Le daladala[1] cahotait sur les nids de poule. La nuit était déjà tombée, enveloppant brusquement les passagers d’une brume pensive, chacun préoccupé par la fraîcheur de l’air sur une peau dénudée, par l’argent qui manquait pour les légumes du dîner, par l’heure qui tournait tandis qu’ils se tenaient agrippés aux quelques barres de fer et les uns aux autres dans les virages serrés. Coincée entre les regards insistants de l’enfant assis sur les genoux de sa voisine de droite et l’odeur de sueur qui émanait du vieillard sur le banc d’en face, Manka se tenait d’une main au plafond du véhicule, l’une des rares surfaces inutilisées.

Haya, tupendane jamani! Naomba usogee kidogo dadangu![2] s’écria le percepteur en tentant de faire entrer un passager de plus dans le daladala. La dame qui tenait un enfant sur les genoux grommela quelque chose entre ses dents mais elle se pressa encore un peu plus contre la portière pour faire de la place au nouveau venu au bout du rang. Manka et ses voisins de gauche firent de même à leur tour, de sorte que l’homme puisse tant bien que mal se pencher en travers de la rangée, plié en deux, tenant de deux doigts crispés le dossier du siège où il n’y avait plus un centimètre de place entre les corps courbatus. Ses pieds touchaient à peine le sol du véhicule. Le percepteur tapa le plafond du daladala et lança un “Twende!” déterminé à l’adresse du chauffeur qui redémarra dans un soubresaut.

Manka sentit une main rugueuse sur son genou. Il ne manquait plus que ça! L’excuse des secousses dues aux irrégularités du terrain n’expliquait pas pourquoi cette main devait atterrir pile sur son genou, surtout au moment où sa jupe était légèrement remontée et qu’elle n’avait pas de marge de maneuvre pour la remettre en place. Elle jeta un regard furieux en direction du vieillard, qui détourna les yeux, feignant l’ignorance, mais laissa sa main là où elle était. Mal à l’aise, Manka se tortilla pour se libérer sans créer une scène. Tout ce qu’elle réussit à faire fut de s’attirer les foudres de ses voisins, eux-mêmes serrés les uns contre les autres dans des positions inconfortables.

En tout état de cause, elle devait descendre au prochain arrêt, où elle pourrait enfin prendre une bonne bouffée d’air frais. Mais une fois arrivée à Magereza, la main du vieillard continuait de la troubler. Elle resta un long moment debout à l’arrêt de bus à fixer les lampes à pétrole des marchandes d’orange de l’autre côté de la rue. Il devait y avoir une coupure d’électricité, puisque même la prison était plongée dans l’obscurité, là où les projecteurs de sécurité baignaient d’habitude l’entrée d’une lumière crue. Manka sentit une forme humaine approcher et elle tira machinalement sur sa jupe en crispant ses poings.

Elle poussa un soupir de soulagement quand elle entendit la litanie du marchand de café ambulant dont les minuscules tasses de porcelaine clinquaient sur le plateau. Un bon café corsé et parfumé aux clous de girofle: voilà ce qu’il lui fallait ce soir pour chasser l’angoisse qui l’avait saisie sur le trajet du retour. Elle fit signe au marchand de s’approcher et commanda un café noir qu’elle but d’un trait sans même prendre la peine de s’asseoir sur le petit tabouret en plastique qu’il avait posé par terre à son intention. Revigorée par ce rituel quotidien du café de rue, Manka farfouilla dans son sac à main pour trouver de la monnaie. Quand enfin elle tendit le billet fatigué au marchand, la main qui effleura la sienne était burinée par des années de labeur et de soleil…la même main qui quelques minutes plus tôt reposait sur son genou! Elle leva les yeux et étouffa un cri quand elle croisa le regard du vieillard qui souriait en s’éloignant avec sa cafetière fumante et son plateau en équilibre de part et d’autre de ses frêles épaules.

Elle se sentit soudain recrue de fatigue, incapable de faire un pas. Cela ne pouvait pas être la même personne, puisque l’autre vieillard était resté dans le daladala et n’aurait pas eu le temps de revenir aussi vite à Magereza, raisonna-t-elle. Pourtant, ce regard troublant, rieur, séducteur, inquiétant…elle aurait juré que c’était bien lui. Et la main était identique, une peau parcheminée, parcourue de craquelures qui formaient des cartes imaginaires. Manka ferma les yeux, respira profondément, et se mit en route vers la maison pour tromper la peur qui commençait à l’envahir. Bien qu’éclairée par la lampe torche de son téléphone, elle avançait prudemment de peur de trébucher sur une pierre ou une branche. Elle murmurait une chanson de gospel qu’elle avait entendue en ville le matin-même, hakuna Mungu kama wewe, mais en sourdine les événements de la soirée continuaient de l’obséder.

Shabani pourrait-il avoir quelque chose à voir avec cette histoire? C’était bien connu qu’un amoureux éconduit était prêt à tout, quitte à y perdre la raison lui-même. Il lui avait certes fait des avances au bureau mais il n’avait pas l’air du genre de type qui courait chez le mganga pour jouer un tour à une fille. Ceci dit, il avait pu se confier à une tante, qui aurait fait le nécessaire. Il y avait aussi Violet, la copine de Christian, qui n’avait pas l’air d’apprécier que ce dernier se confie à Manka. Les possibilité étaient infinies: presque tout le monde à Moshi pouvait avoir un motif, révélé ou dissimulé, de lui gâcher la vie par procuration.

Et puis, inutile de devenir paranoïde: depuis quand elle, Manka, croyait-elle à ces histoires sordides qu’on racontait dans les troquets du coin de la rue et dans les réunions de famille? Personne ne l’avait ensorcelée, il ne pouvait s’agir que d’une coincidence. Ses yeux devaient lui jouer des tours.

Alors qu’elle n’avait qu’une envie, apaiser ses nerfs en se plongeant dans un roman de science fiction quitte à le lire à la lueur d’une bougie, sa voisine (et logeuse) lui tomba dessus.

“Manka!” appela-t-elle depuis la cuisine extérieure où elle avait l’habitude de laisser mijoter sur le poêle à charbon les plats qui demandaient de longues heures de cuisson “Un vieux monsieur est venu te voir ici. Il n’a pas dit ce qu’il voulait mais il a laissé un livre pour toi. Masawe, va chercher le livre, je l’ai laissé sur la table du salon.” Le garçon courut vers la maison, apparemment enchanté de remplir sa mission. Il était trop pressé pour voir se décomposer le visage de Manka à l’annonce de la visite du vieux monsieur.

“Eh bien, je savais que les vieux aimaient courtiser les jeunes filles mais enfin celui-là, amener un livre comme cadeau, il fallait le faire quand même!” La voisine éclata de rire tout en continuant à remuer sa soupe. Manka resta prostrée, sans savoir que répondre à ces insinuations, d’autant qu’elle n’était pas dans les meilleurs termes avec sa logeuse. La semaine précédente, elle s’était plainte des problèmes de tuyauterie récurrents et on l’avait congédiée en faisant peu de cas de sa réclamation.

Manka n’eut pas le temps de trouver une réponse appropriée aux remarques de sa logeuse car le garçon revenait déjà avec le livre, qui paraissait peser des tonnes sur ses bras maigres. Manka prit le volume, remercia Masawe et sa mère, et disparut dans son appartement.

Elle ferma la porte à clef, son coeur battant la chamade. Le livre avait été précautionneusement couvert par son ancien propriétaire mais il sentait le moisi, comme s’il avait été laissé à l’abandon dans une cave ou dans une pièce humide. En l’ouvrant, Manka respira une bouffée de poussière se mit à éternuer bruyamment en agitant l’ouvrage à bout de bras pour le débarrasser des saletés qui s’étaient insinuées dans tous les interstices. Elle le posa par terre et se demanda si elle devrait attendre jusqu’au lever du jour pour l’ouvrir, le temps de reprendre ses esprits.

Finalement, la curiosité l’emporta sur l’angoisse qui la tenaillait suite à l’étrange série de coincidences qui avait mis sur son chemin un passager de daladala envahissant, un marchand de café facétieux et un mystérieux livre ancien. La page de garde contenait les mots “Divination: un manuel pour les nouveaux praticiens. Mumbe Musyoka.” Manka commença à feuilleter le manuel, qui regorgeait de croquis détaillant des opérations de divination, de symboles à interpréter et de citations de personnes dont les noms ne lui évoquaient rien.

Elevée par un père rationaliste à l’extrême, elle s’était toujours sentie un peu à l’écart quand les dicussions entre amis viraient sur le terrain de la sorcellerie, dont apparemment tout le monde autour d’elle avait fait l’expérience – ou tout au moins connu quelqu’un qui en avait été victime. Cela ne l’avait pas empêchée de réfléchir à la question au fil des années mais le surnaturel ne l’avait jamais préoccupée au point de se mettre à lire un livre de cinq cents pages sur la divination.

Pourtant, Manka se sentit prise d’une passion soudaine pour les subtilités de l’interprétation des signes et leur relation avec l’expérience humaine. Elle retenait son souffle au moment de tourner la page, dans l’expectative de nouvelles connaissances d’un domaine jusqu’alors inexploré.

La timide lumière de l’aube trouva Manka recroquevillée à même le sol, la tête reposant sur le livre ouvert. Elle entrouvrit les yeux, étira ses membres engourdis. Dans son rêve, elle s’était transformée en aigle et survolait le Kilimanjaro, captant au passage des vignettes vivides de la vie et des pensées des humains qu’elle surplombait. Certains étaient de parfaits inconnus dont elle apprenait tout en un flash, d’autres étaient des familiers dont les secrets lui étaient révélés en un instant sans qu’ils s’en doutent. Les images étaient encore sur sa rétine, tellement crues et vivaces que Manka avait du mal à croire qu’il s’agissait seulement d’un rêve. Soudain, la soirée de la veille lui revint en mémoire: le vieillard, le livre, les croquis de divination. Elle observa avidement son corps tout entier sans y trouver quelconque trace de changement. Etait-ce ainsi que l’on devenait une sorcière?

[1]Minibus aménagé utilisé en Tanzanie comme moyen de transport en commun.
[2]Allez, allez, on se serre les amis ! Ma soeur, s’il te plaît pousse­‐toi un peu

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