SAISON 3 : Deux marabouts, un pasteur.

 ÉPISODE V : Le rapace

*****

La pluie tombait désormais avec une brutalité si rare que même les essuie-glaces de la vieille Nissan Patrol de Philemon Onguéné ne suivaient plus. Confortablement installé dans le siège troué du véhicule, il observait, songeur, les fonctionnaires en costume qui couraient dans tous les sens, à la recherche d’un refuge provisoire sous l’une des terrasses couvertes de la délégation provinciale du ministère des travaux publics. Sa Nissan qu’il avait garé dans un ravin à quelques encablures du rond-point « Hôtel des Députés » fut brusquement secouée. Philemon Onguéné s’inquiétait maintenant qu’elle ne soit bientôt emportée par les trombes d’eau déferlantes de la même couleur rougeâtre que les fragments de sols ferrallitiques qu’elles emportaient avec elles.

Le lac municipal de Yaoundé, communément dénommé « Lac Central » par les habitants de la capitale, était à peine visible. Une brume d’une rare intensité s’en échappait à présent et recouvrait progressivement les bâtiments provisoires en pilotis sur ses rives, que le ministère des travaux publics avait laissé construire pour sa représentation.

Onguéné se saisi d’un tissu sale et essuya la buée sur son pare-brise intérieur. Il ne pouvait déplacer son 4×4 sans se faire remarquer des deux hommes qui fouillaient la broussaille autour du lac à une centaine de mètres seulement de lui, peu impressionnés par le déluge qui se déversait sur eux.

Incognito derrière les vitres fumées de la voiture, le criminel était maintenant témoin d’échanges amicaux entre les deux individus, suivis de longues séances d’inspection approfondies des abords du lac. Ils ne s’arrêtaient que pour jauger le ciel que des éclairs déchiraient avec violence, ou pour écouter le roulement de tambour qui précédait le grondement du tonnerre particulièrement menaçant  en ce jour.

Enfin, après de longues minutes à se laisser fouetter par la pluie battante, le plus grand des deux qui arborait de grosses lunettes au cadre noir marquant, éternua dans sa main et signifia au second de le suivre. Trempés, ils traversèrent au pas de course la chaussée déserte, passèrent la clôture ouverte de la Délégation et disparurent enfin du champ de vision du tueur.

Onguéné démarra son véhicule au quart de tour.

Embourbé dans la mélasse du ravin, il lui fallut plusieurs essais pour l’arracher finalement à la boue et rejoindre le bâtiment du ministère des postes et télécommunications, situé à moins d’un kilomètre de celui des travaux publics. Il immobilisa la Nissan dans un hoquet juste devant l’enceinte de l’édifice et klaxonna deux fois. Une silhouette de taille moyenne se détacha de la foule des pauvres bougres qui s’étaient réfugiés sous le portique et qui attendaient que l’averse passe, le regard vide et les bras serrés le long de leurs corps frissonnants, tels des canards mouillés.

L’individu, qui avait un journal au dessus de la tête en guise de parapluie, accourut vers le véhicule immobilisé en enjambant élégamment les mares d’eau qui parsemaient le goudron hétéroclite. Onguéné se pencha du côté passager pour lui ouvrir la portière et l’homme s’engouffra dans la voiture avec un soupir de soulagement.

«Alors ? » demanda-t-il sans attendre.

Il clignait des yeux avec une telle intensité que l’on aurait pensé qu’une torche électrique était rivée sur son visage. Sa barbe grisonnante lui donnait un air distingué rapidement remis en question par l’odeur d’alcool qui émanait de lui. Il n’y avait pas le moindre doute sur le lieu où il avait passé les instants ayant précédés l’averse.

« Ils sont à la Délégation, répondit Onguéné avant d’ajouter; à mon avis, ils vont bientôt faire le rapprochement. On fait quoi ?

— Tu as parlé avec Gaston ces jours-ci?

— Non. Pas depuis Ébongué. Il est toujours au village. Et toi ?

— Le jour où ils ont découvert Pasto. Depuis, plus rien.

— Bon, c’est à toi de décider ce que je dois faire maintenant. C’est toi qui lui a proposé mes services. Il te fait confiance… Et on n’a plus trop le temps ! reprit Onguéné sur un ton impatient.

— Pourquoi tu dis ça ? Tu veux t’occuper d’eux aussi maintenant ? Si tu avais fait ton travail correctement au lieu de cette merde chez Pasto, on n’en serait pas là aujourd’hui !! »

Le regard noir d’Onguéné, semblable à celui d’un rapace déterminé en chute oblique sur sa proie, aurait fait fuir une horde de hyènes affamées. Il prit une longue inspiration pour se calmer et répondit sur un ton faussement serein :

« Je n’avais pas le choix. La fille était là. Si c’était si facile, il fallait donc envoyer Fabrice…

— Tu sais bien que Fabrice n’a pas les couilles pour ce genre de choses, lança l’individu sèchement. Il est d’ailleurs dans un tel état actuellement qu’il faut que tu règles ce problème également. S’il devait parler, nous serions fichus !

— Ça va vous coûter plus cher ça…

— L’argent n’est pas le problème. Tu le sais. Occupe-toi de tout cela, il faut qu’on brouille nos traces.

— Et les Tonyé ?

— Il veut s’en charger par lui-même. Il n’aura pas besoin de toi pour cela.

— OK. Et pour eux ? demanda Onguéné en pointant du doigt la direction dans laquelle se trouvait la Délégation Provinciale du ministère des travaux publics.

— On va leur donner un os à ronger pour les occuper pendant un certain temps. Je vais faire passer un message à Evouna pour l’interpeller sur le fait qu’ils soient entrain de se mêler de ses dossiers. Au vu de leurs relations, je suppose qu’il ne laissera pas passer cela…»

La pluie avait diminuée. Les premiers courageux quittaient leur refuge et se pressaient à stopper les rares taxis qui passaient. Philemon Onguéné lança un dernier regard à son interlocuteur qui venait de rouvrir la portière du véhicule, pour s’en aller cette fois.

« Tu sais que ton histoire-là va nous apporter des problèmes, n’est-ce pas ? assena l’assassin qui avait du mal à contenir sa colère.

— J’allais savoir comment qu’il allait être de retour, non ? C’était des sous facilement gagnés. Maintenant, les choses sont comme elles sont. Fais ton boulot et nous n’aurons rien à craindre. »

Sur ce, l’individu sauta du véhicule et disparut dans la mêlée de badauds à l’affût de « clandos » bondés.

Onguéné ralluma le moteur de la Nissan et le laissa ronfler encore quelques instants, se ragaillardissant au son rauque de la machine en action. Son visage s’assombrit toutefois lorsqu’il ressassa à nouveau son entretien de quelques instants plus tôt. Jusqu’ici sa « carrière » n’avait pas souffert du moindre imprévu. Désormais il devait s’occuper de Fabrice Ndjomo également… Si ça devait continuer de la sorte, «l’abbé » Mbengué Jean-Marie et ses exigences folles le conduiraient bientôt à sa perte, pensa-t-il.

 

***

 

Une bourrasque de vent referma violemment la porte derrière Joseph Atangana et son adjoint, Pascal Étoundi. Les gouttes qui s’écoulaient de leurs vêtements trempés formaient déjà une mare considérable à leurs pieds, transformant la poussière du petit bureau sans fenêtres en boue visqueuse.

La jeune femme impassible derrière sa table de travail surchargée, ne semblait pas s’en émouvoir outre mesure. Elle dévisageait les deux hommes qui venaient de faire irruption dans son lieu de travail avec grand intérêt mais leur laissa néanmoins le temps de reprendre haleine.

Les officiers de police en étaient bien heureux. Ils étaient en effet à bout de souffle. Le sprint de plusieurs mètres couru afin de rejoindre les bâtiments de la délégation des travaux publics après les longues minutes qu’ils venaient de passer sur les abords du lac municipal les avait essoufflés. Dehors, après une courte accalmie, la pluie torrentielle semblait avoir reprit de plus belle.

« Arlette Noumedem ? demanda le commissaire après avoir regagné quelque peu le contrôle sur son myocarde.

— C’est bien moi », répondit la jeune femme avec une voix fluette.

Il se dégageait d’elle une douce et sensuelle odeur de parfum et son ensemble en tissu pagne vert moulait à la perfection une poitrine très respectueuse. Ses yeux de biche apeurée qui trahissaient une grande timidité contrastaient pourtant avec ses lèvres pulpeuses et son allure d’apparence mondaine qui semblaient crier « je vous appartiens corps et âme !».

Atangana passa sa main sur son visage pour essuyer les dernières gouttes de pluie qui ruisselaient encore de son front et continua son interrogatoire, insensible à la beauté évidente de la jeune femme.

« Je suis le commissaire Atangana. Voici l’inspecteur Étoundi. On nous a dit à l’entrée que vous étiez présente lorsque la dépouille du petit Zambou a été découverte il y a quelques semaines.

— Presque un mois monsieur, le corrigea une Arlette Noumedem à la posture brusquement affligée. C’est vraiment malheureux. Le petit-là venait jusqu’ici à pied, tous les jours après les cours. Il était à l’école départementale au quartier Melen, ce n’est pas loin. Après, il rentrait à la maison avec son père. Il travaille ici aux «TP» avec nous. M. Gaston Zambou…

— Vous connaissez M. Zambou ?

— Oui, Monsieur. C’est mon chef de service. »

À l’extérieur, le vent et la pluie continuaient à maltraiter la mince porte en bois de l’édifice et la réglette qui était la seule source lumineuse de la pièce clignotait dangereusement. Le signe annonciateur d’une coupure d’électricité prochaine. Le commissaire affichait une mine satisfaite. Il avait déjà appris que Gaston Zambou travaillait au ministère des travaux publics; mais le fait de rencontrer si rapidement une des ses plus proches collaboratrices était une très heureuse et bienvenue coïncidence. L’obtention d’informations directement à la source était bien la raison pour laquelle il avait souhaité ré-ouvrir le dossier du meurtre du jeune Marcel Zambou. Cette décision d’enquêter sur ce cas était motivée par le comportement pour le moins suspect de sa mère au cours de leur entretien, deux jours plus tôt au marché d’Ékounou. Depuis, l’instinct de Joseph Atangana lui suggérait sans cesse que la dame cachait définitivement quelque chose. Mais quoi ?

L’inspection des alentours du lac quelques instants plus tôt leur avait déjà permis de trouver certains éléments de réponses à leurs nombreuses questions. En effet, au vu du lieu où avait été déposé le corps de l’enfant, il semblait impossible à son assassin de ne pas avoir été repéré de la route toute proche. Quelqu’un avait sûrement dû apercevoir quelque chose, même pendant la nuit.

Arlette Noumedem sembla deviner ses pensées.

« C’était la veille qu’il l’avait enlevé mais c’est au petit matin que le tueur-là est venu déposer le petit Marcel. De la route, les pousseurs qui vendent l’ananas dans les ministères peuvent tout voir. Ils sont là en général très tôt, comme moi, car j’habite à Mendong et je suis vraiment matinale au bureau. C’est l’un d’eux qui est venu nous prévenir, après l’avoir poursuivi sans succès. Il l’a même reconnu. C’était un marabout d’Oyom-abang. Sa sœur allait là-bas à une époque, c’est pour ça qu’il savait ça.

— Pourquoi est-ce que cette piste n’a-t-elle pas été suivie?

— Monsieur, moi je ne sais pas. C’est le 18ème qui a enquêté. Vous savez comment c’est, ici au pays…Peut-être que le marabout-là a payé ? »

Cela n’étonnait aucunement les deux hommes. Le commissaire Évouna qui commandait le 18ème était sans aucun doute l’un des pires ripoux de la ville de Yaoundé.

Pascal Étoundi, en retrait depuis le début de l’entretien et frissonnant dans sa veste trempée, décida enfin d’y prendre part.

« Le pousseur a-t-il informé M. Zambou aussi?

— Oh oui, pour ça-là…Surtout qu’apparemment, ils se connaissent.

— Ah oui ?

— Oui, oui. Le pousseur et Madame Zambou sont dans la même église

— Ah bon? Laquelle ?

— Aka, les églises réveillées-là noooon… la scarification du christ…ou la publication du christ…

— « L’église de la résurrection du christ sacrifié »?

— Oui, c’est bien ça !!! Comment vous savez ??», s’exclama Arlette.

Les deux hommes avaient déjà entendu ce nom, deux jours auparavant, de la bouche de Martine Zambou. C’était donc cela qu’elle leur avait caché ! Contrairement à ses propos, elle connaissait donc bien le meurtrier de son enfant et pire encore, ce dernier était très probablement le marabout « Pasto ». Il s’agissait bien là de l’avancée la plus considérable des deux hommes dans ce dossier. Le commissaire Atangana s’en félicita intérieurement.

L’inspecteur Pascal Étoundi et lui-même grelottaient de plus en plus dans leurs vêtements mouillés et étaient maintenant assez pressés de s’en aller. Après l’avoir abondamment remercié, Joseph, la main sur la poignée de la porte, se retourna une ultime fois vers la jeune femme.

« Dites-moi, le pousseur, l’avez-vous revu entre-temps?

— Non, il n’est plus jamais revenu après…Si vous voulez le trouver, il faut peut-être aller à l’église là. Elle est du côté de Mokolo Élobi…

— Savez-vous comment il s’appelle ?

— Ndjomo, je crois,…Fabrice Ndjomo. »

 

Par Félix Oum

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Vendredi Polar Saison 1

À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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