SAISON 2 : AMITA LA DANGEREUSE

 ÉPISODE 9 : Tu ne voleras point

*****

L’enterrement d’Amita la dangereuse s’était passé sans incidents majeurs. La nouvelle de son décès ne faisait déjà plus les gros titres des journaux, remplacée par un nouvel attentat suicide de Boko Haram perpétré cette fois dans un faubourg de Kolofata dans le nord du pays par une fillette de huit ans. Toutefois, quelques radios jouaient encore certains des tubes à succès de la jeune femme comme « Donne-moi ça », « Entre là », « Je veux aussi l’affaire-là ». Oui, la créativité dans la scène musicale camerounaise avait subi un rude coup depuis les disparitions de compositeurs célèbres tels qu’Eboa Lotin et Kotto Bass. Elle  ne s’en était véritablement jamais remise.

Déjà le nouveau titre hommage à la diva, écrit par Turbo Zoua zoua, et c’était là bien le plus surprenant, faisait des ravages dans les bistrots et autres lieux infâmes de la ville. La chanson se résumait en deux phrases: « Tu vas nous manquer » et « On va boire ce soir ».

Tant pis pour ceux qui n’y voyaient pas de corrélation.

L’inspecteur Pascal Étoundi descendit le premier de la nouvelle Renault Scenic en évitant de poser les pieds dans la boue visqueuse du sentier. En effet, la pluie de la veille, inhabituelle pour cette période de l’année, avait creusé d’impressionnants torrents d’eaux qui s’étaient déchaînés sur la piste qui menait au village d’Angélique Owona, une petite bourgade de quelques centaines d’habitants dans la périphérie de la ville d’Ebolowa.

Le commissaire emboîta le pas à son collaborateur, heureux également de se dégourdir les jambes. La voiture de remplacement était, il est vrai, très solide mais malheureusement peu spacieuse. Une agréable brise de vent secoua la veste en lin du policier. La terre rouge ferrallitique mouillée sous ses pieds dégageait une formidable odeur qui l’enivrait et faisait remonter en lui de lointains et tendres souvenirs d’enfance. Madame Juliette Owona les attendait, assise sur un banc devant sa maison, vêtue d’un Kaba noir et les yeux dans le lointain pendant qu’elle décortiquait machinalement des arachides. Pascal, qui avait dormi presque toute une journée après son retour de Bertoua la veille, était encore épuisé mais heureux d’être de nouveau en terrain connu. C’est lui qui engagea la conversation avec la vieille femme en langue Ewondo, que le commissaire ne maîtrisait pas à la perfection.

«Bembéquiri à la mère…

— mmhhhmmm, quiri-mbem…mon fils.

— Maman, tu connais le commissaire Atangana non?

— Oui, oui, il est le fils d’Atangana Ngoumou n’est-ce pas?

— Non maman, mais sa maman s’appelait aussi Owona. Owona Jacqueline de Sangmelima.

— ahhhh…»

Le décor était planté, les origines étaient clarifiées, la confiance était installée. Pascal pouvait continuer.

«Maman, si on voulait te rencontrer c’était juste pour te demander une ou deux petites choses.

— Hééé mon fils, pose tes questions. Tu me vois là, est-ce que tu parles encore avec quelqu’un qui est vivant? Je suis morte mon fils. J’ai enterré ma fille. Il va encore m’arriver quoi? Est-ce que c’était à moi d’enterrer ma fille….?»

Sur ce, elle s’était mise à pleurer. Les deux policiers furent également saisis par l’émotion. Cette femme avait tout perdu. Son visage était tellement ridé qu’il en ressemblait à une feuille de papyrus. Ses courts et rayonnants cheveux blancs contrastaient avec la peau sombre de son visage sur laquelle ses larmes avaient peine à se frayer leur chemin.  Pendant de longues minutes aucun des deux hommes n’osa prendre la parole. Le commissaire mis néanmoins cette pause à profit pour se faire une impression des conditions de vie de la mère biologique d’Amita la dangereuse. Ces dernières semblaient particulièrement précaires. Sa case en terre battue menaçait de s’écrouler, les vieilles tôles étaient noires de fumée et le vieux fauteuil troué qui trônait au milieu de la seule pièce de la maison accentuait encore plus cette impression de désolation.

Le policier regarda autour de lui. Les quelques habitations qu’il apercevait semblaient être dans le même état. Cela était d’autant plus frustrant qu’à chaque élection, ce village devait probablement voter à 100% pour le parti au pouvoir. Ils n’avaient ni eau courante, ni électricité et étaient presque coupés du reste du pays dès la première averse . Une situation aussi déprimante que surprenante. Les policiers s’attendaient au moins à ce que la mère de cette chanteuse célèbre soit mieux lotie que le reste de la bourgade, mais il semblait n’en être rien. Pascal voulait en avoir le cœur net. Il relança la vieille femme en Ewondo.

«Maman, pourquoi c’est difficile comme ça pour toi? Chouchou ne t’aidait pas?

— Avec quoi mon fils? Elle même arrivait à peine à survivre. Son blanc-là lui volait tout son argent. Quand elle se plaignait, il lui donnait un ou deux billets. C’est avec ça qu’elle vivait. Plus sa voiture-là qu’il lui avait acheté. De temps à autre elle envoyait me laisser un peu à manger au village. Avec mes champs, c’est comme ça que moi aussi je me débrouillais. Je vais faire comment maintenant?

— Elle ne venait pas elle même te donner quelque chose?

— Non mon fils, elle ne me parlait plus. Depuis qu’elle était partie de chez les Ébodé.

— Mais pourquoi maman?

— Elle m’en voulait. Elle me reprochait de l’avoir vendue ! Mais j’allais faire comment? Je n’avais pas l’argent pour l’envoyer à l’école ! Est-ce que je savais alors ce qui allait se passer? Ce genre de choses là c’est Dieu qui décide ça…Comment j’aurais pu savoir??

— Que s’est-il passé?

— Fabrice…

— Je ne comprends pas maman…

— Elle a accouché de Fabrice…

— Oui et alors? Elle n’est pas la première…

— Mon fils, tu ne comprends pas. Fabrice c’est le fils de papa Ébodé.

— De Giresse?

— Oui.

— Il a…violé…chouchou? Pascal en était scandalisé.

— Oui. Quand sa tante a su cela, elle l’a mise à la porte ! Elle disait que c’est Chouchou qui voulait gâter son mariage! Héééééé Anti Zambo âm !!!! Qu’est ce que j’ai fait oooooooo…J’ai laissé ma fille seule-oooooo… !!!!»

Elle s’était remise à pleurer.

Cette nouvelle n’étonna guère Joseph Atangana. Lorsqu’il s’était entretenu avec le garçon pendant leur visite chez les Ébodé quelques jours plus tôt, la ressemblance avec Giresse constatée sur la photo de mariage du couple, avait été particulièrement frappante. Du fait que le play-boy n’avait en principe aucun lien de parenté direct avec le jeune homme, il n’y avait plus qu’une seule déduction plausible. En outre, à la morgue, il y avait eu ce réflexe commun. Les deux pouces pressés l’un contre l’autre lorsqu’ils étaient nerveux. Aussi bien le bambin que l’agent du ministère des eaux et forêts avaient eu ce tic. Cela avait suffit à faire s’évaporer les derniers doutes du commissaire quant à la paternité de l’ex-footballeur.

Désormais les deux hommes savaient qu’ils n’obtiendraient plus la moindre information de la pauvre dame. Le commissaire retira un billet de 10.000 FCFA qu’il lui tendit et dont elle prit à peine note. Une goutte d’eau. Joseph Atangana en avait bien conscience et était dans une colère noire. Il était temps de remonter sur Yaoundé, et, dans un premier temps, de mettre la main sur cet escroc de manager.

***

L’aéroport de Yaoundé Nsimalen regorgeait de monde à cette heure de la soirée. Mais cette affluence n’était plus comparable aux attroupements d’antan, quand il était encore permis aux familles d’accompagner les voyageurs jusque dans le hall. Avec la menace de Boko Haram, les mesures de sécurité étaient devenues draconiennes et les adieux se faisaient sur le parking en face de l’édifice. François Muguet qui avait tout le mal du monde à tirer sa grosse valise rouge Samsonite derrière lui, avait observé quelques instants plus tôt des mères en larmes disant au revoir à leurs adolescents qu’elles laissaient partir faire des études à l’étranger.  Habillés comme le jour de leur première communion, ils étaient partagés entre l’euphorie de pouvoir prendre l’avion pour la première fois, l’inquiétude de ce qui les attendait dans cette nouvelle contrée, la fierté de pouvoir quitter un pays dont les élites n’avaient que faire de la jeunesse et la tristesse de laisser derrière eux des gens aimés qu’ils ne reverraient peut-être plus. Ou du moins, plus de sitôt.

Muguet avait l’habitude de ces scènes qui le remplissaient toujours d’une certaine amertume. Voir ces jeunes gens pleins d’espoir  laisser tout ce qu’ils aiment derrière eux, et de savoir avec quelle froideur, distance et parfois même haine ils seraient accueillis à destination le rendait malade. Pour se distraire, il détournait en général son regard vers les femmes qu’on surnommait à Yaoundé « Chats noirs » et leurs amants blancs avec qui elles venaient de passer leurs vacances au Cameroun. Ce spectacle était toujours particulièrement hilarant. Maquillées comme des pin-ups, tirées à quatre épingles et dans la plupart du temps généreusement fournies en arrière-trains nicki-minajéens, elles parlaient fort et s’évertuaient autant qu’elles le pouvaient à faire comprendre au personnes autour d’elles qu’elles n’en étaient pas à leur premier voyage. Ça hurlait des « Chéri, c’est par ici qu’on passe ! » et le chéri, parfois un vieillard minuscule , souvent un vieillard obèse, toujours un vieillard, accourait donc en sueur, poussant des valises Louis Vuitton devant lui et essayant de se frayer un passage au milieu d’inquiétantes silhouettes de revendeurs de cartes téléphoniques et de changeurs de monnaie.

Les “Chats noirs” étaient habituellement vêtues de combinaisons imitation panthère et de greffes à cheveux gigantesques sous lesquelles la transpiration dégoulinait telle des trombes d’eaux des chutes du Niagara. Alors, pour impressionner une dernière fois leurs compatriotes qu’elles pensaient en extase devant elles, elles dégainaient leur arme secrète, un smartphone dernier cri, et engageaient des entretiens «whiteisés» avec une amie que Muguet soupçonnait d’être imaginaire.

«Oui ma chérie, je suis à Nsimalen…N-S-I-M-AL-E-N! …Oui!! L’aéroport nooonnn ?!!..Toi tu penses quel Nsimalen nooonnn? …Oui, c’est aujourd’hui ! … Je ne t’ai pas dit ?????….Non, on ne se stresse pas, comme on est en Business on peut aller s’enregistrer quand on veut…Il est à côté de moi…Oui, je le salue de ta part…Non, on a garé dans le parking au CDG…aka…Non, tu sais que je ne peux pas prendre le train, ça me fatigue trop… Oui, J’ai dis ça à Jean-Jacques…Lui-même il sait nooonnn?…Non, avec la Cayenne. Toi-même tu sais que ma BMW est trop petite nooonnn ? …Et comme la «mater » m’a rempli la valise là…aka c’est lui qui va conduire…Bon, ma chérie on se prend nooonnn? Je fais signe quand j’atterris! bisouuuusss…!!! »

Satisfaite, la dame raccrochait, certaine d’avoir fait passer le message à son audience médusée.

Après s’être ragaillardi à ce spectacle gratuit, Muguet se dirigea enfin vers les comptoirs d’enregistrement. Il détestait ces vols de nuit et soupçonnait Air-France de ne les planifier que pour s’assurer que leurs clients africains seraient endormis et feraient moins de problèmes pendant le trajet. Déjà qu’ils commençaient à s’agiter dès lors que les hôtesses de l’air passaient dans les cabines avec des désinfectants qui n’étaient manifestement utilisés que sur des vols en partance d’Afrique…

C’est au moment où François Muguet voulu passer la grande porte de verre qui le séparait des guichets, qu’il aperçut les deux policiers du commissariat du 21ème, assis sur un escalier à proximité de la porte. Le plus maigre, Mbarga, était en civil et se leva dès qu’il l’aperçut. Le second dont la bedaine époustouflante menaçait de faire craquer ses boutons de chemise ne fit même pas mine de se lever.

Le maigre policier l’avait rejoint en quelques pas.

« Vous voyagez Monsieur ?

— Oui!!»

Muguet s’efforça de se donner de la contenance mais n’arrivait pas vraiment à masquer son inquiétude.

« Je pense que ce ne sera pas possible! lança Mbarga, déterminé.  

— Monsieur, je suis citoyen français et j’ai été mis hors de cause dans l’assassinat d’Amita. Mon alibi a été vérifié et mon ambassade me l’a confirmé!»

Le maigre policier haussa des épaules.

« Moi j’exécute les ordres de mon chef. Et il vous a laissé savoir que vous ne devriez pas quitter le territoire. Il a même pris la peine d’en informer votre ambassade. Vous êtes peut-être hors de cause en ce qui concerne l’assassinat, mais une nouvelle enquête pour escroquerie a été ouverte! »

Ce foutu commissaire Atangana…

François Muguet fit tomber sa sacoche de l’épaule et poussa sa valise devant lui, résigné.

« Vous m’emmenez ou?

— À votre hôtel monsieur. Vous êtes attendu au commissariat la semaine prochaine.

— Que me reproche-t-on?»

— Vous avez volé Amita et maintenant vous voulez rentrer chez vous en laissant sa famille sans rien!»

«Volé» était ce que le maigre policier semblait avoir trouvé de mieux pour expliquer que l’on lui reprochait d’avoir détourné les cachets de son artiste.

« Pourriez-vous seulement le prouver?

— Croyez moi monsieur, s’il y a quelqu’un qui peut le faire, c’est bien le commissaire Atangana!»

*****

Madame Véronique Hélène Takam Tchaho caressait le rebord de son nouveau secrétaire en bois d’ébène avec la même tendresse que s’il s’était s’agit de son amant Jérôme, l’un des jeunes greffiers du palais de justice de Yaoundé. Il lui avait fallu attendre deux ans pour le voir enfin installé dans son minuscule bureau au premier étage d’un bâtiment vieux d’un demi-siècle. Oui, le succès s’était laissé attendre mais il était enfin là. Elle en profitait sans retenues, n’ayant pas eu besoin de faire des courbettes ou même d’offrir son corps à un quelconque ministre pour en arriver là. Sa fulgurante ascension était étroitement liée à celle du commissaire Atangana dont elle était plus ou moins le pendant au barreau. Comme lui, elle était devenue en quelques années seulement la plus jeune juge d’instruction camerounaise et la coqueluche des journaux à sensations. Même son mariage avec un notable de la province de l’Ouest n’avait pas réussi  à nuire à cette carrière rare par son exemplarité, dans un pays profondément divisé par les tensions tribales, et où la justice était encore la chasse gardée des ténors des régions du Centre et du Sud. Elle venait d’écouter attentivement le commissaire Atangana et était une fois de plus impressionnée par ses déductions et sa perspicacité. Elle n’avait pas le moindre doute sur la minutie de ses enquêtes et de ses collaborateurs, mais voulait néanmoins lui opposer un peu de résistance. Pour la forme.

« Jo, bien sûr que ce sont là des preuves vraiment accablantes…mais nous ne pouvons pas nous permettre de faire la moindre erreur. Les journaux ne vont pas nous lâcher si on se trompe. Surtout toi. Tout le monde t’attend au tournant. Tu sais ça… »

Elle le regardait droit dans les yeux et se força à admettre qu’elle le trouvait toujours aussi attirant que la première fois qu’elle l’avait rencontré, pendant une cérémonie organisée dans la villa du ministre de l’intérieur. Mais entre Jérôme, son amant, et son mari, homme d’affaires et coureur de jupons notoire, il n’y avait plus vraiment de place pour un adonis supplémentaire. Et de toutes les manières, le commissaire était particulièrement réputé pour sa droiture. Véronique n’avait pas du tout l’intention de mettre en péril cette confiance gagnée au fil des années pour une hypothétique partie de jambes en l’air, avec, il est vrai, un homme dont l’attractivité ne semblait qu’augmenter avec l’âge.

Le policier, assis dans un fauteuil de cuir en face de la jeune femme, reposa la tasse de café qu’elle lui avait proposée quelques instants plus tôt. Il était encore épuisé de son périple de la veille dans le village d’Amita la dangereuse. À cela venait s’ajouter le trafic épouvantable dans la ville de Yaoundé qui transformait même les distances les plus courtes en vrai parcours du combattant. Il lui avait fallu presque une heure et demie pour rejoindre le palais de justice depuis son commissariat à l’autre bout de la ville, et il était arrivé juste au moment où la juge d’instruction allait quitter ses bureaux pour sa pause de midi.

« J’en suis conscient Véro. C’est un risque. Mais tu me connais. Je ne serais pas ici si je n’en étais pas sûr… »

Véronique sourit et apposa une signature sur le mandat de perquisition, et une autre sur un mandat d’arrêt.

Joseph Atangana la remercia chaleureusement, se saisit immédiatement de son téléphone et composa le numéro de Pascal Étoundi qui attendait ses instructions depuis le commissariat.

« On l’a. Prends Mboudou, Mbarga, Nkolo et une unité avec toi. On s’y retrouve. Il est temps de conclure cette histoire!!»

Par Félix Oum


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À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

 

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