SAISON 2 : AMITA LA DANGEREUSE

 ÉPISODE 5 : Les révélations d’Aymeric

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C’est en Porsche Cayenne dernier cri version « payée par le contribuable » avec sièges en cuir marron qu’Aymeric Angouan’d fit une entrée fracassante dans la cour du tout nouveau bâtiment du commissariat du 21ème arrondissement de Yaoundé, en ce lundi après-midi particulièrement radieux, soulevant un impressionnant nuage de poussière derrière lui. Il descendit avec précaution du véhicule de peur de salir sa Sébago[1] toute neuve et se dirigea tout droit vers l’édifice, sans prêter la moindre attention au vigile en faction, un nigaud au regard candide, ébahi mais inquiet.

Le fils de ministre, qui se donnait volontiers le titre pompeux d’homme d’affaire, s’engouffra dans le commissariat en enjambant des dizaines de pauvres bougres qui guettaient leur tour assis sur des bancs de fortune ou parfois à même le sol de la grande salle d’attente. Il apostropha un agent en uniforme qui rangeait patiemment des dossiers poussiéreux dans une grande armoire neuve reluisante.

« Je veux voir le commissaire.

— Monsieur, vous avez rendez-vous ? »

Aymeric Angouan’d le toisa dédaigneusement.

L’autre avait appris qu’il fallait mieux ne pas se mettre au travers du chemin de personnes importantes et indiqua d’un hochement de tête la porte du secrétariat à moitié entrouverte.

Il ne voulait pas de problèmes.

Angouan’d s’y dirigea, ignorant au passage les grognements de la foule qui s’offusquait du fait qu’il ignore le rang. Pourtant, personne n’osa l’interpeller. On ne savait jamais à qui on pouvait avoir à faire.

Il ouvrit grand la porte du secrétariat. Devant lui trônait une jeune femme derrière un bureau désordonné. Elle était particulièrement belle, vêtue d’une robe moulante en tissu pagne vert et avait le visage plongé dans une pile de dossiers. Elle leva les yeux vers lui et attendit qu’il se présente.

« Où est le bureau du commissaire ? demanda-t-il sans façons.

— C’est comme ça qu’on vous a appris à entrer dans un bureau ? »

Marie-Paule Ngo Mbea n’était pas du genre craintif. Elle se moquait des conventions et détestait le manque de respect. En outre, son excellente relation avec le commissaire Atangana lui donnait l’autorité nécessaire pour organiser la vie du commissariat qu’elle menait comme un régiment. Tout le monde était traité à la même enseigne. Riche ou pauvre. Avec une certaine préférence pour les pauvres quand même…

Sa réponse violente avait quelque peu désarçonné le jeune homme qui mit du temps à répliquer.

« Madame…, balbutia-t-il, … Je suis pressé. Je veux voir le commissaire !

— Vous voyez les gens dehors là ? »

Angouan’d commis l’erreur de se retourner pour regarder. Mal lui en prit.

« Oui ?

— Ils attendent aussi. Certains depuis 5h ce matin.

—  Mon problème est urgent.

—  Le leur aussi.

—  Madame… »

Marie-Paule l’interrompit d’un signe de main. Un début d’impatience se lisait sur son visage aux traits tirés.

« Monsieur. J’ignore qui vous êtes et ça ne m’intéresse pas. Les choses changent ici aussi. Le policier dehors va vous donner un numéro, vous prenez une chaise et vous attendez comme tout le monde. Fermez la porte en ressortant. Merci. »

Aymeric Angouan’d n’était pas habitué à de tels traitements. Il possédait toutefois un instinct de survie suffisamment aiguisé pour s’apercevoir qu’il ne fallait probablement pas s’en prendre de face à cette dame. Il s’exécuta donc à contrecœur, s’enfonça les écouteurs de son smartphone tout neuf dans les oreilles et s’adossa contre un mur en attendant son tour.

C’est presque deux heures plus tard que Marie-Paule le dirigea enfin vers le bureau du commissaire, une pièce encombrée de centaines de dossiers dont certains traînaient d’ailleurs sur le sol recouvert d’un tapis gris tout neuf. L’officier avait l’air exténué mais lui fit néanmoins signe d’entrer et lui proposa de s’asseoir sur la seule chaise disponible en face de son bureau.

Angouan’d le jaugeait de haut en bas. Il était exactement comme il se l’était imaginé. Grand et d’un air distingué.

Le bureau de l’officier par contre n’avait absolument rien de personnel. Pas de photos de sa famille et, probablement ce qui était le plus marquant, l’obligatoire photo du président de la république ne venait point habiller les murs tous blancs.

Sacrilège.

Joseph Atangana, plongé dans l’étude d’un dossier, ne leva pas les yeux vers l’homme d’affaires pendant de longues minutes, ce qui semblait affecter de plus en plus ce dernier. Pour se divertir, Angouan’d faisait coulisser sa gourmette en or le long de son poignet. Alors que son énervement atteignait déjà son paroxysme, le commissaire le dévisagea enfin, posa avec une lenteur démonstrative son stylo sur sa table de travail et croisa ses mains devant lui. Il donnait l’air d’un entomologiste qui s’intéressait de près à une mante religieuse.

« Monsieur le commissaire…, commença le jeune homme.

— Voulez-vous un café ? » l’interrompit Joseph Atangana presque instantanément.

Cette question eue l’effet escompté, à savoir d’adoucir son interlocuteur et de le couper court dans son élan belliqueux. Sans attendre sa réponse, il se saisit du téléphone et demanda à Marie-Paule d’organiser du café. Quelques instants plus tard, une femme de ménage d’une trentaine d’années en tablier bleu pénétra dans le bureau de l’officier, tenant dans les bras un plateau sur lequel elle balançait aisément deux tasses de café.

« Merci Clarisse. » lança le commissaire en l’aidant à se débarrasser de sa charge en faisant hâtivement de la place sur la commode à la gauche de sa table.

Clarisse répondit d’un large sourire et quitta le bureau à reculons. Le commissaire se leva pour tendre une tasse blanche à un Aymeric Angouan’d flatté d’autant de prévenance.

« Je l’ai rapporté du Cap-Vert où j’ai passé des vacances l’an dernier. Il est excellent ! » annonça le commissaire en remuant le précieux breuvage.

« Il est très bon » compléta le jeune homme après l’avoir siroté. N’y connaissant absolument rien, on aurait pu lui avoir servi du thé aux cacahuètes qu’il en serait venu exactement à la même conclusion. Il revint toutefois rapidement à la charge, cette fois néanmoins, sans animosité aucune.

« Monsieur le commissaire, mon père a reçu hier un coup de fil du ministre de l’intérieur. Apparemment vous lui avez demandé de m’informer que je devais venir ici aujourd’hui pour vous parler de Florence. Il m’a dit ce qui s’est passé !

—  Oui, je n’avais pas la possibilité de vous joindre directement. »

Angouan’d sourit en s’enfonçant dans son siège. Son visage, crispé quelques secondes auparavant, se détendit de manière perceptible et c’est avec beaucoup de calme qu’il conclut :

« Ou alors, vous vouliez me faire comprendre dès le début que vous avez également des contacts au sommet…

— On ne peut rien vous cacher… » répondit Joseph Atangana diplomatiquement.

Il était en effet très content d’avoir en la personne du ministre de l’intérieur, l’un des seuls membres du gouvernement vraiment fiables à ses côtés.

« Vous saviez que Madame Owona était enceinte ? dit-il, du tac au tac.

—  Oui. »

La réponse sans équivoque du jeune homme étonna quelque peu l’officier de police.

« C’est vous le père ?

— Je ne sais pas. J’aurais bien voulu…mais qui peut dire ici être vraiment le père de qui que ce soit ? Vous-même vous connaissez nos femmes… »

Le commissaire ne partageait nullement ce point de vue.

« Vous l’auriez bien voulu ? continua-t-il néanmoins.

— Oui. Je l’aurais épousé même. »

Il était toujours très difficile à un camerounais de dire « je l’aimais ». Le machisme était encore considéré dans la société comme la vertu masculine par excellence. « Je l’aurais épousé » était probablement ce qui s’y rapprochait le plus.

Le commissaire Atangana n’en était pas moins surpris. Angouan’d ne donnait sûrement pas l’impression d’être une âme en peine. Toutefois, le ton cassé de sa voix ne laissait aucun doute sur la sincérité de son affirmation. Il en ressortait une détresse profonde qui contrastait totalement avec l’attitude enfreint d’arrogance du sujet. Le policier ne s’empêcha pas pour autant de faire remarquer savamment :

« Vous ne l’avez pas beaucoup pleuré… »

Angouan’d bomba la poitrine. Son visage trahissait une colère noire soudaine et sa chemise Hermès trop juste se tendit dangereusement menaçant de craquer sous la pression de muscles méchants désireux d’en découdre.

Joseph ne se laissa pas intimider pour autant et regardait le play-boy directement dans les yeux. Le face à face sembla durer une éternité mais soudain, Angouan’d se dégonfla dans un soupir de résignation. Un conflit ne servait absolument à rien.

« Je la pleure depuis hier, monsieur le commissaire. Seulement je suis un Angouan’d. Ma famille n’était pas forcement heureuse que je sorte avec une chanteuse.

— …Et pourtant vous vouliez l’épouser.

— …Oui…

— Où étiez-vous dans la nuit de Samedi à Dimanche ?

— Nous étions au village. Nous avions réunion de famille. Tout le monde peut le témoigner.

— Nous allons naturellement vérifier… »

C’est précisément à cet instant que Mboudou fit brutalement irruption dans le bureau. Il était une fois de plus en retard et transpirait comme un saltimbanque du Cirque du Soleil. Il se saisit d’une chaise et s’assit bruyamment en évitant de regarder son chef dans les yeux. Sa relation avec ce dernier était assez ambiguë. Certes, Mboudou n’était pas fou. Il savait bien que le commissaire n’avait pas la moindre considération pour lui, « Mais nous les Mboudous sommes des gens entiers ! » se répétait-t-il toujours intérieurement. Naturellement il aurait pu faire comme Mbarga et jouer l’employé modèle, mais personne ne l’aurait cru. Alors mieux valait rester dans le rôle que l’on connaît. Ce qui ne l’empêchait pas pour autant d’éprouver de l’admiration pour ce commissaire qui avait le cœur au bon endroit et dont les succès avaient énormément contribué à élargir sa notoriété chez ses voisins à lui. Maintenant, c’était devenu un honneur d’offrir une bière à Mboudou. Avant, il aurait d’abord dû faire usage de sa matraque. Et cela commençait à devenir bien compliqué tant les chauffeurs de « clandos » qu’il rackettait quotidiennement étaient de plus en plus impertinents. Aux côtés de ses supérieurs Joseph et Pascal, il retrouvait lentement sa vertu d’antan, enterrée depuis lors sous des litres invraisemblables de bière et des quantités intolérables de queues de maquereaux braisés.

Joseph Atangana fit les présentations. Il souhaitait toujours qu’un de ses policiers assiste aux interrogatoires. On n’en apprenait jamais assez.

« Vous arrivez en retard M. Mboudou…M. Angouan’d m’expliquait justement qu’il n’est peut-être pas le père de l’enfant de Mme Owona!

Mboudou n’hésita pas à rajouter son grain de sel:

— Si vous sortiez avec elle, pourquoi avez-vous des doutes sur votre paternité ?

— Vous, vous êtes sûr que vous êtes le père de tous vos enfants ? »

Mboudou s’efforça à garder sa contenance. Surtout qu’il n’était en effet pas vraiment certain de l’être. Le dernier né de ses sept bambins, Maurice, avait effectivement le même grain de beauté au-dessus du sourcil droit que son voisin Tchalla Emmanuel, chez qui son épouse allait quotidiennement chercher la machine à écraser les arachides. Cela l’intriguait d’autant plus que la dernière fois qu’il avait mangé de la sauce d’arachide chez lui remontait à la Noël de l’année précédente.

Mais là n’était naturellement pas le sujet…

Le commissaire lui vint à la rescousse :

« Aviez-vous une raison particulière de penser que ce n’était pas le vôtre ?

— Florence était une star vous savez… ! Il prit une inspiration avant de continuer.

— Elle recevait des appels tous les jours de quelqu’un. Elle décrochait puis raccrochait tout de suite. Une fois elle l’a engueulé en lui disant de ne plus jamais la rappeler. Moi je pense que c’était seulement du cinéma parce que je l’avais coincée !

— Avez-vous pu voir le numéro dont il s’agissait ?

— Non.

— Avec quelle fréquence l’appelait-on ?

— …Au moins cinq fois par jours. Ça nous a fait de nombreux problèmes je vous dis… »

Il semblait brusquement dépité et ne quitta pas des yeux le tapis sous ses pieds.

« Et vous ça vous donne un motif pour la tuer…La jalousie…Ce ne serait pas la première fois que ça arrive ! », Mboudou semblait désormais tenir sa revanche pour la remarque sur sa paternité douteuse.

Angouan’d ignora la pique.

« Elle vous a dit quoi en rapport avec son « admirateur » ? continua le commissaire.

— Que c’était quelqu’un avec qui elle avait eu une relation quand elle était très jeune mais qui continuait encore à la harceler. Qu’elle avait très peur…Qu’elle ne savait plus quoi faire… »

Mboudou compris enfin le constat de son chef relatif au fait que le téléphone portable de la jeune chanteuse, qui n’avait pas été retrouvé dans le véhicule accidenté, n’était sûrement pas porté disparu par hasard. Il ne put néanmoins réprimer son sentiment de colère vis-à-vis de l’homme devant lui, né avec une cuillère dorée dans la bouche et qui avait peut-être laissé assassiner sa fiancée à cause d’un orgueil inutile.

« Et vous n’avez pas trouvé bon d’intervenir ?? De menacer celui qui lui faisait si peur ?? » jeta-t-il sur un ton brusque en l’endroit du fils du ministre.

Angouan’d prit un air abattu et répondit à voix basse, se parlant plus à lui-même qu’aux deux policiers :

« …Je croyais qu’elle me mentait…Je croyais qu’elle avait seulement eu une liaison… ».

[1] Marque de chaussures

Par Félix Oum


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À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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