Depuis que la néerlandaise Marieke Lucas Rijneveld désignée pour la traduction du poème The Hill We Climb de Amanda Gorman s’est retiré du projet de traduction de ce poème de la jeune poétesse noire américaine que le monde entier a eu le plaisir de découvrir et d’écouter pendant l’investiture de Joe Biden oú elle a déclamé ce poème, c’est l’indignation totale partout dans les circuits de la littérature mondiale. C’est sur son compte instagram qu’Alain Mabanckou s’est exprimé pour dire sa désolation et manifester son indignation devant ce que Sylvain Fort a qualifié de « violation de ce que l’humanité a de meilleur. »

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En effet, après la désignation de Marieke Lucas Rijneveld par l’éditeur néerlandais Meulenhoff pour traduire The Hill We Climb, l’œuvre d’Amanda Gorman, plusieurs critiques aux Pays-Bas sur le choix d’une traductrice blanche ont poussé, la lauréate du prix international Booker pour son roman L’inconfort du soir, à démissionner.  Contrairement à la journaliste néerlandaise noire Janice Deul, qui affirme qu’il aurait été mieux que la traduction de ce poème soit confiée à « un artiste, qui, tout comme Gorman, vienne du spokenword [poésie parlée, slam, NDLR], soit jeune, femme et résolument noire » ; ce, pour conserver toute la puissance du message véhiculé par la jeune poétesse, Alain Mabanckou voit un ensevelissement de la littérature, puisque celle-ci « grandit parce qu’elle traverse les frontières. Et elle ne devrait pas être tributaire d’une certaine couleur.

Mabanckou rappelle d’ailleurs  que « certaines des grandes œuvres de la littérature africaine ont été traduites par des blancs. » Par exemple,  » Raymond Queneau a traduit L’ivrogne dans la brousse d’Amos Tutola. Je ne parle même pas d’André Breton qui a fait la préface du Cahier d’un retour au pays natal. »

 

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Au-delà de la polémique…

Invitant à plus de tolérance  la  journaliste Janice Deul, qui pense que c’est « une occasion manquée que de confier ce travail à Marieke Lucas Rijneveld » parce que « le  travail et la vie de Amanda Gorman » sont forcément marqués par son expérience et son identité de femme noire que la romancière neerlandaise ne saurait ressentir, Alain Mabanckou  affirme que « Cette polémique, au lieu de grandir l’œuvre de celle qui pourrait devenir une grande poète de notre époque, est plutôt en train de chercher à l’enfermer dans cet instinct grégaire qui est le contraire de la littérature. C’est cela le désastre auquel nous assistons. »

Même si Mabanckou, qui est un grand citoyen du monde, semble exprimer son désir de voir un monde où on n’assigne plus la lecture, la traduction et/ou la circulation  d’un livre à une cartographie raciale particulière, il n’en demeure pas moins que cette polémique a permis non seulement de découvrir deux belles âmes féminines talentueuses, mais aussi de remettre au cœur des débats le « spoken word »(poésie parlée, slam, NDLR » qui est un genre à part à promouvoir davantage.

Pour la route, ce beau poème de Marieke Lucas Rijneveld qui, au cœur de cette polémique, a choisi la voie de la résilience dont l’écho visionnaire résonne à travers ce texte écrit quelques jours après avoir renoncé à la traduction du texte de Amanda Gorman et traduit du néerlandais par Daniel Cunin :

TOUT HABITABLE

Jamais perdu la pugnacité, l’originel tumulte pour le meilleur et le pire

ni cédé aux prêches, au Verbe qui dit ce qui est bien ce qui est mal

jamais été feignasse au point de ne pas te lever, de ne pas affronter

toutes les brutes épaisses, de ne pas combattre poings dressés l’esprit

d’étiquetage, les émeutes que la méconnaissance déclenche dans ta tête,

*

tempérant l’impuissance avec le rouge taureau dans tes yeux, ou

proclamant toujours ce que tu fais à ta guise avec une fierté

à toute épreuve, observant quelqu’un qu’on réduit en bouillie

tout en voyant suinter la dernière gouttelette de dignité, tu t’opposes

à la craniométrie, à la servitude, à tout ce qui emmure l’homme.

*

Jamais perdu la pugnacité, le germe du brutal arrachement,

tes origines portent un habit de deuil, tes origines ont heureusement

trouvé une bande d’arrêt d’urgence, non que tu puisses par expérience

parler de tout, non que tu voies en permanence combien l’herbe

de l’autre côté est parfois sèche et moins verte – il s’agit de la capacité

*

de se glisser sous d’autres peaux, de voir la mer de tristesse derrière

les yeux des autres, la pullulante rage des rages, tu veux dire que

tu ne comprends peut-être pas tout, que bien sûr tu ne touches

jamais tout à fait la corde sensible, mais que tu ne sens pas

moins les choses, oui, tu les sens, même s’il existe un écart infime.

*

Jamais perdu la pugnacité, et reconnaître malgré tout le moment

où tu n’es pas à ta place, où il te faut t’agenouiller devant un poème

parce qu’un autre le rend plus habitable, non par mauvaise volonté,

non par abattement, mais parce que tu sais qu’il y a tant et tellement

d’inégalités, qu’il y a encore des laissés-pour-compte, tu n’aspires

*

qu’à la fraternisation, tu veux un seul poing, peut-être ta main

n’est-elle pas encore assez forte, peut-être te faudrait-il d’abord prendre

celle de l’autre en guise de réconciliation, réellement ressentir l’espoir

que tu fais quelque chose qui rendra le monde meilleur, sans pour autant

oublier ceci : se relever après s’être agenouillés et ensemble redresser le dos. »

Baltazar Atangana Noah
Nkul Beti

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