SAISON 3 : Deux marabouts, un pasteur.

 ÉPISODE IV : Martine

*****

« Ce n’est sûrement pas à un vieux singe qu’on apprendra à faire des grimaces ! » pensa Mboudou sans pour autant détourner son regard du décolleté plongeant de Mireille Ondoua. La couturière avait serré si fort ses meilleurs arguments dans un soutien-gorge rouge visible sous son T-shirt blanc que le policier et son collègue Mbarga s’inquiétaient très sincèrement de la voir suffoquer.

La pitié des deux hommes était toutefois très limite tant la jeune femme mentait sans vergogne. Même cette volumineuse poitrine offerte à la vue ne suffisait désormais plus à apaiser la colère noire qui les envahissait.

Cela faisait des heures qu’ils arpentaient la ruelle poussiéreuse de Mongo Naam Bar à la recherche d’informations sur les « clients » de Pasto le Marabout et le voisinage déserté avait fort contribué à leur humeur exécrable. Au détour d’une boutique close, ils avaient enfin découvert l’atelier de la jeune dame qui les avait renseignés deux jours auparavant. Malheureusement, cette dernière, qui niait désormais avoir jamais collaboré avec la police, ne semblait plus vraiment disposée à leur rendre service.

Était-ce dû à  l’odeur nauséabonde de sueur qui émanait de Mboudou ou alors au faciès cromagnonesque de Mbarga ? Quoiqu’il en soit, Mireille Ondoua ne donnait pas l’impression de vouloir quitter la position de défiance qu’elle avait adoptée, debout devant la porte de son minuscule atelier, les bras croisés devant la poitrine, et le visage figé dans une moue de dédain.

«  Je vous dis que je n’étais pas là quand on a découvert le corps. Ékié, vous les gens-ci vous me voulez même quoi ?!

—  Madame, intervint à nouveau un Mbarga exaspéré qui s’évertuait néanmoins à refréner ses soudaines envies de meurtre;J’étais là, je vous ai vu dans la foule, c’est même moi qui vous ai amené voir l’Inspecteur Étoundi…

—  Monsieur, je ne veux pas de problèmes…ôôô… »

Mboudou semblait désormais être arrivé à bout de patience. Il se saisit de son smartphone chinois dont la particularité était de ne sonner qu’une seule fois sur deux et il fit mine de composer un numéro.

« Il fait quoi là ? », demanda la jeune femme d’un air visiblement inquiet.

Mbarga dévisageait désormais son collègue et compris rapidement son stratagème. Il se retourna à nouveau vers Mireille.

« Je suppose qu’il appelle notre chef, le commissaire Atangana.  On n’a pas le temps à perdre avec des bêtises comme ça. »

La couturière vira au rouge, ou du moins, ce qui semblait s’y rapprocher le plus sur son teint particulièrement sombre.

« ékiiiiéééé, est-ce que c’est alors nécessaire de déranger votre chef pour ça nooonnnn ? Vous voulez même savoir quoi exactement ? »

Mboudou avait déjà vite fait de ranger son téléphone à nouveau dans la poche de son uniforme vert, déjà parce qu’il ne disposait pas de crédit* pour lancer son appel, et ensuite parce qu’il était bien heureux de ne pas avoir eu à contacter son chef. Mbarga repartit à la charge sans plus attendre :

« Nous on veut juste savoir si vous avez jamais eu à voir d’autres clients de Pasto que celui qui vous a prévenu de son décès? Votre atelier est juste à coté. C’est sûr que les gens vous ont très souvent demandé où il habite…

— Oui, parfois ça arrive, avança la jeune femme sur un ton nettement plus conciliant que celui de quelques instants plus tôt.

— Vous en connaissez donc peut-être, d’autres clients? Des gens du quartier ou des gens d’ailleurs?

—  Bon, quelques gens du quartier…Mais tout genre de personnes venait chez lui hein…Il était vraiment fort. J’ai même vu des grands aller là-bas, surtout à l’approche des nominations comme ça là…

—  Comme qui ?

— Il y a un type là, qui était venu dans une grosse Mercedes blanche demander où était la maison de Pasto. Deux jours plus tard, il est revenu avec la femme d’un membre du gouvernement.

— Ah oui ? demanda Mboudou qui était particulièrement friand de ragots et autres faits divers.

— Oui, oui, vous la connaissez même je crois. C’est elle qui organise toujours la cérémonie de l’arbre de Noël. Vous savez, la remise des dons à l’hôpital central là…  »

La remise des dons de fin d’année aux nécessiteux était devenu une tradition étatique au cours de laquelle les personnalités les plus cossues des cliques politiques dominantes venaient alléger leur conscience devant des dizaines de cameras, redistribuant sous forme de cadeaux grossièrement emballés une minable partie des sommes détournées, par leurs soins, aux contribuables, le tout sous un air cérémonial aux aspects de spectacle douteux et dégoulinant d’actionnisme prétendument caritatif mais au but inavoué de self-marketing.

En outre d’être un point de rencontre par excellence pour tous les « m’as-tu-vu » célèbres de la république, ces cérémonies étaient devenues au fil du temps l’occasion pour les moins scrupuleux de cette junte d’avoir accès à la haute hiérarchie politique du pays, et de pouvoir se présenter sous leurs meilleurs feutres afin d’éventuellement glaner un quelconque poste lors de futurs remaniements ministériels.

Pour sortir du lot et se faire mieux remarquer, certaines épouses de ces hauts fonctionnaires n’hésitaient donc pas à se livrer à des concours d’absurdité, rivalisant de créativité dans la composition de cantiques religieux qui allaient de pair avec ce type d’événements ou hurlant des louanges à la première dame de la nation.

Celle à qui Mireille faisait allusion était devenue tristement célèbre dans le gratin de la haute société yaoundéenne du fait de sa perpétuelle surenchère en griotisme.

« Vous parlez de Claudine Tonyé peut-être ? devina Mbarga.

— Oui, c’est bien elle » répondit la couturière en souriant. Puis, tournant le dos aux agents des forces de l’ordre pour mieux leur signifier que l’interrogatoire était désormais terminé, elle lâcha sur un ton dédaigneux un lapidaire :

« Ces gens là, ils ont tout mais ils vont quand même chez les marabouts ! »

Ce n’était sûrement pas ces deux policiers qui avaient tout le mal du monde à boucler leurs fins de mois qui iraient la contredire.

***

Les moto-taxis étaient devenus un fléau malheureusement indispensable à Yaoundé. Ces « imbéciles sur deux roues » comme les qualifiait l’inspecteur Pascal Étoundi étaient les seuls en mesure de joindre les coins les plus reculés de la ville, là ou l’état avait abandonné le contribuable à lui-même pendant que ses impôts dûment payés finançaient les vacances de luxe des receveurs de taxes en République Dominicaine.

Désormais interdits de circuler dans le centre-ville, les chauffeurs de ces machines diaboliques s’agglutinaient maintenant par centaines aux environs de grands carrefours, obstruant la chaussée et détériorant encore en plus l’image déjà peu reluisante des lieux où ils étaient stationnés.

L’incivisme de ces motards était en outre devenu légendaire. Habillés dans des parkas russes de deuxième main faisant office de combinaison-moto, arborant des lunettes de soleil sombres par tous les temps ainsi que des bonnets censés amortir leurs chutes nombreuses et par ailleurs très souvent mortelles, ils se faufilaient entre les taxis et les voitures personnelles, insultant au passage les dames au volant qui peinaient à manœuvrer leurs Toyota RAV4 au milieu de ce décor digne d’un « Mad Max ».

Le commissaire Atangana se demandait souvent de quoi vivaient ces chauffards. Sûrement pas des revenus de leur travail car pour une course de 5minutes à 100 FCFA, ils attendaient parfois des heures entières à ne rien faire, assis sur leurs armes de pollution massive, reluquant les postérieurs astronomiques à peine protégés par des string poussiéreux que de jeunes clientes offraient involontairement à leur vue, lorsqu’elles s’évertuaient à enjamber ces engins huileux et pétaradants.

C’est assis dans une Renault Scenic flambante neuve coincée entre deux vendeurs de cigarettes que les deux policiers du commissariat du 21ème arrondissement observaient ce spectacle déprimant. Au moins, la voûte de la station d’essence Tradex du carrefour Ékounou sous laquelle ils étaient stationnés depuis près d’une heure les mettait à l’abri de nuisances sonores du marché voisin et leur offrait une vue d’ensemble imprenable des alentours.

Dans un mouvement d’humeur, Joseph Julio Iglesias Atangana pressa les dernières gouttes de sa bouteille d’eau minérale « Tangui » et la jeta, vide, sur la banquette arrière du véhicule.

Il répugnait le retard.

« Mais elle est où finalement ? s’exclama-t-il enfin, excédé.

— Je crois que c’est elle qui vient là ! » répondit l’inspecteur Pascal Étoundi, assis derrière le volant. Lui s’était depuis longtemps fait une raison face à l’incapacité de ses concitoyens à honorer leurs rendez-vous aux heures convenues.

En effet, une dame dans la quarantaine, vêtue d’un Kaba de couleur noire s’avançait à pas lents vers eux, suivi d’une adolescente dans une jupette en jean délavé. Arrivées à hauteur des policiers, les dames firent un geste de la main pour leur signifier leur présence. Pascal et Joseph extirpèrent leurs grands gabarits du véhicule et s’avancèrent vers les deux femmes.

« Bonjour, vous êtes Madame Martine Zambou ? demanda l’inspecteur.

— Oui, Monsieur. C’est ma nièce là, Stéphanie. » répondit la plus âgée de deux avec un sourire forcé.

Il émanait d’elle une grande dignité et une profonde tristesse qui n’échappa pas au commissaire qui décida de se présenter.

« Madame, je suis le commissaire Atangana…

— Je sais qui vous êtes, l’interrompit-elle avant de continuer ; vous êtes dans les journaux. Vous allez mieux ?

— Oui, beaucoup mieux, merci madame.

— Vous avez appelé mon mari, je suis venue à sa place car il est au village. Il n’aime pas laisser notre fils seul trop longtemps. C’est là-bas qu’il est enterré.

— Oui, j’imagine…mes sincères condoléances. Était-il votre seul enfant ?

— Oui monsieur…le seul… »

Le visage de Madame Zambou était désormais d’une rare dureté, comme si chaque fibre de son corps se refusait à laisser paraître la moindre émotion. Seule la brise fraîche qui lui fouettait son beau visage au teint d’ébène laissait entrevoir qu’elle était encore en mesure de ressentir quelque chose. En effet, le temps était particulièrement clément en ce samedi et le soleil ne brûlait pas encore les peaux, bien que l’on se rapprochait de midi. La pluie des jours précédents avait largement contribué à cette fraîcheur ambiante.

L’un des revendeurs de cigarettes somnolait à quelque pas d’eux,  assis à même le sol devant le squelette de ce qui avait probablement été une cuisse de pangolin géant. Le reste du marché semblait s’être mis lui également en mode « déjeuner » car les bruits de klaxons se raréfiaient et la musique des bars des environs avait diminuée d’un cran.

Un entretien devenait désormais possible sans que l’on eusse besoin de hurler ses poumons hors de la poitrine.

Martine Zambou, visiblement mal à l’aise et pressée de s’en aller, relança ses interlocuteurs :

« Je m’excuse de ne pas vous recevoir chez moi. J’ai la réunion cet après-midi et je dois faire le marché. Mais comme c’est un peu calme maintenant, on peut parler ici. Vous vouliez nous voir pourquoi ?

— Je souhaitais juste savoir comment votre fils est décédé…

— On ne vous a pas dit ? Il sortait de l’école il y a un mois. Après il s’est séparé de ses camarades. Ensuite on ne l’a plus revu. On a cherché partout. On a appelé la police. Personne n’est venu. Maintenant, vous venez me demander. Vous étiez où quand on a enlevé mon enfant ???» Le commissaire accusa le coup un instant pendant que l’inspecteur Étoundi observait ses chaussures

«Je luttais pour ma vie, madame. Je suis sincèrement désolé… »,

Cette réponse franche désarçonna Martine Zambou qui ne manqua pas de se confondre en excuses sans pour autant se départir de sa mine outragée.

« Oui…excusez moi Monsieur…je sais…j’ai lu les journaux.

— Que s’est-il passé après ?

— On a cherché partout. C’est le lendemain que l’on a retrouvé son corps sur la rive du lac central. Le commissariat du 18ème a dit qu’on l’avait tué dans la nuit. Les gens ont fait leur sorcellerie avec mon fils…

— Excusez-moi de vous poser la question madame…Mais avez-vous une idée de qui cela pourrait être ? Je trouve quand même bizarre que l’on choisisse votre fils, ainsi, par hasard… »

Martine Zambou dévisageait désormais le commissaire avec beaucoup d’attention. Ce dernier avait l’impression qu’elle souhaitait l’assassiner du regard.

« Monsieur, notre famille n’est pas dans ces choses là. Nous sommes des chrétiens nous !! Nous sommes des croyants de « la résurrection du christ sacrifié » ! C’est le Diable qui fait ce genre des choses. Nous ne savons pas qui est le meurtrier et la police n’a rien fait pour le trouver! »

Puis se tournant vers l’Inspecteur Étoundi, elle ajouta nerveusement :

« Il faut qu’on parte. J’ai encore beaucoup de courses à faire! »

Martine Zambou qui transpirait brusquement à grosses gouttes, défaisait et refaisait des nœuds dans son Kaba.

Le commissaire Atangana ne la quitta plus des yeux mais lui donna l’autorisation de s’en aller d’un hochement de tête à peine perceptible.

Les deux policiers la regardèrent encore disparaître dans la foule du marché Ekounou, flanquée de la jeune Stéphanie.

C’est presque soulagé que Pascal reprit la parole.

« Ouff…C’est vraiment difficile de perdre un enfant, je ne souhaite pas être à sa place… ! »

Le commissaire Atangana ne répondit pas. Ses yeux étaient encore rivés sur les stands brinquebalants du marché, à l’endroit même où les deux silhouettes féminines venaient de disparaître. Son subordonné connaissait ce regard. En général un signe que son ami avait à nouveau une de ses célèbres intuitions.

« Qu’y-a-t-il Jo ? », demanda-t-il donc, curieux.

Joseph Atangana se retourna lentement vers lui. Son visage songeur affichait maintenant une fermeté inquiétante.

« Tu as observé l’attitude de cette dame? Sa nervosité? Il faut que je comprenne pour quelle raison elle vient de nous mentir de façon aussi éhontée. »

Par Félix Oum

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Vendredi Polar Saison 1

À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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