Le naufragé du destin est l’œuvre du camerounais Para Bela, de son vrai nom Jean Gabriel Bela. C’est un premier texte qui mérite d’être découvert. Toutefois, sorti en juillet 2016 aux éditions Ifrikiya, la catégorisation de ce texte dans un genre littéraire classique est un peu difficile. Pourquoi ne pas donc faire confiance à l’auteur lui-même lorsqu’il nous propose une étiquette commode pour désigner son propre texte ! Le genre Poème-Roman. C’est le registre dans lequel l’auteur a choisi d’inscrire son œuvre. Cette classification se justifie par la présence des deux genres dans son livre. Cette œuvre, écrite par un abbé, a une vocation philosophique et sociale.

Le thème central est celui de l’immigration. Les cent quarante-trois pages de ce livre se structurent autour de deux grandes parties : la première est consacrée à une observation brute de la triste réalité dans laquelle ont été plongés les pays francophones suite à la colonisation, et la deuxième à une narration des actions qui ont été posées dans le but de remédier à cette douleur.

La première partie constituée de quinze lettres s’intitule Les mots des maux. « J’émigrerai … ». C’est sur ce vers que le narrateur ouvre son récit. Pour faire comprendre les motivations qui poussent à partir en Europe, le personnage du texte évoque les sacrifices, le fouet enduré, le déracinement et l’exploitation dont son pays a été l’objet. Il raconte comment on l’a forcé à parler français, se comporter comme un français, connaitre l’histoire de la France. Lorsqu’ils sont venus en Afrique il les a reçus en amitié. Il est surpris et ne comprend pas pourquoi lorsqu’il veut également leur rendre visite chez eux, on lui en interdit l’accès.

« La nouvelle identité africaine se fait à travers l’immigration, je vais immigrer justement pour cela » (p36).

Le narrateur nous plonge dans une quête de soi. Celle au-dedans de lui, il dit l’avoir déjà trouvée. À présent, il est en quête de cette autre partie que le blanc a emportée avec lui hors de l’Afrique. Sous forme de lettres poétiques, le candidat à l’immigration explique les raisons de sa détermination à immigrer.

Il écrit à ses amis Paul Stéphane, Marine, Naguy Bocsa, Merkel pour les avertir de son arrivée imminente car c’est une certitude pour lui qu’il émigrera vers l’Europe, qu’importe les mesures qu’ils prendront pour lui en empêcher l’accès ;

Il écrit à Barak Hussein, « un mangeur de banane version mondialisée ». Il lui écrit pour lui dire toute la joie qui a été sienne lors de son élection, l’espoir qu’ont pu semer en lui les mots qu’il énonçait. Seulement aujourd’hui, la réalité les a rattrapés :

« Tes mots n’ont plus leur effet envoutant, ils ne font plus rêver, ils sont source de malentendus, tes mots sont devenus des maux » (p50).

Il témoigne aussi sa gratitude à cet ami et frère qui a montré que l’idéologie et la politique n’ont pas de couleur, et qu’en Amérique tout est possible ;

Aux célèbres morts, Jean-Paul II et à Mandela il écrit ; car le monde entier, d’un seul corps, a célébré ces deux grandes figures de l’Histoire. L’une a en effet élevé Dieu et l’autre l’Homme. Ils ont démontré que, pour célébrer la paix dans le monde, l’union de la théologie et des politiques des hommes est bien possible.

La deuxième partie quant à elle, est intitulée Le voyage. Le texte prend ici un nouveau rythme. Le lecteur entre pleinement dans la phase prosaïque du texte. On note l’entrée de plusieurs personnages, la progression de l’intrigue dans le temps et dans l’espace. C’est le début du voyage. Construite sur trois séquences à savoir le départ, la côte, l’autre départ, cette partie décrit le parcours du narrateur et ses amis d’aventure. Les personnages sont entre autres : M. Charon, Nemrod, les guides, Zam, son compagnon et ange gardien, le Père José, un religieux mystérieux et plein de sagesse et Shipampou Sorenia, l’unique personnage féminin de l’aventure et future compagne de Zam. Par elle viendra l’espoir et plus tard la vie. Le narrateur quant à lui demeure anonyme tout au long de l’intrigue.

L’espace s’ouvre sur le bord de la mer, décrivant ainsi un groupe d’aventureux prêt pour l’embarcation dans un bateau de fortune appelé « Naufragé » ou « Survivant » selon qu’on se trouve à tribord ou à bâbord. Par la suite plus rien. Que la mer, la lune, le ciel, les étoiles et le silence. Ce silence d’abord enchanteur, favorable à la méditation, ensuite de mauvais augure, sera cet élément perturbateur qui fera chavirer le bateau. Après l’échec de ce voyage, le destin va conduire les naufragés sur le rivage d’une île inconnue. Une période transitoire, durant laquelle ils seront contraints d’y travailler afin de trouver à nouveau un moyen de continuer leur voyage. Grâce à divers stratagèmes ils atteindront l’Europe mais en seront immédiatement privés de séjour et renvoyés dans leur pays respectif.

D’un style plutôt poignant mais humoristique, Le naufragé du destin est une véritable méditation à laquelle l’abbé soumet ses personnages et son lecteur, qui tout au long de l’intrigue sont amenés à se remettre en question, à remettre en question les vérités qu’ils prenaient pour acquises. Loin des cadavres repêchés, de réfugiés affamés et sans abris, loin de cette peinture macabre, Para Bela penche un nouveau regard sur l’immigration. Il la présente non pas comme une quête matérielle, mais plutôt intérieure, un cheminement vers l’accomplissement soi d’où l’inexistence de l’échec.

Ce livre est un magnifique témoignage de courage, de ténacité et d’amour. Que d’émotions au cours de cette lecture ! En se donnant les moyens de survivre, ces survivants nous donne à nous lecteurs une belle leçon d’humilité et nous rend parfois honteux des pensées que nous avions avant de lire ce beau texte. Je recommande vivement ce livre à toute la jeunesse africaine, qu’elle comprenne que sur le chemin de la vie il n’existe pas d’échecs mais tout simplement des étapes qui nous conduisent vers notre destin.

Par Rosine Dayo

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