Le froid de la lame effleura sa gorge. Sekou aurait voulu se débattre, hurler, rugir, mais il en était incapable. La drogue que l’homme lui avait injectée et qui coulait dans ses veines l’empêchait de contrôler son corps. Un instant, il pensa que peut-être aurait-ce été préférable que son esprit, qui fonctionnait parfaitement, soit aussi embrumé que ses muscles. L’homme leva vivement le bras, prêt à abattre l’arme contre son cou. Sekou ferma les yeux.

***

3 jours plus tôt…

Sekou courut de toute la vitesse dont ses deux jambes étaient capables. Mais Arwa le surpassa en quelques foulées, avantagée par ses quatre pattes et sa puissante musculature de chasseuse. La lionne se retourna et rugit, la lueur malicieuse dans son regard reflétant l’énorme soleil qui se couchait sur la savane africaine.

— C’est ça, rigole ! s’exclama Sekou, essoufflé, tandis qu’il la rejoignait en marchant.

Le garçon s’approcha et flatta l’encolure de l’animal.

Les cheveux courts et crépus, il était vêtu seulement d’une étoffe enroulée autour de la taille. La couleur écarlate de celle-ci contrastait avec sa peau noire. L’adolescent avait les épaules larges et le corps fin. Il se déplaçait pieds nus. A son cou, il portait un large collier rigide multicolore.

— Demain après-midi, la course sera beaucoup plus équitable ! s’exclama Sekou. La cérémonie commencera lorsque le soleil atteindra le zénith. Tu viendras ?

Pour toute réponse, la lionne attrapa gentiment la cheville de Sekou et inclina la tête. Sekou ne résista pas et tomba sur le côté. Arwa maintint sa patte avant sur les deux jambes du garçon et posa sa tête sur son torse en le fixant du regard, comme pour dire oui.

***

Le lendemain, Sekou avança lentement vers la case dans laquelle il se préparerait pour la cérémonie. C’était le jour de ses quatorze ans. Pour l’aider, il avait choisi Badou, un garçon légèrement plus âgé que lui, avec qui il s’était toujours bien entendu. C’était quelqu’un de très discret et introverti. Sekou se souvint que lors de la cérémonie de transformation de Badou, celui-ci avait choisi comme totem le caméléon. Cela correspondait à sa personnalité.

Mais aujourd’hui, Sekou devrait choisir son totem. Grâce à Arwa, il n’avait jamais hésité : son totem serait le lion. Il avait rencontré Arwa alors qu’elle n’était qu’un lionceau. Lui-même n’était qu’un jeune enfant. Mais ils s’étaient revus, ils s’étaient poursuivis, chassés, attrapés. Pour finir, il s’était développé entre eux une relation d’amitié comme il en existait peu.

Cela faisait des générations que les membres de la tribu de Sekou passaient par la cérémonie de transformation. Le père de Sekou était protecteur des zèbres. Sa mère était protectrice des girafes. Aujourd’hui, l’adolescent allait devenir protecteur des lions.

Lorsqu’il entra dans la case, Sekou vit que tout avait été préparé : des pigments colorés étaient disposés dans des demi-calebasses. De l’huile était disposée dans un gros bol de terre cuite juste à côté. Divers instruments métalliques pendaient au mur. Une sensation étrange lui picota la nuque. Il se retourna et aperçut un caméléon allongé sur un tapis. Les écailles de l’animal avaient pris les couleurs de l’étoffe, et il était bien camouflé.

L’animal bougea et en quelques instants, il se transforma en un adolescent d’une quinzaine d’années.

— Prêt ? demanda Badou.

Sekou acquiesça. Badou lui expliqua les étapes du rituel qu’il allait vivre lorsque le soleil atteindrait son zénith. Mais avant cela, il devrait arborer les peintures de sa famille dans son dos : le totem de son père et le totem de sa mère. Puis il devrait tracer sur son torse l’image de son propre totem.

Sekou se déshabilla totalement. Il ne pouvait porter aucun habit pendant le rituel, car seul son corps se transformerait. Puis Badou commença à lui peindre sur le dos des motifs familiaux, avec des pigments blancs et jaunes mélangés à de l’huile. Sur le côté droit, il traça les rayures du zèbre, totem paternel, avec de la peinture blanche qui contrastait vivement avec la peau de Sekou. Sur le côté gauche, avec de l’ocre et en se servant du brun de la peau, il reproduisit les taches de la girafe, totem maternel. Puis Sekou se retourna et fit face à son compagnon pour le dessin du lion.

Bientôt, comme Badou, il serait capable de se transformer. Bientôt il serait un protecteur.

***

Le chamane dansait autour de Sekou, en transe. Il chantait en même temps, au rythme des percussions en peaux. Sekou lui-même, les yeux fermés, les bras écartés, oscillait de droite à gauche au rythme des chants du chamane. De la sueur coulait de son cou et faisait luire le dessin de Badou sur sa poitrine. Soudain, un rayon de soleil plus vif que les autres sembla descendre de l’astre vers l’adolescent. Presque aussitôt, le vent souleva de la poussière, cette poussière d’Afrique chargée de la magie de ses ancêtres, qui tourbillonna autour de lui. Sekou continua à danser au son des percussions mais le chamane cessa de chanter : il saisit une petite fiole pendue à son cou, en ôta le bouchon, et jeta son contenu en direction du garçon.

— Que l’Eau se mêle à la Terre de nos ancêtres, à l’Air qui nous fait vivre et au Feu de l’astre soleil pour permettre à Sekou d’intégrer les protecteurs, sous le totem qu’il a choisi ! s’exclama-t-il.

La poussière tourbillonna autour de Sekou, mêlée à la lumière du Soleil qui sembla transformer la poussière en étincelles. Les petites particules dorées se rapprochèrent du garçon, le rendant invisible aux yeux des autres. Puis le tourbillon cessa et les étincelles tombèrent au sol en virevoltant, laissant apparaître aux yeux de la tribu un jeune lion qui se dressait fièrement là où Sekou se trouvait quelques secondes auparavant.

***

— Refais le encore s’il te plaît ! supplia Iba.

Du haut de ses treize ans, Iba était une jolie jeune fille aux cheveux longs tressés et elle était visiblement amoureuse de Sekou.

Sekou soupira mais il n’était pas totalement insensible à Iba et accepta : il secoua la tête. Ses cheveux s’allongèrent et virèrent au roux. Son visage se couvrit de poils fauves et ses canines s’allongèrent. Ses yeux noirs grandirent et virèrent à l’orange foncé. Quelques secondes plus tard, la tête massive d’un jeune lion qui n’avait pas encore toute sa crinière était fixée sur le torse athlétique mais toujours humain de l’adolescent. Il rugit, puis effectua la transformation inverse. Iba sourit. Depuis la veille, c’était son spectacle préféré.

Soudain, Sekou ressentit une vive douleur dans la poitrine. Aussitôt, son instinct lui intima de courir. Comme pour lui indiquer la direction, un bruit de détonation retentit dans le calme nocturne.

Sekou s’élança sans réfléchir, abandonnant Iba sur place. Ce n’est que lorsqu’il se prit les pattes arrière dans son pagne qu’il se rendit compte qu’il s’était transformé. Il continua à courir, déchirant l’étoffe rouge qu’il abandonna sur place. Un danger non naturel menaçait un lion.

***

Les protecteurs étaient là pour protéger leur totem en cas de danger exceptionnel. Le père de Sekou n’avait jamais empêché la mort d’un zèbre, si celle-ci était due à un autre animal qui devait se nourrir. Mais il existe une espèce qui ne tue pas pour se nourrir.

Lorsque Sekou arriva sur les lieux, un regard lui suffit pour appréhender la situation. La scène était éclairée par les phares d’une voiture. Un vieil homme blanc avait tué une lionne. Sekou reconnut qu’il ne s’agissait pas d’Arwa. Du sang avait coulé de son flanc, rendu noir par l’éclat blanchâtre des phares. Le chasseur était tranquillement assis sur une pierre, un fusil à ses côtés, en train de rallumer une cigarette.

Sekou arriva sans précaution et le bruit de son souffle avertit l’homme qui se leva aussitôt en saisissant son arme.

— Alors est-ce toi ? se demanda-t-il entre ses dents en voyant Sekou. Aucun animal sain d’esprit ne vient vers un coup de fusil… Ce doit être toi. Le vieil homme s’approcha lentement, prenant appui sur une béquille métallique et sortit de la pénombre.

Il appuya sur une télécommande et une cage tomba au-dessus de Sekou, qui se maudit intérieurement d’avoir été si stupide et rugit.

— Vois-tu, poursuivit le vieil homme en s’adressant à Sekou, cela fait trois décennies que je vous étudie, toi et tes amis. Je connais votre pouvoir mieux que vous ne le connaissez vous-mêmes. Mais je refuse d’accepter qu’un tel pouvoir ne soit pas partagé.

Sekou réfléchit. L’homme semblait savoir qu’il n’était pas vraiment un lion. Devait-il se transformer à nouveau et reprendre forme humaine ? Que lui voulait-il ?

— Je vais donc t’étudier comme je le fais depuis ta naissance, mais de manière beaucoup moins discrète…

Sekou fronça les sourcils. Du moins c’est ce qu’il aurait fait s’il était sous sa forme humaine. L’homme sembla voir son changement d’expression.

— Oui, je t’étudie depuis ta naissance. J’ai vu ton amitié avec ta lionne se développer et j’ai compris que ton totem serait ancré en toi assez profondément pour qu’il n’y ait aucun doute sur ton choix. Alors j’ai attendu. J’aurai pu étudier ce pouvoir sur n’importe qui d’autre, mais si je dois permettre à un client une transformation, tu avoueras qu’un lion est quand même plus glorieux qu’une girafe ou qu’une antilope.

N’y tenant plus, Sekou se transforma et cria :

— Qu’est-ce que vous me voulez ? Relâchez-moi !

— Ah voilà ! Je le savais. Sekou, c’est bien ça ? Je me présente : Adam Sardman. Je vois que nous allons pouvoir effectuer la première injection. Je te remercie bien d’avoir confirmé ton identité. Je n’aurai jamais gaspillé mon précieux sérum sur un simple lion. Si tu veux bien t’approcher ?

Il sortit une seringue de la poche intérieure de sa veste. Sekou se transforma en un instant et bondit de toute la puissance de ses pattes de lion vers les barreaux de la cage qui le séparaient du vieil homme. Ils ne cédèrent pas, mais Sardman eut un mouvement de recul et trébucha. La seringue tomba et se brisa.

— Est-ce que tu te rends compte du prix de ce sérum ? rugit Sardman. Très bien, tu ne veux pas coopérer ? Nous allons donc procéder autrement.

Il se dirigea vers la voiture.

Sekou tournait dans sa cage. Il ne savait pas quoi faire. Il était ici seul. Il avait laissé Iba derrière lui, il n’avait pas vu Arwa depuis l’après-midi de la veille, juste après la cérémonie.

Quelque chose lui piqua la cuisse et il rugit de douleur. Il se tourna et eut le temps d’apercevoir une petite fléchette avant de s’évanouir.

***

Lorsqu’il se réveilla Sekou sentit une énorme douleur dans le flanc. Sardman venait de lui assener un coup de pied. Le froid de la lame effleura sa gorge. Sekou aurait voulu se débattre, hurler, rugir, mais il en était incapable. La drogue que l’homme lui avait injectée et qui coulait dans ses veines l’empêchait de se transformer. Sardman leva vivement le bras, prêt à abattre l’arme contre son cou. Sekou ferma les yeux et attendit le coup fatal.

Mais il entendit un rugissement, des bruits de lutte. Il rouvrit les yeux mais la scène se passait hors de son champ de vision. Un coup de fusil. L’odeur du sang. Le silence.

***

Sekou resta ainsi étendu, totalement immobile, pendant des heures. Les ombres se déplaçaient au sol presque à vue d’œil. Il s’endormit. Quand il rouvrit les yeux, le soleil se couchait. Il put reprendre forme humaine et se redresser.

Des larmes lui montèrent aux yeux.

D’un côté, Sardman gisait les yeux ouverts, la gorge déchiquetée, un pistolet dans la main. De l’autre côté, Arwa était étendue, du sang avait coulé de son encolure où Sardman avait tiré. Entre les deux, face à Sekou, des fioles qui avaient été pleines de sang, de son sang, étaient brisées.

Les rôles s’étaient inversés. Arwa l’avait protégé et elle avait probablement sauvé toute la tribu.

Sekou tomba à genoux et pleura.

 

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