ÉPISODE I : LA DAME DE NKOLBISSON

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Les chroniques du commissaire Atangana - La dame de Nkolbisson

Illustration Briand-Nelson MUTIMA

La pluie avait laissé des traces indélébiles sur le sol rouge ferralitique qui caractérisait si bien la ville de Yaoundé. Les torrents d’eau non canalisés avaient creusés d’énormes caniveaux sur la descente « entrée poubelle », lui donnant l’aspect surréaliste d’une des images panoramiques du film « mission sur Mars ».

La boue nauséabonde à laquelle s’étaient joints les détritus des taudis environnants constituait désormais un cloaque déprimant et insalubre dans lequel les enfants du quartier pataugeaient allègrement.

Joseph Julio Iglésias Atangana poussa un soupir de dépit. Oui. Julio Iglésias. Certains parents ne connaissaient véritablement pas de pitié. Les siens n’avaient malheureusement jamais vu une école de l’intérieur et analphabètes de leur état, ils s’étaient épris d’admiration pour le célèbre chanteur et étaient tombés amoureux de ce prénom.  Heureusement, ils avaient ajouté Joseph avant.

Devant lui s’affairaient ses collaborateurs, tous en uniformes, pour la plupart bien trop justes à la taille. Ils ignoraient comment se comporter, marchaient dans tous les sens, piétinaient les indices et les preuves, faisaient tomber des articles des rayons en s’évertuant de donner une impression de grand professionnalisme.

Un spectacle incroyablement pathétique.

Les méthodes de sécurisation de scènes de crime ou d’enregistrement des témoignages ne faisaient manifestement pas partie des leçons apprises à l’école de police à laquelle on n’accédait au Cameroun que lorsqu’on avait un cousin bien placé ou que l’on était une jolie femme sans crainte de partager ses atouts physiques avec le directeur du moment. Le résultat en était des forces de l’ordre sans la moindre jugeote, dont les méthodes d’investigation se résumaient à attraper le premier suspect pointé du doigt par un voisin jaloux et le passer à tabac jusqu’à ce qu’il avoue ses crimes ou qu’il en invente afin d’écourter son supplice. Ensuite sa famille n’avait plus qu’à venir régler les frais de sa « libération » et tout rentrait dans “l’ordre”.

C’était pour enfin redorer le blason d’une police corrompue et incapable que le nouveau ministre de l’intérieur, l’un des rares membres du gouvernement encore épargné  par la cleptomanie et l’incompétence chronique qui sévit dans les hautes sphères du pouvoir avait alors décidé d’avoir recours à des cadres supérieurs, de préférence formés à l’étranger, idéalistes et donc par conséquent disposés à rentrer servir leur pays mais surtout suffisamment « stupides » aux yeux de nombre de leurs compatriotes pour refuser l’offre alléchante de naturalisation proposée rapidement aux immigrants ayant fait de hautes études en Europe.

Joseph était un de ceux-là.

Rapidement promu commissaire avec la ferme intention de changer les choses, il avait alors réuni autour de lui une équipe de choc composée de son talentueux ami d’enfance l’inspecteur Pascal Étoundi et de sa secrétaire Marie-Paule Ngo Mbéa avec qui il comptait bien améliorer la réputation du commissariat de police du vingt-et-unième arrondissement de Yaoundé.

Le reste de ses effectifs, en revanche, était exclusivement composé de cancres obèses et alcooliques, qui passaient plus de temps à improviser des contrôles routiers leur permettant d’escroquer quelques pièces ou parfois un capuchon de bière gagnant à des chauffeurs de taxis rarement en règle qu’à faire proprement le travail pour lequel ils étaient payés par le contribuable.

Il allait y en avoir du changement désormais dans cette unité.

Cela explique probablement l’inquiétude des collaborateurs de Joseph quand ils virent ce dernier arriver sur la scène du crime : le douzième cambriolage d’une quincaillerie dans cet arrondissement en seulement trois mois.

En général, jamais un commissaire ne se déplaçait pour des bagatelles pareilles. Ce genre de méfaits étaient en effet volontiers abandonnés à la vengeance populaire, qui de toutes les manières réglait les choses plus vite et sans trop faire de paperasse. En effet, il y avait toujours un voisin généreux qui prêtait volontiers aux lyncheurs une bouteille de zoua-zoua[i] et des vieux pneus de voiture étaient généralement vite trouvés. Quand le délinquant était enfin pris sur les faits, il était tout simplement brûlé vif manu militari et on passait à autre chose.

Le quotidien dans une ville sans lois.

Personne ne s’en émouvait longtemps. On fermait seulement les fenêtres pour que l’odeur de chair brûlée ne vienne troubler le repas de midi.

Ce commissaire qui venait donc personnellement participer aux enquêtes, ça c’était vraiment peu ordinaire. Une foule s’était d’ailleurs déjà amassée tout autour de la boutique pour observer cet étrange homme dans la quarantaine du haut de ses 1,85 mètre aux grosses lunettes à cadrant noir et vêtu pour l’occasion d’un pardessus gris flambant neuf qui lui vaudrait probablement bientôt le surnom de « Colombo ».

Un policier qui voulait véritablement faire son travail ?

Du jamais vu de mémoire d’homme dans ce quartier de Nkolbisson, entrée « Descente poubelle », appelée ainsi parce qu’obstruée depuis lors par des déchets déposés par la populace et jamais ramassés par les services communaux.

« Monsieur Mbarga, veuillez éloigner les badauds ! » Ordonna-t-il.

« Je souhaite une distance de sécurité d’au moins vingt mètres tout autour de la quincaillerie. »

Athanase Baudelaire Mbarga, un policier sec au visage émacié s’en alla la matraque au bout des bras avec un sourire mesquin sur les lèvres : enfin une tâche qu’il appréciait !

Cette seule vue suffit à faire reculer la foule habituée aux brutalités policières. Pour les plus récalcitrants, de vilains coups sur les mollets contribuèrent largement à enfin les écarter non sans qu’ils n’aient envoyé au préalable des invectives obscènes et outrageuses tout en s’assurant d’avoir la voie libre pour détaler au plus vite dans le cas où une course poursuite devait s’engager avec les forces de l’ordre vexées.

Ce policier-là étant plus mince que ses collègues aux bedaines de bière, cela n’était pas forcement gagné d’avance.

Joseph écarta le rideau sale qui obstruait l’entrée de la quincaillerie constatant au passage que sa grande porte en fer était largement ouverte et s’approcha d’un grand homme mince aux traits fins qui prenait fébrilement quelques notes sur un carnet en tournant autour de la dépouille d’une jeune femme. Cette dernière gisait au milieu de l’unique petite pièce obscure qui servait manifestement aussi de magasin.

La dame était vêtue d’un simple pagne et d’un T-shirt blanc, ou du moins, ce qui s’approchait le plus de cette couleur sous les tropiques.

Deux policiers oisifs ramassaient les babioles qui étaient tombées des étagères.

Ça allait du conduit de toilettes à la torche électrique. Il y avait de tout. Une minuscule fenêtre diffusait une mince lumière du jour permettant à peine de distinguer les silhouettes. Il était déjà sept heures trente du matin mais l’orage à peine dissipé contribuait à projeter une impression de fin du monde.

« Qu’avons-nous là, Pascal ? » Demanda Joseph au grand en désignant du menton la jeune femme.

« Bonjour Jo. Elle s’appelait Amandine Tchonkeu. Elle semble avoir été étranglée avec son propre foulard. C’est celui qui est posé à côté d’elle. Elle est l’épouse du propriétaire de la quincaillerie, Pierre Tchonkeu. Elle avait trente-deux ans, mère de trois enfants. Comme à son habitude manifestement, son mari lui avait demandé de venir nettoyer la boutique vers quatre heures du matin pour qu’il puisse l’ouvrir suffisamment tôt. Quand il ne l’a pas vue rentrer à six heures il est venu voir et l’a découverte ainsi. »

L’inspecteur de police Pascal Étoundi savait être circonscrit.

« Il a touché à quelque chose ? »

« Il le réfute. »

« Habite-t-il dans le coin ? »

« Oui, deux ruelles plus loin. À cinq minutes d’ici. »

Le regard de malice de Pascal Étoundi rencontra celui de Joseph et il sourit de toutes ses dents avant d’ajouter :

« Je sais où tu veux en venir Jo. Non, la vendeuse de beignets au bord de la route ne l’a vu descendre qu’une seule fois vers six heures. Elle n’a pas bougé entre-temps. Il n’y a pas d’autres moyens de sortir du quartier mis à part naturellement le passage par les marécages derrière la boutique et dans ce cas, il aurait eu besoin de bien plus qu’une heure et demie pour atteindre sa maison, se nettoyer et revenir à six heures sur les lieux du crime. »

« Où est-il? »

Pascal pointa du doigt un homme dehors assis à même le sol, trempé jusqu’aux os, qui sanglotait pendant que des voisins tentaient vainement de lui apporter du réconfort. Une barbe mal taillée lui couvrait la moitié du visage et lui donnait l’air méchant.

Joseph se mit lui aussi à tourner autour de la victime, observant tous les détails.

Il avait toujours été très perspicace mais sa formation à la police allemande lui avait appris à affûter ce don particulier. Rien, ou presque, ne lui échappait.

« Manifestement une scène de bagarre ? La marchandise au sol… »

« Je l’ai cru aussi » s’empressa d’ajouter Pascal. « Viens voir. »

Il entraîna Joseph derrière la jeune femme et attira son attention sur la disposition des cartons sur le sol.

« Je vois … » se contenta de murmurer Joseph en hochant la tête. Il avait compris tout de suite. Il ajouta toutefois :

« Et sur la victime ? »

« Pas d’autres traces de violence. Tu vois les marques sur sa nuque ? »

Pendant qu’il parlait, il s’accroupit et retourna le visage de la jeune femme de manière à ce que la faible lumière du jour éclaire son crâne. Il lui souleva délicatement les tresses.

« Tu vois ces deux traces ? » demanda-t-il en présentant deux lignes verticales parallèles qui s’étaient incrustées dans la peau de Madame Tchonkeu.

« Oui. Comme si sa tête avait été appuyée contre quelque chose. »

« Je crois aussi. Mais les traces s’arrêtent au cou. Rien sur son cuir chevelu ».

« Il devait y avoir un obstacle entre son agresseur et elle. Il semble l’avoir agressée de dos. »

Devant le regard béat de leurs collaborateurs qui avaient cessé de s’affairer, Pascal et Joseph se sentirent dans l’obligation d’expliquer leurs conclusions.

C’est Pascal qui prit la parole en premier :

« Les cartons sur le sol sont tous ou presque disposés comme ils l’auraient été sur les étagères. L’étiquette devant. Cela laisse supposer que quelqu’un les a tout simplement pris et posés l’un après l’autre sur le sol et qu’ils ne sont pas tombés comme cela aurait pu être le cas au cours d’une altercation. Dans ce cas, leur chute aurait été imprévisible tout autant que la manière dont ils auraient été disposés par terre. Cette scène a été orchestrée pour faire croire qu’un voleur l’aurait surprise dans la boutique et l’aurait assassinée par affect. Mais il manque la moindre trace de violence sur la jeune femme. Pas d’ongles cassés, pas d’autres bleus. Cela laisse supposer qu’elle ne s’est pas défendue. ».

Les policiers étaient impressionnés par cette capacité de déduction et observaient les deux hommes avec admiration. Du moins pour le plus jeune d’entre eux. Le second souhaitait simplement que cela se termine plus vite pour qu’il puisse enfin aller boire sa bière. Une horloge dans le voisinage venait en effet de sonner huit heures du matin, l’heure de son petit-déjeuner habituel.

Voilà une journée qui risquait d’être bien longue, pensa-t-il …

À suivre…

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À propos de l’auteur
Félix Oum

Félix Oum

FÉLIX OUM

Félix Oum est né au Cameroun et a fait ses études en ingénierie à l’université technique de Berlin. Il travaille dans le domaine énergétique à Stuttgart. Il se passionne depuis des années pour le dessin et l’écriture, plus précisément l’écriture de poèmes et le travail à un roman. Très attaché à son Cameroun natal, il décide en Mars 2014 de se lancer dans la rédaction d’une série de nouvelles sur le quotidien des forces de l’ordre face aux réalités africaines avec l’intention affichée de donner ainsi à son pays son premier « Sherlock Holmes ».

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