SAISON 3 : Deux marabouts, un pasteur.

 ÉPISODE VI : Temps de chien

*****

Résister.

Tenir bon contre ce genou qui s’enfonçait dans son dos, martyrisant ses côtes fragiles, traumatisant sa cage thoracique, clouant son corps squelettique contre le sol au ciment clairsemé de sa vieille cabane de planches qui ne méritait pas le titre de « maison ».

Résister à la perte d’espoir, au voile blanc qui se déployait devant ses yeux, à la voix intérieure, tendre mais ferme, qui lui répétait inlassablement d’abandonner. De renoncer. De se reposer. De se reposer enfin.

Il ressentait cette fatigue qui lui parcourait le corps et qui faisait trembler tous ses muscles. Il ressentait ce froid qui se frayait son chemin depuis ses orteils et s’approchait désormais à grande vitesse de son cœur. La lassitude le gagnait maintenant.

Que de combats avait-il dû mener et pourtant, jamais il n’avait baissé les bras. Il ne l’avait pas fait quand les parents de sa fiancée, le sourire moqueur aux lèvres, lui avaient signifié, à lui l’orphelin et pousseur sans avenir, qu’ils ne le laisseraient pas épouser leur fille. La liste pour la dot qui lui avait alors été remise était si longue qu’il lui avait fallu deux années pour en verser la totalité. À peine en avait-il terminé que sa dulcinée était partie dans les bras d’un autre, le laissant seul dans son désarroi et sa misère.  Il n’avait pas abandonné non plus lorsqu’après avoir découvert la dépouille de ce jeune garçon dont il connaissait si bien la mère, il s’était mis à la poursuite effrénée de son assassin, un vieillard qui courait pourtant comme un jeune premier. Il n’avait pas non plus renoncé quand l’homme s’était engouffré dans le premier taxi et s’était évaporé dans un nuage de poussière. Il avait encore couru de nombreuses minutes derrière le véhicule et avait ainsi pu apercevoir le visage de l’assassin qui ne lui était pas inconnu.

Mais aujourd’hui, ce soir dans les ténèbres de sa minuscule chambre désespérément vide, dans la nuit noire de ce mardi à Yaoundé, il sentait qu’il était enfin temps d’arrêter de combattre.  De se libérer du joug dictatorial de cette vie sans pitié qui ne leur avait rien réservé de bon, à sa sœur et lui, depuis leur plus bas âge. Elle s’était réfugiée dans le mysticisme et la folie, passant d’un marabout à l’autre, espérant se purifier de cette malchance tenace qui l’emprisonnait. Lui tentait encore vainement de mener une vie décente dans un monde sans espoir et de combattre son quotidien, ce vieil ennemi mesquin et brutal qui le défiait chaque matin.

Mais c’en était désormais beaucoup trop. Beaucoup trop à porter pour ses frêles épaules. Trop de douleurs, de cicatrices, de combats et de défaites. Trop.

Alors, il arrêta de s’opposer à la pression que la ceinture de Philémon Onguéné exerçait sur sa gorge dénudée, bien qu’il ne comprenait toujours pas pourquoi l’homme qui se devait de traquer et de punir les commanditaires du meurtre du jeune Marcel Zambou s’en prenait désormais à lui, lui sans qui il n’aurait jamais pu les retrouver. Pour la première fois, Fabrice Ndjomo ressentit ce soulagement qui s’approchait de la paix intérieure dont on lui avait si souvent parlé.

Encore quelques instants et il serait définitivement libre. Enfin.

 

***

Insister.

C’était bien là la devise première de l’Inspecteur Pascal Étoundi quelques heures auparavant. Plongé dans les méandres de Mokolo Élobi, aux aguets du moindre bruit, il tambourinait de toutes ses forces depuis de longues minutes contre la porte de « L’église de la résurrection du christ sacrifié », cadenassée de l’intérieur.  Il allait abandonner et rejoindre le commissaire Atangana et ses collaborateurs Mboudou et Mbarga chez Madame Tonyé Claudine au quartier Bastos, lorsqu’il entendit une clé tourner et une lourde chaîne tomber.

Une jeune femme se tenait debout devant lui, les cheveux défaits, les yeux boursouflés de sommeil et une trainée de bave séchée en évidence  sur le menton grassouillet.

« Vous voulez quoi ? La messe c’est à 18h ».

Pascal Étoundi n’en avait rien à faire.

« Je m’appelle Étoundi. Je suis inspecteur de police au 21ème. »

Il aurait pu avoir annoncé à la jeune femme qu’il revenait d’une excursion sur la planète  Mars qu’elle n’aurait montré plus d’émotions. Elle le regardait avec détachement, le visage austère et vexée d’avoir dû interrompre son tête à tête privé avec Morphée. Elle évita néanmoins une réponse irrespectueuse mais continua cependant sur un ton tout aussi désagréable que nonchalant.

« Moi c’est Marlyse, je suis la sacristaine ici. Vous cherchez quelqu’un ? 

— Oui, un de vos fidèles.

— Qui ca ?

— Un jeune pousseur. Fabrice Ndjomo. Ca vous dit quelque chose ?

— Ah oui…Fabrice… »

Et puis plus rien.

La bêtise évidente de cette dame était presque démoralisante. Pascal Étoundi fantasmait de la saisir fermement par les épaules et de la secouer dans tous les sens pour qu’elle se réveille enfin.

« Vous le connaissez oui ou non ?

— Oui, je le connais. Il vient souvent ici.

— Vous savez où je peux le trouver ?

— Il habite Mimboman, à côté du petit marché. C’est une petite maison en planches, juste derrière le bar ” La cacahouète sucrée”. »

Mimboman, c’était presque à l’autre bout de la ville. À cette heure de l’après-midi, en plein rush hour, l’inspecteur aurait besoin d’une bonne trentaine de minutes pour y arriver et ce, seulement s’il réussissait à éviter le plus gros des embouteillages.  En conclusion, il n’y serait pas avant la tombée de la nuit.

Il hésita un instant à repousser sa visite au lendemain mais il avait déjà dû commencer sa journée bien trop tard du fait de cette pluie qui n’arrêtait pas de tomber depuis les deux derniers jours. L’enquête ne devait subir aucun retard, compte tenu de la dangerosité supposée de l’assassin de Pasto et de sa compagne.  Il fallait donc se rendre quand même à Mimboman, ne lui en déplaise ou non.

Il jaugea une dernière fois le ciel chargé et les lourds nuages noirs qui n’auguraient de rien de bon.

Un vrai temps de chien.  

« Bon merci, lança-t-il à la jeune femme qui attendait toujours.

— Vous êtes un ami d’Onguéné ? demanda-t-elle, toujours sans enthousiasme particulier mais toutefois avec une curiosité soudaine .

— Qui ca ?

— Onguéné.

— Je ne le connais pas. Pourquoi ?

— Il a aussi demandé Fabrice tout à l’heure.

— A-ha. Qui est-ce ?

— Un ami à l’abbé. Mais il ne fait pas partie de l’église. Ils ont seulement grandi ensemble et il vient parfois ici.

— À quoi ressemble ce monsieur…

— Onguéné ! compléta Marlyse sur un ton pincé.

— Oui, Onguéné…À quoi ressemble-t-il ?

— Il a votre taille comme ca…Avec la calvitie. Très musclé. »

Elle semblait avoir passé beaucoup de temps à l’observer.

Une longue ride d’inquiétude traversait maintenant le visage soucieux de l’inspecteur Pascal Étoundi. Plusieurs années de métier et le temps passé à côtoyer son ami, le commissaire Atangana, lui avaient appris qu’il n’existait pas de simples coïncidences.

« Tout à l’heure c’était quand ? demanda-t-il.

— Une demi-heure comme ça là… », répondit la jeune femme en s’étirant ostensiblement.

Pascal Étoundi calcula qu’en tenant compte des embouteillages,  le mystérieux personnage devait bien avoir une vingtaine de minutes d’avance sur lui. Il ne savait pas ce qui se tramait mais son instinct lui disait qu’il avait bien intérêt à se hâter.

 

***

Soupirer.

Se faufiler au travers de chemins boueux et de ruelles sombres pour rejoindre la cabane du jeune pousseur, entendre des bruits étouffés à l’intérieur, constater que l’on se doit d’intervenir, espérer que la situation ne tourne au drame, se concentrer pour ne pas faire la moindre erreur. Et jurer.  

«Cela ne pouvait véritablement arriver qu’à moi!» s’exclama intérieurement l’inspecteur Pascal Étoundi en observant la porte en bois pourri de la demeure de Fabrice Ndjomo qui s’entrouvrit lentement. Devant lui, s’étalait la silhouette musculeuse d’un individu correspondant à la description faite de Philemon Onguéné, un large couteau de cuisine à la main et un sourire mesquin qui se gela immédiatement à la vue du policier.

Pendant une fraction de seconde, les deux hommes restèrent  figés, se dévisageant en chiens de faïence et essayant d’anticiper la réaction du vis-à-vis.

Pascal Étoundi hésita encore un instant puis, sans crier gare, se jeta le premier sur le criminel dans un bond de félin, le forçant ainsi à rentrer à nouveau dans la baraque.

Ses pectoraux surdimensionnés heurtèrent Onguéné en premier, la violence du choc le projetant contre la porte d’une des pièces de la bâtisse, qui menaça de céder dans un craquement lugubre. Il s’ensuivit un uppercut “mike-tysonnien” que son adversaire n’avait définitivement pas vu venir. Ce dernier lâcha son couteau qui tomba lourdement sur le sol en ciment dans un bruit métallique. Il lui fallut un instant pour se ressaisir et tâter sa mâchoire en feu afin de s’assurer qu’elle était toujours bien amarrée à son visage. Cette trêve ne fût malheureusement que de très brève durée. Déjà, le policier le couvrait de coups de poings, les uns aussi violents que les autres. Onguéné s’écroula enfin et sembla prendre une posture de renoncement, protégeant avec son bras gauche son crâne dégarni.

L’inspecteur qui trônait désormais au dessus de lui baissa un instant sa défense, croyant le combat terminé.

Mal lui en prit.

Dans sa chute, Onguéné s’était habilement ressaisi du couteau au sol dont la lame scintilla brièvement dans la pénombre de la petite pièce. Avec un « han » d’effort, il le projeta de toutes ses forces vers Pascal qui comprit instantanément qu’il ne lui restait désormais plus qu’un laps de temps pour esquiver un coup mortel.

Ce n’est qu’au moyen d’une roulade spectaculaire qu’il évita le pire. Son grand dorsal heurta brutalement une chaise qui se disloqua sous la violence du choc. Pascal Étoundi resta un bref instant allongé sur le sol, sans défense et légèrement groggy.  Plus réactif, Onguéné saisit l’occasion pour se ruer à l’extérieur de la maison pour disparaître dans la nuit noire.

Dehors, le brouhaha des derniers revendeurs du Marché Mimboman n’était presque plus audible et le bar “La cacahuète sucrée” avait déjà fermé, faute de clients en semaine. Une bourrasque d’air frais referma la porte centrale.

Le policier se releva lentement, épousseta sa veste grise et en sortit son téléphone portable qui faisait également office de torche électrique en cas de nécessité. Il inspecta le salon lilliputien et ne constata qu’après quelques instants que la porte contre laquelle il venait de propulser son adversaire était maintenant entrouverte. C’est arme au point qu’il s’en approcha lentement.

Sur le sol gisait le corps inerte d’un jeune homme, une ceinture en cuir marron autour du cou.

L’inspecteur Pascal Étoundi était arrivé trop tard.

Fabrice Ndjomo était libre désormais. Enfin.

 

Par Félix Oum

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Vendredi Polar Saison 1

À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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