SAISON 2 : AMITA LA DANGEREUSE

 ÉPISODE 3 : Le marié de Biyem-Assi

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Roland Mebara avait les yeux rivés sur les vendeurs ambulants qui se chamaillaient devant son pick-up Ford tout neuf. Le policier qui venait de l’intercepter au carrefour Melen ne semblait aucunement pressé de le rejoindre. Roland dont les papiers étaient absolument en règle n’avait, lui également, aucunement envie de descendre de son véhicule.

Cela ne faisait que quelques mois à peine qu’il était revenu s’installer à Yaoundé pour y reprendre la clinique de son père. Ce dernier souhaitant, à presque 80 ans, enfin pouvoir décrocher pour rentrer vivre au village. Roland avait toutefois rapidement appris les rouages du système. Quitter sa voiture aurait signifié au policier qu’il aurait éventuellement quelque chose à se reprocher et l’ardoise n’en aurait été que plus salée. Il se décida de prendre son mal en patience en serrant les poings de colère.

L’officier de police s’approcha enfin nonchalamment. Par un bref signe de la main il intima au médecin l’ordre de baisser la vitre de son véhicule. Ce dernier s’exécuta en maugréant.

« Les papiers ! » ordonna l’agent froidement.

Encore un qui avait manifestement fait ses études secondaires dans la porcherie de son village.

« Bonjour Monsieur, puis-je voir vos papiers s’il vous plait ? » le corrigea le jeune homme en retirant sa paire de lunettes noires griffée.

Il n’avait nullement l’intention de se faire intimider par cet abruti.

« Je suis un officier de police, Monsieur ! » lança le policier piqué.

La réponse de Roland l’intriguait autant qu’elle l’inquiétait. Seules les personnes qui possédaient un grand « nom » ou qui étaient très fortunées pouvaient se permettre un tel mépris à l’égard des forces de l’ordre. Il fallait donc qu’il soit particulièrement prudent.

Roland Mebara ne lui laissa pas le temps de retravailler sa stratégie.

« Vous me reprochez quoi au juste ?

— Vous avez grillé le feu … » argumenta l’autre, obligé d’improviser car surpris par la question.

Le médecin leva les yeux vers le feu de signalisation bâillant. Les câbles étaient à la déroute et les ampoules qui avaient été volées depuis des lustres servaient désormais probablement d’éclairage de fête au chef du quartier.

« Vous vous foutez de moi ? » siffla-t-il entre ses dents.

Son visage aux traits encore épuisés par la fête de la veille avait dû sembler tellement menaçant que le policier, quelque peu effrayé, lui fit signe de s’en aller, en évitant de le regarder dans les yeux. Il allait devoir trouver ailleurs ses 1000 Francs de ration du lendemain.

Roland démarra au quart de tours sur des invectives outrageuses. Déjà ses pensées étaient tournées à nouveau vers le coup de fil étrange qu’il avait reçu en fin de matinée. Un certain inspecteur Étoundi s’était alors présenté et lui avait poliment demandé s’il pouvait venir le rencontrer chez lui à Biyem-assi. Roland Mebara avait répondu qu’il avait l’intention d’aller rendre les chaises empruntées pour sa cérémonie de mariage de la veille et qu’il lui serait plus facile de rencontrer le policier à mi-chemin, au quartier Melen dans le café « Samba », qu’il fréquentait souvent.

Deux choses l’intriguaient néanmoins. La première c’était la raison pour laquelle la police voulait le rencontrer. Il se savait être un citoyen exemplaire qui n’avait rien à se reprocher. Le lieu de rencontre le rassurait toutefois. Même les forces de l’ordre camerounaises ne pousseraient pas le bouchon à donner rendez-vous à un suspect dans un café pour l’y appréhender après l’avoir forcé à leur offrir un pot.

Quoique…

La seconde raison était plus triviale : quel était cet agent de police camerounaise qui travaillait un dimanche si ce n’était pour un contrôle routier improvisé ?

Il allait bientôt le savoir car déjà, il serrait sa voiture gigantesque près d’un Toyota Fortuner blanc stationné devant le bâtiment brinquebalant qui abritait le « Samba ».

Deux hommes étaient assis sur la terrasse désertée. L’un d’eux était barbu et le second portait une grosse paire de lunettes au cadrant noir. Les deux détonaient dans leurs habits neufs, signes extérieurs d’une certaine aisance financière. Par un bref signe de tête Roland indiqua à la serveuse qui somnolait à l’intérieur du café de venir prendre sa commande avant de se diriger tout droit vers les inconnus, qui étaient par ailleurs les seuls clients de l’établissement.

« Inspecteur Étoundi ? »

Le barbu qui était assis de dos se retourna.

« Oui ?

— Je suis M. Mebara. Nous avons téléphoné tout à l’heure. »

L’officier de police se leva, dévoilant un corps athlétique et parfaitement proportionné dont les muscles saillants semblaient crier à l’oppression dans cette chemise « afritude » trop étroite. Il tendit la main au jeune homme en souriant amicalement et l’individu en face de lui en fit de même sans mot dire.

« Puis-je vous présenter le commissaire Atangana du 21ème ? demanda l’inspecteur poliment.

— Oh, enchanté, répliqua le médecin. J’ai beaucoup entendu parler de vous.

— En bien j’espère ! engagea le commissaire avec un large sourire.

— Oh oui. Certainement. »

Les trois hommes s’assirent au moment où la serveuse arrivait. C’était une jeune fille au visage dur, qui n’avait manifestement pas très envie d’être là. Après avoir traînée ses babouches rafistolées au fil de fer sur le long couloir qui la séparait de ses clients, elle se positionna devant eux et les fixa sans rien dire.

Le service « muet » était une particularité yaoundéenne pratiquée à chaque fois que l’on voulait signifier à quelqu’un que l’on était trop fatigué pour se donner la peine de le recevoir convenablement. La clientèle était naturellement libre de s’énerver mais cela n’aurait absolument rien changé à sa situation.

Las d’attendre que la dame ne lui pose la question et dégoûté par ce service exécrable, le médecin lança sèchement :

« Un café s’il vous plaît ! »

Les policiers qui sirotaient déjà du thé vert se contentèrent de sourire quand la jeune dame s’éloigna enfin, en traînant bruyamment les pieds une fois encore.

L’homme aux lunettes reposa délicatement sa tasse avec la moue satisfaite d’un richissime lord anglais. Il chassa d’un bref geste de la main gauche les mouches qui célébraient un festin avec les restes de haricot coincés entre les fissures du bois de la table nettoyée avec dilettantisme.

Roland Mebara l’observait avec une grande curiosité. Bien qu’il ne semblât pas vouloir se donner des airs comme tous ceux qui étaient fraîchement revenus d’Europe, tout chez lui signalait qu’il était un ancien « mbenguiste ». Le col de sa chemise était encore blanc et n’avait pas encore pris la couleur douteuse locale, résultat de lavages répétitifs à la main. Ses doigts étaient manucurés et le reste de sa tenue vestimentaire particulièrement soigné.

Occupé qu’il était par son analyse, le médecin ne remarqua que bien tard que le commissaire le passait également au peigne fin. Il eut alors tout de suite l’impression d’être à nu, comme si cet inconnu pouvait lire ses pensées les plus secrètes. Joseph Julio Iglésias Atangana engagea la conversation sans plus attendre :

« Merci d’être venu M. Mebara, dit-il sans détours.

— Peut-être pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe ? demanda le jeune quelque peu inquiet.

— Nous enquêtons sur leur meurtre d’une de vos connaissances. Mme Angélique Owona.

— Qui ça ? demanda Roland, sincèrement perplexe.

— Amita la dangereuse, compléta Pascal Étoundi.

— Amita est décédée ? Quand ça ? Elle était à mon mariage hier soir !

— C’est bien pour cela que nous souhaitons parler avec vous…

— Que s’est-il passé ?

— Elle a été assassinée. » compléta le commissaire.

Il reprit démonstrativement sa tasse, remua avec sa petite cuillère le thé tiède et reposa cette dernière sans mot dire.

Roland Mebara pensa que l’homme semblait particulièrement aimer le cérémonial.

La serveuse était revenue entre-temps portant à bout de bras une tasse de café minuscule. Le simple fait de devoir déplacer son corps d’un point à un autre de son établissement semblait grandement l’épuiser. Elle se débarrassa de la tasse sans le moindre sourire et repartit sans mot dire sur un déhanchement vulgaire.

Elle avait naturellement oublié le sucre, le lait et une cuillère. Le médecin renonça à la rappeler. Cela n’aurait servi à rien, dût il s’avouer amèrement.

Les deux policiers attendirent patiemment qu’il trempe ses lèvres dans le breuvage qu’il reposa immédiatement devant lui dans une moue pleine de dégout. Le café était exécrable et avait manifestement dû être filtré à l’aide d’une vieille chaussette de la serveuse.

« Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? demanda le commissaire sans tenir compte de l’expression outragée du médecin.

— Je ne sais pas…Vers minuit dirais-je…Elle disait vouloir rentrer chez elle.

— Le concert s’est passé sans histoires ?

— Ah, les habituelles querelles de soûlards. Les gens qui voulaient l’approcher de trop près pendant ses performances…Bon, un de mes cousins et ses amis jouaient les « bodyguards »

— Y-a-t-il quelqu’un en particulier qui semblait…plus agressif que les autres ? »

Le médecin se donna quelques minutes de réflexion et semblait fouiller désespérément dans sa mémoire. Soudain une lueur illumina son visage.

« Il y avait un type là…

— Oui ?

— Je ne saurais comment le dire…au début il n’était pas agressif du tout, même s’il semblait être très en colère.

— Et pourquoi vous a-t-il sauté aux yeux ? »

Pascal Étoundi s’était penché sur la table pour poser sa question et fixait désormais son interlocuteur droit dans les yeux. Roland pensa que ce regard devait être très intimidant dans une salle d’interrogatoire. Il n’en avait jamais vu de l’intérieur mais pendant ses études en France, il avait passé de nombreuses heures à regarder des séries policières sur la minuscule télévision de sa chambre de bonne du 15ème arrondissement de Paris dont le seul côté positif était la vue imprenable sur les toits de la ville.

Il prit une longue inspiration.

« Difficile à dire. Je ne le connaissais pas. Il n’était pas mon invité mais bon, vous savez comment c’est ici. À la fin c’est tout le monde qui amène sa personne. Il était seulement planté là, à quelques pas de la scène et il fixait Amita tout le temps d’un mauvais regard.

— Se sont-ils parlés ? questionna le commissaire.

— Oui, pendant une des pauses elle s’est approchée de lui et j’ai vu qu’ils se disputaient.

— À quel sujet ?

— Je ne les entendais pas. Le DJ remplissait les pauses et faisait beaucoup de bruit. Mais je suis certain qu’ils se connaissaient.

— Personne n’est intervenu pour les séparer ?

— Si, si, mon cousin Jean-Pierre.

— Et après ?

— Le monsieur a quitté la concession, très fâché. Je ne l’ai plus revu de la soirée et moi je n’ai plus rien demandé. Amita a fini son concert et son manager l’a raccompagnée à sa voiture après que nous l’ayons payé.

— Pouvez-vous me décrire l’homme ?

— C’est dur. Il était aussi grand que vous, monsieur le commissaire. Il était bien habillé. Sûrement quelqu’un avec de l’argent. Comme j’avais déjà un peu bu, je ne me rappelle pas d’autres détails. Excusez… »

La serveuse était de retour. Pour une raison inconnue, elle avait troqué sa chemise blanche pour un T-shirt au col roulé qui la faisait transpirer à grosses gouttes mais soulignait une poitrine dressée comme des obus hitlériens. Son pantalon noir avait dû lui aussi céder la place à une jupe si courte qu’elle se mesurait en nombre de fils.  Elle souriait désormais de toutes ses dents et demanda aux convives s’ils désiraient boire autre chose. Roland semblait surpris de cette métamorphose mais l’inspecteur Étoundi lui fit discrètement remarquer que la jeune femme avait aperçu entre-temps le véhicule avec lequel il était arrivé et s’était désormais mise en mode « attaque ».

Le commissaire déclina poliment l’offre et les autres en firent de même. Le médecin n’aurait de toutes les manières probablement pas survécu à une autre tasse de café.

« Le manager de Mme Owona, il vous connaissait manifestement…

— Oui, mon épouse l’avait rencontré au Cameroun peu avant qu’elle ne vienne me rejoindre à Paris. Chaque fois qu’il venait y passer des vacances nous prenions un pot tous ensembles…

— Dites-moi, votre cousin…Jean…

— Jean pierre ?

— Oui…Pourrait-il se rappeler de ce monsieur ?

— Moi je ne sais pas. Il faut lui demander.

— Ou puis-je le trouver ?

— Un dimanche à cette heure ? Il est sûrement à la « santé » »

Le commissaire Atangana regarda son adjoint sans comprendre. Ce dernier sourit. Ce n’était manifestement pas la première fois qu’il devait jouer le traducteur pour son supérieur qui semblait ne pas être un habitué du langage codé camerounais. C’est néanmoins Roland Mebara qui le sauva de son ignorance :

« Il joue au football dans le quartier. C’est à Biyem-assi, le petit terrain à côté de la poubelle derrière le bar la « cacahuète ».

On pouvait mettre le navigateur intégré du dernier modèle de Mercedes au défi de retrouver cette adresse.

Les trois hommes se séparèrent enfin au grand dam de la serveuse qui avait remonté une fois de plus sa jupe afin de faire encore plus d’effet, découvrant des jambes musclées et rongées par la gale.

Le jeune médecin regarda encore les deux policiers s’engouffrer dans l’énorme Fortuner du commissaire Atangana et disparaître en direction du quartier Biyam-assi. Lui qui avait promis à son épouse un mariage inoubliable avait tenu parole malgré lui. Il savait que son union avec Carole restera probablement à jamais dans les annales comme étant le dernier concert d’Amita la dangereuse.

 

Par Félix Oum


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À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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