligner l’importance qu’il accordait à son interrogatoire.

« Pourquoi ? C’est ce qu’il a dit ? »

L’homme était visiblement inquiet. Le commissaire Atangana décida de relâcher un peu la pression.

« Non, pas du tout. C’était juste pour savoir…

— Ah bon, ok…Il était chef de service comme moi et était pressenti pour le poste de directeur mais c’est moi qu’on a nommé lors du dernier remaniement…Il a perdu son fils. Une triste histoire…

— Oui, j’en ai entendu parler, répondit joseph Atangana hypocritement, c’est évident que l’on ne peut être retenu pour un poste dans ces conditions. »

Alain Tonyé sembla s’offusquer de cette affirmation.

« Oh, non, non, ce n’était pas la raison, même si M. Zambou ne l’accepte pas et qu’il voit des complots partout ! Quand on fait du bon travail, quelqu’un finit toujours par le remarquer. »

Il allait finir par essayer de faire croire aux policiers que c’était à ses nombreuses heures supplémentaires et non au travail assidu de griot que son épouse effectuait auprès des membres des castes gouvernantes qu’il devait son promotion.

Alain Tonyé relança :

« Mais bon, M. le commissaire, vous vouliez plutôt nous parler d’un certain marabout…

— Ah oui, M. Narcisse Tchoumba de Mongo Nâam à Oyomabang. Madame Tonyé, vous y avez été aperçue plusieurs fois avec un inconnu en Mercedes blanche… »

Le visage de l’époux cocufié avait viré au rouge. Ses yeux globuleux semblaient vouloir s’arracher de leurs orbites. Il hurla presque.

« Tu étais là-bas avec lui !!!!! Tu es folle ??!!!!!!! »

La jeune femme se recroquevilla sur elle-même, s’attendant manifestement à une gifle de son conjoint. Le commissaire Atangana, très intéressé, fit mine de vouloir intervenir, si nécessaire. Cette attitude contribua à apaiser la situation d’un cran.

« Monsieur le commissaire, entama Claudine Tonyé, oui, j’y allais souvent. Mais tout le monde fait ça à Yaoundé.

— …Surtout à l’approche des  nominations, hein ? lâcha Mbarga qui semblait se passionner du drame qui se jouait.

— Il n’y a rien d’illégal là-dedans, lui répondit Alain Tonyé qui s’était quelque peu calmé.

— Naturellement pas, ajouta le commissaire. Sauf si, pour permettre à son client d’obtenir un poste, le marabout fasse des choses réprimandables…

— Comme quoi? le directeur avait repris de sa superbe.

— Comme faire assassiner l’enfant d’un potentiel rival ? Dans le milieu, il paraît que ça apporte de la chance et vous, vous avez été promu! De nos jours, les gens sont prêts au pire pour un poste !»

Atangana pensait qu’il était temps de jouer cartes sur table. Il n’avait pas compté avec la réaction furieuse de son vis-à-vis.

« Monsieur, vous nous accusez comme ça ? Sans preuves ? », hurla-t-il en se levant. Puis, ouvrant la porte de la villa, il fit comprendre aux trois policiers qu’il était temps de s’en aller.

« Je vous somme de sortir de chez moi ! J’ai des amis haut placés. Ce genre d’accusations vont vous faire des problèmes.»

Le commissaire Atangana et ses collaborateurs quittèrent la maison et la porte d’entrée claqua derrière eux. À l’intérieur, Claudine Tonyé sanglotait.

Il faisait nuit noire. Beaucoup trop tôt. Mais les bourrasques de vent et l’averse que le tonnerre à l’horizon annonçait y étaient certainement pour quelque chose. À peine installés dans la Renault Scenic, l’arrivée d’un nouveau message les fit sursauter. Joseph Atangana essuya l’écran de son téléphone portable dont la lumière fluorescente illuminait le toit du véhicule comme un arbre de Noël.

L’inspecteur Étoundi était une fois de plus très précis.

« Suis arrivé trop tard. Ndjomo est mort. J’ai été confronté à son assassin, apparemment un ami d’enfance de l’abbé de l’église réveillée. Il m’a échappé mais je pense savoir comment lui mettre la main dessus. Retrouve-moi à Mokolo-Élobi, il y a une messe là-bas depuis 18h00 ! »

 

***

 

1m95, des biceps à perte de vue, un torse oppressé dans une chemise Hermès dont les boutons prêts au sacrifice servaient de dernier rempart contre une déchirure qui paraissait imminente. Le tout tenait sur des cuisses de taureau charolais qui testaient la résistance d’un pantalon jean bleu presque neuf. On pouvait dire ce que l’on voulait de M. Zambou, mais « gringalet » n’était sûrement pas l’adjectif qui lui convenait le mieux.

Les amortisseurs de son Pick-up Toyota Hilux se relâchèrent dans une rumeur de soulagement lorsqu’il consentit enfin à en descendre, libérant ainsi de la pression brutale de ses 100 kilos de muscles contractés le véhicule martyrisé par les kilomètres parcourus depuis son village natal.

L’abbé Mbengué Jean-Marie et Philémon Onguéné ravalèrent leur salive dans un mouvement parfaitement simultané qui aurait fait pâlir d’envie les meilleures équipes féminines de natation synchronisée. Ils transpiraient à grosses gouttes et ce n’était pas de l’effet de la chaleur. Il régnait en effet une température très agréable depuis la fin de l’averse de la veille. À cette heure avancée de la matinée, devant la boulangerie Acropole, seuls quelques sans-abris ronflaient encore dans leurs vêtements crasseux après une nuit passée sous les vérandas couvertes des magasins environnants.

Zambou claqua la porte de son Hilux, dont le tressautement se ressentit encore quelques instants. Il s’avança à pas lents vers les deux hommes qui s’évertuaient tant bien que mal à refréner leur instinct naturel de fuite. Sans s’en rendre compte, ils avaient reculé de plusieurs pas et se trouvaient presque sur le palier de la boulangerie d’où s’échappaient les premières agréables odeurs de pain frais et chaud de la journée.

« Bon…Bonjour… », balbutia l’abbé.

Zambou, dont le crâne rasé reluisait comme une boule de bowling bien cirée, ne lui prêta guère attention et s’engouffra dans la boulangerie. Perplexes mais muets, l’assassin et son acolyte lui emboîtèrent le pas. Déjà l’homme commandait des tranches de gâteaux qu’une jeune dame somnolente retirait au fur et à mesure de sa demande du comptoir vitré. Pendant ce temps, un adolescent tapait sur la caisse enregistreuse.

« Ça fait 800 FCFA !» dit-il enfin, pendant que la serveuse remettait à M. Zambou les différentes variations de tranches de Mokka qu’il avait réclamées dans un sachet en plastique blanc.

Zambou commença son interrogatoire pendant qu’il fouillait son porte-monnaie à la recherche d’un billet de 1.000 FCFA froissé. Mbengué et Onguené s’étaient rapprochés de lui pour mieux l’entendre. Des ventilateurs géants accrochés au plafond et qui tournaient à toute vitesse compliquaient encore plus cet exercice d’écoute.

La voix du colosse était à l’image du personnage, rauque et caverneuse. Mais c’était ce calme menaçant et glaçant qui inquiétait le plus ses interlocuteurs, et ce, même si ses mots semblaient minutieusement choisis et son expression particulièrement soignée.

« Vous vous êtes fait prendre…, jeta-t-il froidement à l’adresse de Philémon Onguéné.

— Non, non Gaston…Vraiment…Je suis sûr qu’il n’a pas eu le temps de voir mon visage ! »

La sueur coulait à flots du crâne dégarni de l’assassin. Il l’épongea avec un mouchoir et regardait dans tous les sens, espérant un sauvetage qui n’arrivait pas.

Impassible, Gaston Zambou rangea ses pièces de monnaie dans sa bourse, remercia la serveuse et le caissier, et ressortit de la boulangerie, toujours flanqué des deux hommes.

À l’extérieur, Yaoundé se réveillait, les élèves, dans des uniformes de toutes les couleurs, couraient derrière des taxis qui n’hésitaient pas à s’arrêter en double file, occasionnant ainsi les premiers embouteillages de la journée. Zambou ouvrit la porte de son Hilux, jeta ses achats sur la banquette arrière puis se retourna à nouveau vers l’abbé et le criminel qui l’avaient suivi au pas de course.

« Cette erreur est impardonnable ! dit-il enfin, sur un ton monotone, comme s’il se parlait à lui-même, ces gens ne sont pas cons. Ils savent qui vous êtes maintenant, ce n’est qu’une question de temps pour qu’ils remontent à nous.

— Que fait-on ? demanda Mbengué Jean-Marie en s’efforçant de se donner un air distant et professionnel, même si la peur le clouait maintenant au sol.

— Je vous ai grassement payé pour que vous me les retrouviez. Maintenant, c’est fait. Je m’en fiche de sa femme. C’est lui que je veux. D’après ce que j’ai entendu dire au ministère, il va tous les soirs chez sa maîtresse à Odza. On va le prendre là-bas. C’est derrière chez « Happy ». C’est un coin reculé, on ne nous verra pas. Onguéné, vous viendrez avec moi. Après, on ira là où vous avez emmené Sebastien Ébongué et je terminerai cette histoire !

— Et moi ? demanda l’abbé.

— Toi, tu fais ce que tu veux. Mais je te conseillerais de prendre de la distance maintenant. Va au village, quitte Yaoundé, je m’en fous ! »

Sur ce, l’homme remonta dans son véhicule et enclencha le moteur qui gronda allégrement. Il abaissa la fenêtre de l’engin et se pencha vers l’extérieur pour s’adresser à Philémon Onguéné.

« Ce soir, 19h à Odza. Ne soyez pas en retard ! »

Il remonta la vitre du véhicule et le manœuvra sur le parking  afin de rejoindre l’axe principal menant au marché de Mvgo-Mbi, passant en trombes devant une Renault Scénic aux vitres fumées, garée depuis belle lurette près de l’entrée de la boulangerie Acropole.

Par Félix Oum

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Vendredi Polar Saison 1

À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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