Vendredi Polar

SAISON 1: LA DAME DE NKOLBISSON

ÉPISODE 5 : La vendeuse de beignets

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Commissaire Atangana episode 5

Illustration Briand-Nelson Mutima

Nkolbisson était complètement déserté de ses habitants en milieu de journée. Le quartier étant assez éloigné du centre, il fallait le quitter très tôt dans la matinée et se munir d’une incroyable patience pour pouvoir obtenir un taxi ou autre véhicule permettant de rejoindre le marché Mokolo, point de départ pour la ville.

À l’entrée “Descente poubelle”, Maman Saka, la vendeuse de beignets, rangeait ses ustensiles. Elle n’avait déjà plus de clients depuis neuf heures de la matinée, heure à laquelle le dernier retardataire était venu acheter son ultime portion de beignets-haricots-bouillie, le petit-déjeuner local. Elle avait passé le reste de la matinée à échanger des ragots avec les ménagères voisines en route pour le marché, flanquées de morveux en bas âge qu’elles ne pouvaient laisser seuls à la maison.

Maman Saka sursauta quand elle vit s’approcher la grosse Toyota Fortuner, et le commissaire Atangana en descendre. Quelques minutes plus tard, une vieille Golf Volkswagen se gara derrière le premier véhicule et un homme barbu aux traits fatigués emboîta le pas au commissaire qui déjà venait à sa rencontre.

« Madame Ateba ? demanda Pascal en l’appelant par son vrai nom.

— Oui Monsieur ?

— Vous connaissez le commissaire Atangana. Je suis l’inspecteur Pascal Étoundi.

Vous vous souvenez de nous ?

— Oui Monsieur ! répondit-elle, quelque peu intimidée. »

Elle semblait particulièrement impressionnée par la tenue vestimentaire du commissaire qui tranchait avec l’habillement habituel du camerounais moyen.

« Monsieur ! J’ai appris que vous avez arrêté le gang des barbares. Merci beaucoup. On va enfin pouvoir dormir en paix.

— Nous n’avons fait que notre travail… » rétorqua Joseph, feignant la modestie mais visiblement très fier.

Maman Saka était une matrone au teint très sombre et au postérieur éléphantesque. Elle était vêtue du kaba de la dernière journée de la femme[1], probablement offert par une organisation caritative. Sa couleur originale n’était déjà plus distinguable. Elle s’exprimait dans un français parfait ce qui surprit Joseph.

Cette visite inopinée avait un but précis.  Les vendeuses de beignets au Cameroun étaient ce que sont les coiffeurs en Europe : des commères averties. S’il voulait en savoir plus sur les mœurs du quartier, il fallait qu’il s’entretienne avec elle.

Elle n’était pas dupe.

En les voyant s’approcher vers elle, elle avait tout de suite deviné quel serait le sujet de la conversation. Comme ils ne semblaient pas vraiment pressés de prendre les devants, elle s’engagea :

« La pauvre femme, vous savez, elle sera enterrée au village à la fin de cette semaine.

—  Oui, nous l’avons appris. Dites-moi, que pouvez-vous nous dire sur elle ? » demanda le commissaire.

Maman Saka prit une inspiration, fière comme un paon d’être ainsi sollicitée par l’étoile montante de la police camerounaise. Dans deux heures tout le quartier le saurait.

« Oh, Monsieur, vous savez, elle était bien gentille comme femme … »

Pascal et Joseph attendirent le “mais” qui suivait inéluctablement ce genre d’entrée en matière.

« …Seulement…, continua-t-elle lancée, elle était la bonne femme ici. »

—  Que voulez-vous dire ? demanda Joseph en exagérant son intérêt pour flatter la vendeuse.

—  Ah ! Monsieur ! Ici là tout le monde savait.

—  Savait quoi ? »

Pascal était déjà légèrement excédé par cette mégère qui faisait son importante.

Elle le toisa, tira un vieux banc vers elle, repoussa la calebasse froide dans laquelle elle laissait monter sa pâte à beignets et qui la séparait du commissaire debout. Ce dernier attendait patiemment.

« Tout le monde connaissait son histoire avec Jean-Louis. Elle montait et descendait au quartier avec lui.

— Jean-Louis ?

—  Oui. Un petit voyou du quartier, Monsieur. Il habite à l’entrée garage. Il dit qu’il parle le gros français !»

“L’entrée garage”, qui devait son nom à une décharge à ciel ouvert où des dizaines de carcasses de voitures toutes marques confondues s’entremêlaient dans des mares de cambouis, était située à cinquante mètres seulement de l’entrée “Descente poubelle” où Amandine Tchonkeu avait été retrouvée morte.

« Son mari était au courant aussi ? demanda Pascal.

Maman Saka le toisa à nouveau en tchipant.

— Bien sûr qu’il savait, non ?! »

Au Cameroun, on ajoute volontiers un “non ?” à la fin de chaque affirmation afin d’en souligner l’évidence.

« Il l’a tabassée fatigué ici le mois dernier. Les voisins ont même dû intervenir pour les séparer. »

Joseph et Pascal se regardèrent de manière perplexe. Ils auraient bien volontiers disposé de cette information quelques jours plus tôt.

« Jean-Louis, c’est où exactement qu’il habite ?

— Vous descendez. En face du garage, la maison en planches. »

Les deux hommes dirent au revoir à Maman Saka et se dirigèrent à pied vers la “maison” de Jean-Louis. Il s’agissait en fait de quatre planches, manifestement retenues entre elles  rien que par la force de la pensée de leur propriétaire. Il en sortit un nabot aux yeux globuleux qui portait une chemise bien trop grande, grossièrement griffée “Yves Saint Laurent”.

Un faux, manifestement.

Il avait une cigarette dans la bouche et semblait se prendre bien au sérieux. Il devina tout de suite de quoi il s’agissait.

« C’est la sorcière là, qui vous envoie ? », gronda-t-il en jetant un mauvais regard à Maman Saka restée en retrait auprès de ses marmites mais qui observait néanmoins la scène avec grand intérêt.

Sans attendre de réponse, il hurla à son égard :

« Attends tu vas voir !! Je vais t’enfoncer ton kongossa[2]là, dans la gueule !! »

De loin, Maman Saka lui répondit avec une gestuelle tout aussi expressive :

« Mouf, fiche le camp. Regarde-moi la chose-là !»

Jean-Louis allait enlever sa babouche avec la ferme intention d’aller lui faire sa fête mais fut cueilli au vol par Pascal qui le repoussa brutalement contre les “murs” de la baraque qui en trembla dangereusement.

« Ton nom ?  Lui demanda-t-il d’un ton glacial.

— Jean-Louis.

— Et après ?

— Jean-Louis Basseck. »

Jean-Louis Basseck s’était quelque peu calmé.

Joseph s’approcha de lui lentement, le regarda droit dans les yeux et tenta le tout pour le tout.

« Pourquoi as-tu tué madame Tchonkeu ? »

Pascal eut l’impression que Jean-Louis allait s’évanouir sous ses yeux. De grosses larmes commencèrent à lui couler sur le visage. Il était complètement défait et n’en menait pas large.

« Chef ! Jamais … jamais … » balbutia-t-il.

Il semblait sincère. Mais le fait de ne pas avoir commis le meurtre lui-même ne signifiait nullement qu’il ignorait qui en était l’auteur et encore moins qu’il n’y avait pris aucune part.

« Où étais-tu ce matin-là ? » demanda Joseph.

Il devina tout de suite qu’il avait marqué des points. Les yeux de Jean-Louis Basseck donnaient l’impression de vouloir sortir de leurs orbites et il semblait particulièrement nerveux.

« Chef ! Ce n’est pas moi …

— Ce n’est pas la question qu’on t’a posée ! », lui rétorqua Pascal, qui n’était définitivement pas de nature patiente. L’autre ne répondait pas pour autant et continuait à balbutier des phrases inintelligibles, manifestement pour gagner du temps.

« Si on rentre chez toi, qu’allons-nous bien trouver ?

— Chef ! Tu n’as pas le droit. »

En principe il avait raison, mais dans un pays où il n’existait pas de lois, on pouvait tout aussi bien décider de ne pas s’embarrasser de morale. Mais Joseph n’avait pas vraiment l’intention de forcer l’entrée de la maison pour la fouiller.

Le commissaire était convaincu que cette histoire en cachait une autre et que la carotte allait sûrement mieux fonctionner que le bâton. Il desserra délicatement l’étreinte de Pascal sur l’épaule du nabot et le prit de côté comme s’ils avaient toujours été les meilleurs amis.

« Écoute, tout le monde ici sait que tu l’aimais bien. Alors je suis sûr que tu ne voulais pas lui faire de mal. C’était sûrement un accident.

— Non chef ! Ce n’est pas moi qui l’ai tuée … s’obstinait l’autre.

— Mais tu sais qui c’est, n’est-ce pas ? »

Pas de réponse.

Pascal, qui s’était rapproché, grogna, menaçant. Il était l’homme des dures besognes et en éprouvait secrètement beaucoup de plaisir.

« Le commissaire t’a posé une question.

Toujours pas de réponse.

— On l’embarque. » décida Joseph.

Après l’avoir menotté et installé dans l’arrière de sa Volkswagen sous le regard curieux de Maman Saka et de quelques badauds qui passaient par là, Pascal rejoignit Joseph qui lui aussi s’apprêtait à monter dans sa voiture.

« Tu penses que c’est lui ?

— Je pense qu’il connaît le coupable. »

Il se retourna vers Maman Saka.

« Madame Ateba, pouvez-vous approcher ? »

Très contente de pouvoir peut-être glaner au passage des informations actuelles qu’elle pourrait divulguer dans le quartier rapidement, Maman Saka traversa la rue presque au pas de course et rejoignit les deux hommes à la hauteur du Fortuner.

« Dites-moi, quelle est la profession de Jean-Louis ? »

— Chauffeur de clando.

— Avez-vous vu sa voiture remonter la « Descente poubelle » le matin du meurtre ?

— Oui, mais très tôt. Je n’étais pas encore entrain de vendre en route mais j’apprêtais mes choses sur la véranda et j’attendais que la pluie cesse de tomber avant de commencer quand je l’ai vu passer.

— Vous l’avez vu ? Comment ? Il faisait encore nuit noire à cinq heures du matin et il n’y a pas d’éclairage dans la ruelle.

— J’ai reconnu sa voiture, Monsieur. Une Toyota Carina rouge. Elle a les vitres fumées.

— Donc, vous ne l’avez pas vraiment vu ?

— Monsieur, personne d’autre ici ne conduit la voiture là.

— Y avait-il quelqu’un d’autre dans la voiture ?

— Ça, Monsieur, je ne sais pas. Les vitres sont fumées comme je l’ai dit.»

Pascal écoutait sans vraiment comprendre.

« Et monsieur Tchonkeu ? Êtes-vous sûre de ne l’avoir vu qu’une seule fois descendre la ruelle ?

— Oui Monsieur. Bien après. J’étais déjà en route et je vendais mes beignets !

— Et la voiture de Jean-Louis, quand est-elle descendue ?

— Moi je ne sais pas monsieur. Je l’ai seulement vue remonter très tôt ce matin-là. Je n’étais pas encore dehors lorsqu’elle est descendue. »

Pascal devint frénétique …

« Tout passe ! je pense que c’est le clando-man qui est le coupable !» jubila-t-il.

— Ah oui ! Et son mobile ?

— Aucune idée, peut-être l’a-t-elle trompé …

— Pascal, c’est lui qui la poussait à l’adultère. Elle était mariée avant de le rencontrer. Ce ne serait pas logique …

— Je ne comprends pas Jo. On te le sert sur un plat d’argent ! Ça ne te suffit pas ? Ce ne serait pas la première fois que quelqu’un tue par affect . Pour cela, on n’a pas besoin de mobile. Elle lui a peut-être dit quelque chose qui ne lui a pas plu …

— Nous sommes au Cameroun, Pascal. Quelle est la première chose qui se passe si tu tues ta voisine et que les gens le découvrent ?

— Un pneu autour du cou, et terminé.

— Exactement ! Quel serait donc ton premier réflexe à toi, si tu avais commis un acte pareil ?

— Humm …

— Tu prendrais la poudre d’escampette et irais probablement te réfugier dans ton village où personne ne viendrait te chercher. Sauf que lui reste dans le quartier, continue à se cirer les chaussures et à jouer les gigolos.

— OK. Supposons ! Alors … à quoi penses-tu ?

— Je pense qu’il sait que jamais le quartier ne lui attribuerait ce meurtre et se sent pour cette raison en relative “sécurité”. Je pense néanmoins qu’il connait l’assassin et le mobile mais il a une peur bleue et préfère fermer sa bouche.

— Comment est-ce possible ? Sa copine est morte !

— Et alors ? Ici, ce ne sont pas les sentiments qui dictent les actes. Je doute que leur relation ait eu une connotation autre que sexuelle.

— Je pense aussi. Il n’avait pas grand-chose à espérer. Elle était mariée et je doute  qu’elle veuille quitter son mari et sa quincaillerie qui, sans les rendre riches, les faisaient vivre proprement. Alors venir vivre avec lui dans ce taudis …

— Bon ! On ne s’est pas posé une des plus importantes questions … à savoir : où se rencontraient-ils ?

— Hein ?

— Réfléchis Pascal … deux amants. Le mari travaillant dans la boutique en journée, l’ouvrant dès les premières lueurs du jour … alors où se rencontraient-ils et surtout quand ?

— Chez lui ?

— Chez lui. C’est pour cela probablement que tout le monde était au courant … »

Le cerveau du commissaire tournait désormais à la vitesse d’une machine à vapeur.

« Tu as parlé avec l’époux dans la matinée du crime, pas vrai ?

— Oui. »

Pascal sortit son bloc-notes pour se rafraîchir la mémoire.

« Comment était-il vêtu ? demanda Joseph Atangana.

— Comment ?

— Que portait-il ?

— Un vieux pantalon, un vieux T-shirt et une paire de chaussures sans lacets. Que penses-tu ?

— Ses vêtements étaient mouillés.

— …

— Il dit être sorti de chez lui à six heures. La pluie était passée, la vendeuse de beignets était déjà en route. De chez lui à l’entrée de la ruelle “Descente poubelle”, il a besoin de cinq minutes seulement.

— Et ?

— Et ça signifie qu’il aurait dû quitter sa maison après la pluie !

— Et pourquoi était-il donc trempé ?

— Et s’il était sorti de chez lui plus tôt ?

— La vendeuse de beignets assure qu’il n’est descendu qu’une seule fois …

— Parce qu’elle ne l’a pas vu la première fois … »

Pascal se gratta la tête. Depuis le temps, il avait appris à avoir une confiance absolue dans les aptitudes de son chef et ami. Il lui était pourtant très difficile de tirer les mêmes conclusions que lui. Joseph l’observait et savait qu’il n’avait pas encore pu le convaincre.

« Madame Ateba, veuillez approcher, s’il vous plaît. »

La vendeuse lorgnait les deux hommes depuis un moment déjà et gloussa de plaisir en entendant son nom.

« Monsieur ?

— Dites-moi, à quelle heure la quincaillerie ouvre-t-elle habituellement ? demanda Joseph.

— Entre sept et huit heures, Monsieur.

— Et qui l’ouvre habituellement ?

— C’était madame Tchonkeu, Monsieur. Elle venait tous les jours vers six heures trente du matin pour nettoyer la boutique. Je le sais si bien car parfois nous nous croisions, parce que c’est à cette heure-là que moi aussi je monte pour installer mes choses en route. Monsieur Tchonkeu, lui, venait donc à huit heures et elle, elle rentrait à la maison préparer les enfants pour l’école.

— Six heures trente, vous dites ?

— Oui Monsieur : six heures trente.

Le visage de Joseph s’illumina comme un sapin de Noël.

« Je pense avoir la solution Pascal.

— Ah oui ? Parce que pour être honnête, moi, je suis un peu perdu …

— Remontons, je veux discuter avec les voisins de Jean-Louis.

— Pourquoi ?

— Pour en avoir le cœur net.

— Tu veux bien m’expliquer ?

Joseph le regarda gravement :

« Fais-moi confiance. Nous approchons du dénouement de cette histoire. Promis… »

 

A suivre…

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Épisodes 1, 2, 3, 4

[1] Tenue traditionnelle des femmes du Sud-Cameroun. Pendant la journée nationale de la femme un motif est généralement distribué par la première dame camerounaise
[2] Commérage
A propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

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