Née en 1981 à Port Harcourt, au Nigeria, Chinelo Okparanta est arrivée à l’âge de dix ans aux États-Unis, où elle enseigne au sein d’universités renommées (West Lafayette, Princetown). Avec America, nouvelle finaliste du prestigieux Caine Prize de 2013 pour la littérature anglophone d’Afrique, ainsi que son recueil Le Bonheur comme l’eau (éditions Zoé, 2014), lauréat du Lambda Literary Award for Lesbian Fiction, Chinelo Okparanta s’impose comme l’une des figures majeures de cette jeune génération dont l’écriture inventive est à présent reconnue au niveau international.

Dans le cadre de sa tournée en France pour la présentation de son dernier roman Sous les branches de l’udala traduit de l’anglais (Nigeria) par Carine Chichereau et publié aux éditions Belfond le 23 août 2018, Chinelo Okparanta a bien voulu répondre aux questions d’Afrolivresque.

 

Chinelo Okparanta, comment est née en vous l’envie d’écrire ?

Chinelo Okparanta

Quand j’étais jeune, je lisais beaucoup, les divers livres dans la bibliothèque de mes parents : les romans de Danielle Steel et de Stephen King ; les textes pour des Témoins de Jéhovah ; les textes scientifiques et les livres de santé, parce que ma mère était nutritionniste et mon père ingénieur ; les encyclopédies, parce que mon père en a eu beaucoup. Dans la bibliothèque de la ville où nous habitions, j’ai lu les séries Nancy Drew, Sweet Valley High et Baby Sitters Club ; à l’école, j’ai lu, parmi d’autres, le livre de William Golding, Lord of the Flies, les classiques Newberry (Island of the Blue Dolphins, Bridge to Terabithia) et Roll of Thunder, Hear My Cry.

Quelques-uns des livres que j’ai lus en français quand j’étais une fille sont : Le Petit Prince d’Antoine de St. Exupéry, Candide de Voltaire, Une Si Longue Lettre de Mariama Bâ, L’enfant Noir de Camara Laye, etc. Et j’ai tenu un journal dès l’arrivée de ma famille aux Etats-Unis. Dans les années qui ont suivi, j’ai continué à consigner mes pensées dans mes journaux, et j’ai commencé aussi à écrire des essais pour exprimer mes pensées.

Un des premiers essais que j’ai écrit était dans le cadre de l’école, et La Justice en était le sujet. C’était pour un concours jeunesse dans la ville de Boston, et j’ai écrit au sujet de la violence domestique. J’ai gagné le prix. Et après, j’ai continué à écrire des choses engagées, par exemple, au sujet des luttes des femmes. Même si je n’écris plus beaucoup d’essais, ma fiction est toujours politique.

Comment a été accueilli Sous les branches de l’udala au Nigeria ?

Le livre est de plus en plus bien accueilli maintenant. Pas au début. Par exemple, juste après le lancement du livre au Nigeria, j’ai été invitée à la radio au Nigeria. Juste avant l’interview, l’animatrice m’a dit qu’elle ne pouvait pas parler de mon roman — elle dit que le superviseur venait de lui dire que si elle le faisait, la station de radio serait pénalisée et aurait une amende. C’est à cause de la loi que le Président Goodluck Jonathan a fait voter quand il était président, et qui disait que si vous aidez un membre de la communauté LGBT, vous pourriez être puni d’une peine pouvant aller jusqu’à quatorze ans de prison. Et dans les états du nord, de la mort par lapidation.

Alors, il y a des gens qui ont peur de lire mon livre. Qui ne veulent pas avoir de problèmes, ni avec leurs familles ni avec la loi. Il y avait une jeune femme Nigérienne qui m’a dit qu’elle avait lu mon livre en cachette dans le placard de sa maison. Elle m’a dit que l’histoire d’Ijeoma est aussi son histoire, et m’a beaucoup remercié d’avoir écrit ce livre. Maintenant elle sait qu’il y a d’autres femmes comme elle, et qu’elle n’est pas seule. Je reçois beaucoup de lettres comme celle cette jeune femme, mais ces lettres sont toujours privées. Ces gens ne peuvent pas me remercier en public parce qu’ils ont peur.

Mais il y a aussi des gens qui continuent à me dire que j’ai été endoctrinée par l’ouest, et que l’homosexualité est une maladie de l’ouest, pas de notre culture. En fait, c’est toujours dangereux d’être écrivain des thèmes LGBT. Quand mon premier livre a été publié, il y a des gens qui ont dit que je méritais de mourir pour ce que j’avais écrit. L’année passée, J’ai travaillé avec un jeune poète nigérian qui a écrit des poèmes pro-lqbtq. Il a été persécuté et attaqué à plusieurs reprises, et un jour il m’a dit qu’on avait détruit la porte de sa maison, qu’on l’avait agressé et qu’il avait peur de rester dans le pays. Alors je l’ai aidé à quitter le pays en écrivant des lettres à diverses organisations.

Chinelo Okparanta, peut-on considérer que pour vous l’écriture est comme un espace dans lequel vous vous échappez pour explorer des sujets complexes et tabous de la société nigériane ?

Oui, j’utilise mon roman comme un espace où je peux explorer des idées complexes. C’est la littérature qui peint la vérité d’une société, qui nous montre qui nous sommes. Et c’est aussi vers la littérature que nous nous tournons quand la vie est trop difficile et que nous tentons d’avoir un répit dans nos propres vies. Je sais que mon roman donne aux gens LGBT un peu d’espoir, un peu de pouvoir, un peu de répit, peut-être dans la même manière que les livres de Sarah Waters, Jeanette Winterson, Gertrude Stein, Fannie Flagg, et Alice Walker m’ont donné une sorte d’espoir.

Pourquoi avoir choisi le cadre de la guerre du Biafra comme coulisses du roman Sous les branches de l’udala 

J’ai choisi le cadre de la guerre du Biafra parce que je voulais situer la guerre sexuelle d’Ijeoma dans un moment crucial de l’histoire du pays. La vérité est que la guerre intérieure et extérieure que les gens dans la communauté LGBT livrent aujourd’hui est dans une certaine manière aussi terrifiante que la violence intérieure et extérieure qui a eu lieu pendant la guerre civile. Alors, je voulais faire une comparaison, montrer le parallèle.

Même si je n’ai pas vécu cette période, je sais ce qu’est la terreur de la guerre à travers ce que m’en a raconté ma mère. En fait, l’histoire d’Ijeoma a des points communs avec celle de ma mère qui a perdu son père pendant la guerre Biafra. Après la guerre, la famille de ma mère n’avait pas d’argent, n’avait pas de moyen de survie, alors, ma grande mère a envoyé tous ses enfants travailler chez d’autres familles comme domestiques — ce que nous appelons “housegirls” au Nigeria. C’est comme ça que l’histoire d’Ijeoma commence dans mon roman. L’histoire de ma mère a été mon inspiration pour le début du roman. Mais la suite est tout à fait différente de la vie de ma mère.

Comment entrevoyez-vous la place de littérature dans la société nigériane en particulier et en Afrique en général ?

Pour moi, c’est important d’avoir des discussions qui peuvent aider les gens à réfléchir, à penser. Surtout quand les lois d’une société ne respectent pas les droits humains, et quand ceux qui gouvernent le pays ne protègent pas les innocents — comme au Nigeria, mais aussi comme dans beaucoup d’autres pays, y compris les Etats-Unis —, peut-être la seule solution est de se tourner vers la littérature. Le gouvernement change des choses du haut jusqu’en bas, mais je pense que la littérature peut changer une société du bas vers le haut. La littérature change les pensées des gens. Dans des sociétés démocratiques, j’aimerais me dire qu’en changeant les pensées, nous pouvons effectivement changer le gouvernement. J’utilise mon roman comme un espace où je peux explorer des idées complexes, mais aussi comme un espace ou nous pouvons explorer et donner des pistes pour le changement, cultiver l’amélioration des idées.

Propos recueillis par Acèle Nadale

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