Pendant plusieurs années je me suis lancé dans des investigations aboutissant à la publication de l’ouvrage « La naissance du Panafricanisme. Les racines caraïbes, américaines et africaines du mouvement au XIXe siècle » (Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, réédité chez L’Harmattan, Paris, en 2015). Je voulais surtout rendre hommage aux nègres caribans soucieux parfois à leurs décès, de regagner un pays rêvé, un territoire esquissé dans les mémoires, aux frontières de la folie. Que ce soit en Haïti, en Guadeloupe, en Jamaïque, à la Barbade, à Trinidad-Tobago, à Cuba, dans les Guyanes, des personnalités, des groupements (Rastafari), se sont efforcés de revendiquer haut et fort leurs racines africaines.

Je pense à des hommes et des femmes comme Bénito SYLVAIN, Ras MAKONNEN, E. W. BLYDEN, les frères H.-A. LARA et ORUNO LARA dont ne parlaient pas les auteurs anglo-saxons préférant citer H. S. WILLIAMS, Marcus GARVEY et W.E.B. DUBOIS. Pourquoi cet ostracisme ? En raison des difficultés d’exploiter des sources et des documents écrits en français qui sommeillent dans les fonds d’archives aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) par exemple.

Rue Oruno D. Lara

Rue en Guadeloupe à Baie-Mahault qui porte le nom de M. LARA (crédit photo ORUNO D. LARA)

Origines du panafricanisme

J’ai situé dans mon ouvrage la naissance du panafricanisme aux Caraïbes. La raison est simple : les Nègres associés aux traites négrières et système esclavagiste ont longtemps rêvé pendant des siècles à leur retour en Afrique après leur mort. Observons au passage que ce retour leur avait été interdit au moment des cérémonies sacrificielles dans les comptoirs avant leur embarquement pour le « Middle Passage ».

Après leur mort, certains de ces Nègres esclaves pensaient pouvoir regagner la terre natale. Ils voulaient se rendre en Guinée ….

Dans l’abstraction, dans l’imaginaire, c’était une Afrique globale, imprécise, impalpable, qui s’esquissait dans l’inconscient et dans une histoire en filigrane. Beaucoup de ces nègres ont voulu réaliser plus tard ce retour mais n’ont pas eu la possibilité de l’effectuer à cause des difficultés financières. Ce sont finalement l’avocat WILLIAMS et le juriste haïtien Benito SYLVAIN qui ont organisé une Conférence panafricaine à Londres en 1900. Ce sont eux qui ont créé, inventé le mot « Panafricain ».

Rapport de la conférence panafricaine de Londres en 1900

Concernant le rapport en question, rédigé par WILLIAMS et ses amis, j’ai mis des années à le rechercher en interrogeant des personnages et des fonds d’archives et j’ai eu la chance de le trouver et de le publier pour la première fois. Je dois avouer à ce propos que la difficulté majeure provenait de W.E.B. DU BOIS qui n’ayant tenu qu’un rôle secondaire dans l’organisation de la Conférence, n’a pas voulu que cela se sache. Il avait pris les dix-huit feuillets du Rapport de la Conférence de Londres de 1900 et les avait placés dans un coffre dont il était le seul dépositaire. Le problème était que le coffre en question changeait souvent de place, traversant l’État fédéral aussi bien que l’Atlantique.

W.E.B Du Bois

W.E.B. Du Bois

Cette investigation m’a conduit à entreprendre une enquête longue et difficile que je raconte dans mon ouvrage. La piste suivie me conduisit finalement des États-Unis à l’Afrique, puis du Ghana à l’université d’Amherst, Massachusetts, aux USA.

Une telle enquête que je ne peux guère approfondir ici, est un volet indispensable de la recherche : c’est le combat de l’historien pour arracher la vérité et la transmettre aux populations. Au vrai, c’est son travail et il faut être un poète comme CHATEAUBRIAND pour attribuer une si lourde charge à l’historien :

« Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclavage et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples ».

CHATEAUBRIAND.

Critique du vocabulaire herité de la colonisation

Problème critique : la signification précise des concepts hérités de la colonisation, en particulier la terminologie raciste dérivant de la Traite négrière et du Système esclavagiste.

Comment se fait-il que si peu d’historiens, si peu d’enseignants-chercheurs, d’auteurs, de journalistes, d’intellectuels au sens large n’aient point cherché à critiquer le vocabulaire provenant des propriétaires esclavagistes par exemple, qu’ils ont imposé à l’historiographie. Que dire de cet ensemble de termes hérités des XVIIe et XVIIIe siècles rassemblés par MOREAU de SAINT-MÉRY : métis, mulâtre, sang-mêlé, quarteron, etc. … qui impliquent plusieurs races et un classement hiérarchique. Quelques exemples méritent d’être soulignés, en évitant de s’enfermer dans des définitions de fermeture.

Extrait
Penser historiquement ces concepts nous entraîne dans les profondeurs de la traite négrière et du système esclavagiste. Le captif capturé, homme ou femme, soumis aux rigueurs de la caravane traversant le continent, passant dans les villages, se rendant vers le littoral, dans un des comptoirs où attendent des vaisseaux négriers de plusieurs nationalités. Des cérémonies mystico-religieuses dans les enceintes particulières des comptoirs visent à briser sa volonté de résistance et sa détermination, à l’obliger à se plier aux dures conditions du voyage transatlantique, et à ne pas se risquer à résister. Au Bénin, où le trafic négrier sert de base économique au pays, il est prévu des lieux symboliques qui marquent fortement l’esprit du captif en voie de départ: le rituel qui consiste à tourner autour de l’arbre du Non-Retour, opération visant à contraindre le captif à ne pas envisager un retour éventuel parmi les siens, sous aucun prétexte. 

Nègre & Africain

Tous les captifs africains capturés et embarqués sur les vaisseaux négriers pour se rendre aux Caraïbes, pour y être vendus aux colons des colonies anglaises et françaises : Jamaïque, Guadeloupe, Martinique, Saint-Domingue, Barbade, et tous leurs descendants sont des Nègres.

MARX précisait : « Un nègre est un nègre… (un) esclave » …

Soit deux frères d’un même village africain. L’un est capturé et embarqué, l’autre demeure chez ses parents dans le village. Celui qui part, qui subit les rigueurs et les humiliations du voyage transatlantique se métamorphose en Nègre. Ses descendants sont des Nègres.

En revanche son frère qui reste au village, qui jouit de la culture, de la civilisation africaine, qui conserve son nom, qui bénéficie des richesses des cérémonies initiatiques et de la tradition orale, ce membre de la société africaine est donc un Africain. Les Occidentaux qui le perçoivent comme un Nègre, ne veulent voir en lui que sa valeur marchande s’il est jeté, éventuellement, sur le marché des esclaves.

Notons au passage que nous n’utilisons pas au CERCAM (Centre de Recherches Caraïbes-Amériques ) le concept d’Afrique Noire qui suppose qu’il y aurait une portion d’espace nommée Afrique blanche. Nous ne connaissons qu’une seule Afrique avec toutes ses diversités et sa totalité.

Amérique latine

Ce concept apparaît vers 1860 à Paris au moment où se forge comme sous Napoléon le rêve d’une puissance étatique d’inspiration chrétienne comprenant la Louisiane, la Floride, Saint-Domingue et le Mexique, s’opposant aux Etats-Unis, pays protestant. Ce concept va faire fortune dans le milieu des élites sud-américaines pressées de se distinguer des hommes dits « de couleur » (pardos) et cherchant à se faire passer pour latinos = latins.

Diaspora africaine

Ce concept se comprend mal à cause d’une confusion initiale : diaspora a une signification juive bien déterminée. Ce sont les Juifs qui ont été chassés de Jérusalem et qui ont longtemps rêvé et finalement ont réussi à y revenir. Ce n’est pas le cas des captifs africains qui ont été embarqués de force sur les vaisseaux négriers et transportés jusqu’aux Caraïbes où ils ont été vendus aux colons et aux planteurs des colonies. Par ailleurs, ces captifs africains devenus Nègres dans le processus de traite et d’esclavage n’ont aucune possibilité financière de retourner en Afrique en payant leur voyage. Le projet de Marcus GARVEY qui sous-entendait un tel retour, « Back to Africa », a été un échec et une escroquerie.

Les seuls Africains qui répondent éventuellement à ce concept, ce sont ceux qui se sont volontairement déplacés, ont voyagé, sont sortis de leur village et sont allés travailler en Europe, en Amérique, aux Caraïbes, voire en Asie (Chine par exemple). Aux Etats-Unis, il existe un groupe d’enseignants africains de haut niveau qui travaillent dans des universités de l’Etat fédéral. Ce sont des chercheurs, des érudits, des savants africains qui font honneur au vieux continent et dispensent un savoir, d’une richesse incommensurable. Une recommandation que je fais en pensant surtout aux historiens : c’est de veiller à ce que les chercheurs africains des Etats-Unis et d’Europe puissent conserver des racines africaines qui leur permettent d’établir des liens et des échanges réguliers avec leurs familles, leurs amis, les universités, etc.

En définitive, c’est cet ensemble de travailleurs africains qui répond à l’expression « diaspora africaine ».

Quant aux Nègres associés, rivés à la traite négrière et au système esclavagiste, dépendant de l’espace des Caraïbes depuis 1492-1493, ils sont membres d’un espace comportant sept dimensions (Cf. O.D.L., SPACE AND HISTORY IN THE CARIBBEAN, Markus Wiener Publishers, Princeton, 2006). Ce ne sont donc pas des membres de la diaspora africaine et il faut soigneusement distinguer les concepts et leur signification.

Plusieurs autres concepts relevant des divisions ethniques ou simplement du racisme nécessitent un examen critique qui entraîne des initiatives au niveau historiographique. L’historiographie signifie la manière qu’ont les auteurs d’écrire, de rédiger l’histoire. Les dominants qui ne veulent pas que les populations africaines connaissent leur Histoire (idem pour les populations caribanes) tentent de multiplier les obstacles, de brouiller la vision en employant par exemple un vocabulaire qui divise comme celui inventé par les propriétaires d’esclaves et par l’administration coloniale des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Ils veulent imposer une vulgate qui brouille les pistes et sème la confusion dans les esprits des Africains et des Caribans.

Nous devons aujourd’hui veiller soigneusement à examiner chaque terme que nous utilisons pour nous qualifier, pour nous identifier. Car, en bout de piste, il s’agit de réfléchir sur la transmission et la propagation d’une HISTOIRE qui parle de nous-mêmes.

ORUNO D. LARA

 

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